La
mondialisation et le dépérissement de l’État : mythe ou réalité
Denis
Monière
Le
concept de mondialisation a été inventé pour décrire à la fois
l’internationalisation des échanges économiques et l’extension planétaire
des systèmes de communication. Mais au-delà de ses vertus descriptives, ce
vocable englobant, comme bien d’autres avant lui, génère aussi des effets idéologiques.
Il laisse entendre d’une part qu’on se dirige inéluctablement vers une
gouvernance mondiale et d’autre part que l’histoire est à sens unique et
qu’il n’y a pas d’autre avenue possible. Il permet de penser le monde
comme un processus d’interaction et en même temps il occulte des possibles.
C’est la part de mystification qui accompagne toutes les conceptions
totalisantes qui, employées de façon incantatoire, cherchent à susciter une réaction
de consentement, de soumission et de démission. Dans le passé, les esprits
analytiques ont du combattre les mythes entretenus par d’autres concepts de ce
type comme la volonté divine, la main invisible, ou encore la loi du marché
qu’on évoquait pour inculquer l’idée que l’ordre du réel était indépassable
et inchangeable. Tous ces discours ont en commun de postuler que l’être
humain, tout comme le citoyen, ne peut se gouverner lui-même et qu’il doit obéir
à des forces transcendantes.
On
peut résumer ainsi l’arsenal idéologique des théoriciens de la
mondialisation. : L’État-nation est dépassé, la souveraineté est désuète
à l’ère de l’interdépendance. Les ONG et les firmes multinationales
seraient les nouveaux régulateurs à l’échelle mondiale. Cette nouvelle idéologie
dominante proclame le déclin de la souveraineté nationale et tente de dévaloriser le rôle
du politique et de l’État. Depuis une quinzaine d’années, le discours néolibéral
de même que celui d’une certaine gauche dite post moderniste véhiculent
l’idée selon laquelle les États perdent leur souveraineté au profit des
entreprises multinationales et des organisations transnationales. Dès lors, les
citoyens sont incités à penser qu’il est inutile d’agir politiquement et
de revendiquer la souveraineté politique pour orienter le développement de
leur société puisque selon les nouveaux prêtres de la mondialisation, les États
sont impuissants, devant les forces économiques mondiales. Cette idéologie a
influencé les Québécois puisqu’un sondage réalisé par Léger-Marketing
pour le compte du Ministère des relations internationales en 2002 indiquait que
60% des Québécois croyaient qu’il était préférable de rester une province
pour faire face à la mondialisation.
Comment
combattre ce discours qui légitime l’impuissance politique ?
En
premier lieu, il faut répliquer que le phénomène de l’interdépendance des
États n’est pas nouveau et que de tout temps le pouvoir des États a été
concurrencé par des forces exogènes. Les États n'ont jamais eu le pouvoir absolu qu'on leur attribue, ils ont
toujours dû composer avec des forces externes comme le droit international ou
encore les normes des Églises avant l'ère moderne. Au XXe siècle, les
politiques publiques des pays développés n’ont jamais été adoptées en
vase clos et les sociétés se sont influencées mutuellement. On ne peut donc affirmer que les États perdent un pouvoir qu'ils n'ont
jamais eu ou alors s'ils déclinent c'est en fonction de l'image mythique qu'on
s'en fait.
Samy Cohen,
dans un livre récent intitulé : «La résistance des États: les démocraties
face aux défis de la mondialisation» (Édition du Seuil, 2003) critique le
discours sur la mondialisation qui tente de faire croire que nous sommes entrés
dans un univers sans frontières, caractérisé par la mort de l'État-nation et
la fin des souverainetés résultant de la montée des forces transnationales.
L'approche transnationale est à son avis réductrice car elle ignore la
complexité des processus. Il y a certes plus d'acteurs transnationaux, mais
ceci ne signifie pas automatiquement impuissance de l'État. Il montre que ces
discours sont des idéologies qui ne correspondent pas à la réalité.
Il soutient qu'il n'y a pas retrait de l'État et que sur les enjeux stratégiques
les États conservent leur pouvoir de décision: «Sur toutes les questions
relatives au noyau dur de la souveraineté nationale: la sécurité, le modèle
de développement économique, les intérêts stratégiques, les États
continuent à se comporter de manière classique, calculant avantages et inconvénients.
» (P.165) S'il y a des transferts de souveraineté dans certains secteurs,
c'est pour mieux renforcer cette souveraineté dans d'autres secteurs. L'État
sort gagnant de ces échanges et il est même renforcé par le développement
des nouveaux acteurs transnationaux, comme les firmes multinationales, les ONG
et les mouvements terroristes.
