Will James et l'américanité des Québécois

Alias Will James, de Jacques Godbout

Les cinéastes québécois n'avaient pas attendu la conclusion du traité de libre échange avec les USA pour questionner son impact sur l'ensemble des industries culturelles, surtout sur le cinéma. La dimension économique (contrôle de l'exploitation et de la distribution par les majors, étranglement de l'industrie locale) a déjà été largement discutée dans la presse en général. La problématique culturelle qui en surgit commence aussi à être abordée. C'est ainsi que le thème de l'américanité a fourni, depuis deux ans, les sujets d'une série de films (encore inachevée) à l'Office national du film, série dans laquelle chaque cinéaste engagé dans le projet rassemble et analyse à sa façon les signes illustrant ce concept large et flou. Cinq films dessinent déjà un coin de la mosaïque. Avec La Poursuite du bonheur, Micheline Lanctôt s'en prend à la frénésie de consommation et fait du poulet égorgé pour le fast-food son symbole essentiel. Herménégilde Chiasson se demande, de son côté, si Le grand Jack (Kirouac) et son On the Road n'aurait pas, il y a trente ans, préfiguré la symbiose en devenir. Mettant en état de découverte le chansonnier Jacques Douai, Jean-Daniel Lafond (Le voyage au bout de la route ou La ballade du pays qui attend) retrouve sa naïveté de Français et découvre une Amérique inhabituelle en descendant la route 138 de l'Ile d'Orléans à Havre-Saint-Pierre, de la chanson de Félix Leclerc à la poésie naïve de Roland Jomphe. Jean Chabot, avec Voyage en Amérique sur un cheval emprunté franchit bien timidement la frontière et tente de réinterpréter quelques

souvenirs d'enfance.

Ce dernier titre aurait très bien convenu au Alias Will James de Jacques Godbout, un documentaire sur Ernest Dufault, Québécois qui devint, dans les années 30 et sous le nom de Will James, un romancier célèbre pour ses oeuvres westerns et qui fut aussi un dessinateur animalier remarquable. Ce film m'apparaît le plus intéressant de la série à plus d'un titre. D'abord parce que c'est celui qui, cinématographiquement, s'est donné la forme la plus achevée. Mais surtout, il pousse la réflexion plus loin que tous les autres en décortiquant le mythe américain le plus profond.

Le western a fourni le mythe par excellence de l'Amérique. Avant que le cinéma ne vienne, par ses images, leur ajouter un "air d'authenticité que seul le mensonge peut fonder" (selon le joli mot de Godbout), un ensemble de récits (romans, nouvelles et feuilletons) empruntant autant aux contes qu'aux faits historiques proposaient déjà toute une série de mythes de fondation depuis près d'un demi-siècle et avaient conditionné le public à y voir son histoire. En 1915, Birth of a Nation de D.W. Griffith offrait les personnages et les symboles emblématiques, que des milliers de westerns vont reprendre pendant 60 ans et que la télévision montre encore massivement. Par ailleurs si les cowboys et rangers sont disparus des plateaux de tournage, leurs avatars subsistent dans une grande partie des personnages les plus populaires du cinéma actuel (les Rambo, Indiana Jones, Rocky, guerriers des étoiles, etc, qui n'ont de force et d'âme qu'en s'identifiant aux pionniers et en réactualisant le mythe).Variant sa géographie et ses circonstances, la grande lutte de la civilisation contre la barbarie se poursuit... Peut-on voir autre chose qu'un avatar du même phénomène dans la chanson western qui conserve, pour un très large public, une popularité constante? En ce sens, le film consacré par Serge Giguère à Oscar Thiffault et son célèbre Rapide blanc témoigne de la même réalité et pourrait prendre place dans cette série.

Dans Alias Will James, Godbout souligne que l'américanité d'Ernest Dufault n'est vécue qu'au niveau du mythe. Ne serait-ce pas la même chose pour celle de l'ensemble des Québécois? Et même pour celle des Américains? Car il y a toute une distance entre ces mythes et l'histoire réelle de l'Amérique, facilement mesurable pour peu que l'on étudie l'histoire. Quand le président Reagan a dit de John Wayne qu'il fut "ce que tout Américain devrait être", il évoquait bien plus les personnages westerniens de Wayne que sa personne, laquelle en était d'ailleurs venue à s'identifier aux rôles. Reagan lui-même ne blaguait-il pas sur son "rôle" de président? et n'est-il pas évident que son seul atout fut son charisme médiatique?

Cette américanité mythique propose essentiellement quelques grandes valeurs: force et courage des pionniers et fondateurs de la nation, respect de la nature, amour des animaux et particulièrement des chevaux (symboles de la force conquérante et de la liberté), désir de ne jamais s'arrêter et de toujours aller voir l'autre côté de la montagne.

Dans tous les films précités, le thème de la route et du voyage prend le plus de place et devient le symbole-clé. Si les personnages se déplacent moins pour aller découvrir de nouveaux milieux que pour "changer le mal de place" ou "aller voir ailleurs s'ils y sont", c'est toutefois dans le geste de faire de la route qu'ils se découvent américains, geste qui est moins initiatique que but en soi, car il devient prise de possession du territoire, au moins par l'imaginaire. Au fond, notre américanité n'est peut-être que notre espoir de revivre l'expérience des découvreurs devant qui s'offraient tout un territoire à explorer et une vie nouvelle à inventer?

Paru dans Relations, no 549, avril 1989, p. 71-72