Deux femmes.. en or?



     Díici six mois, tout le monde aura oublié les Deux femmes en or de Claude Fournier. Celui-ci est d'ailleurs le premier à en convenir. S'amuser à en faire une critique esthétique serait gaspiller inutilement des énergies et risquer de tomber rapidement dans l'insignifiance. Disons seulement que, même sous l'angle de la comédie légère sans prétention cherchant plutôt à provoquer le «gros fun» que le rire intéressé, ce film y réussit encore moins que les pitreries du canal Dix. On rit très peu dans la salle, car il faut de l'insolite, de l'imprévu, de la surprise pour provoquer le rire, alors que, dans Deux femmes en or, tous les sketches se répètent selon le même scénario prévisible; même les stripteases ratent leurs effets par leur manque de suspense et de subtilité.

     Et pourtant, la caricature sociale avortée s'estompant avec l'oubli des farces du film, on se replace rapidement devant la situation sociale assez généralisée qui a servi de base au scénario: la disponibilité et la volonté de vivre de deux femmes au foyer.

Le temps de vivre

     C'est un fait bien connu que les instruments ménagers se sont perfectionnés au point de devenir ce que McLuhan appelle une mechanical bride et n'importe quel célibataire mâle peut s'en tirer honorablement (!!??) sans ménagère. La femme peut assez facilement se libérer un peu plus grâce à eux, et accéder à plus de temps de vivre (quoique ce soit loin d'être une situation générale). Mais il ne suffit pas d'avoir le temps de vivre, il faut aussi avoir quelque chose et quelqu'un à vivre. Il faut se libérer, mais devenir libre pour faire quoi? Pour s'ennuyer d'une façon différente?

     Claude Fournier fait acquitter ses deux «femmes en or» et cautionne leurs adultères parce qu'à leur façon, elles ont essayé de mettre un peu plus díamour dans notre monde déshumanisé qui s'ennuie. Formidable, à première vue, cette perspective que la femme aurait comme tâche principale d'apprendre à aimer. Une amie me faisait cependant remarquer que, si tant d'hommes promouvaient la libération sexuelle de la femme au point de la transformer en symbole de l'amour, c'était simplement, d'une façon plus subtile, la transformer de nouveau en objet pour pouvoir dire finalement qu'elle n'est bonne qu'à «ça » et exercer par là une répression plus subtile et plus efficace.

     Pendant ce temps-là, les maris des femmes «émancipées» peuvent continuer tranquillement leurs petits hobbies ou leurs aventures, assister aux sports professionnels ou enseigner le catéchisme de Playboy. Ce que les deux femmes en or nous disent, finalement, c'est que nous commençons à entrer dans une civilisation de temps libre, de temps pour vivre, sans avoir encore appris comment vivre.

Paresse et loisirs

     Dans Les structures anthropologiques de líimaginaire, Gilbert Durant dit avec humour que «notre devoir le plus impérieux est de travailler à une pédagogie de la paresse, du défoulement et des loisirs». Pour ce qui est du défoulement, on n'a pas à s'inquiéter, il est déjà assez bien engagé . . . Mais la paresse, ce temps de silence, de repos, de récupération de soi pour «rapailler ses petits », de réflexion sur ses expériences marquantes et signifiantes, cette création de vide pour faire de la place à des valeurs de l'esprit ? Mais les loisirs, ces moments de créativité, de gratuité, d'activités sportives et culturelles, de redécouvertes de l'humain, de la politisation ?

     Une chose est sûre, ce n'est pas à l'école qu'on enseigne actuellement cette «pédagogie». Dans les CEGEP et les universités, on peut apprendre un métier ou une profession et personne ne doute que c'est essentiel pour vivre et bien vivre (quoiqu'on ne soit nullement assuré de trouver du travail par la suite), mais y enseigne-t-on ce qui est important pour vivre bien? Quelles possibilités les divers services d'éducation permanente offrent-ils à ceux qui ont besoin de recyclage ou bien à celles que la révolution technologique a libérées des tâches ménagères et qui se demandent, comme les deux femmes en or, quoi faire de leur vie ?

     Des reportages de la télévision nous ont fait voir, l'an passé, quelques timides essais díanimation culturelle dans diverses régions. Ce type d'animation vise surtout à faire émerger et mettre au service d'une communauté naturelle les ressources inemployées qu'elle contient. A-t-on jamais songé à ce qui pourrait se passer sur le plan culturel si on pouvait animer en ce sens une ville comme Montréal, où les privilèges de classe accaparent presque toute la politique culturelle ?

    Si Deux femmes en or est plus que médiocre sur le plan cinématographique, il a quand même peut-être mis quelques idées dans la tête des centaines de mille spectateurs qui sont allés le voir pour d'autres motifs. Sociologiquement, c'est peut-étre plus rentable que les meilleurs films de Bergnan ou de Lefebvre.

Relations, octobre 1970. p. 281