À
partir d'exemples concrets, il conteste l'existence d'une société civile
internationale et l'efficacité des ONG comme acteur international. Il montre
qu'elles ont par leurs pressions créé une plus grande demande d'intervention
étatique et que les États sont sortis renforcés de la gestion des nouveaux défis
internationaux. L'État demeure un acteur incontournable du système
international. Voilà une analyse réaliste qui pourrait servir d'antidote aux
discours illusionnistes qui proclament l'obsolescence de l'État-nation et de la
souveraineté nationale. Souveraineté et mondialisation ne sont pas
incompatibles, du moins pour les États réellement existant.
On
peut très bien transposer à la réalité canadienne son raisonnement sur la
compatibilité entre interdépendance et souveraineté. Personne ne met en doute
la souveraineté du Canada parce que celui-ci s’est inspiré des politiques
sociales mises en œuvre en Grande Bretagne dans les années trente et quarante
ou encore lorsque le gouvernement Trudeau à introduit une conception américaine
de la constitution et du droit individuel? Personne n’a alors prétendu
qu’il y avait perte de souveraineté, au contraire on a soutenu que
l’identité canadienne trouvait ses racines dans ces politiques sociales et
dans la Charte canadienne des droits. Il faut rappeler que la souveraineté
procure une capacité ce qui n’implique pas nécessairement qu’elle oblige
à tout faire différemment des autres ou encore à s’isoler des autres.
Il
va de soi que le rôle de l’État change avec le temps. À travers les siècles,
on est passé d’une conception minimaliste à une conception maximaliste de
l’intervention de l’État, mais ces ajustements conjoncturels par extension
ou réduction des fonctions de l’État n’ont jamais suscité une mis en
cause du principe de la souveraineté nationale qui constitue le socle de la légitimité
de l’État démocratique. De nos jours, l’internationalisation du capital et
la mondialisation des échanges créent certes un nouvel environnement et entraînent
de nouvelles modifications dans les champs d’action étatique, mais ces
tendances n’invalident pas pour autant la souveraineté, elles balisent différemment
le contexte de son exercice. Il n’y a pas de dépérissement de l’État avec
la mondialisation des économies, il y a plutôt redéfinition de son rôle.
Certes
la mondialisation a favorisé les regroupements économiques afin d’éliminer
les entraves aux échanges et améliorer la productivité. Les États ont accepté
par des ententes et des traités négociés de mettre en commun leurs ressources
et d’uniformiser leurs politiques économiques dans l’intérêt de leur
nation respective. Ils ont décidé en vertu d’une logique contractuelle de
restreindre l’exercice de leur souveraineté sur l’activité économique ce
qui ne signifie nullement qu’ils ont renoncé à leur souveraineté et à leur
rôle de régulateur.
Cette
tendance à la formation de grands ensembles économiques rend encore plus
indispensable l’accession à la souveraineté pour les peuples qui ne l’ont
pas, car sans cette souveraineté, ils seront exclus des centres de décisions
transnationaux et incapables d’y faire valoir leurs intérêts nationaux. La
mondialisation des économies rend la souveraineté indispensable pour une autre
raison car l’uniformisation des économies représente une menace à la
diversité culturelle et seuls les États souverains peuvent servir de
contrepoids et résister à cette tendance.
La mondialisation implique donc un redéploiement des activités de l’État
qui interviendra de plus en plus dans le champ de l’identité et de la culture
afin de préserver la pérennité des identités nationales et de garantir la
diversité culturelle.
Si
la thèse du dépérissement de l’État avait un fondement empirique celui-ci
devrait se traduire par un déclin de l’activité législative puisque c’est
par l’adoption de lois que l’État intervient dans la société. Pour vérifier
le bien-fondé de cette thèse des théoriciens de la mondialisation, j’ai
fait le relevé de toutes les lois d’intérêt public adoptées par le
parlement canadien de 1970 à 2000.

Ce tableau montre qu’il y a eu une progression constante dans le
nombre de lois adoptées et qu’il y a trois fois plus de lois qui sont votés
à la fin des années quatre-vingt-dix qu’au début des années soixante-dix.
Paradoxalement, c’est au moment où le Canada signe le traité de libre-échange
avec les États-Unis que s’accroît l’intensité de l’action législative.
Certes,
il y a eu déréglementation de l’activité économique, mais l’État a pris
en charge d’autres secteurs de la vie sociale. Ainsi, à ceux qui prétendent
que la souveraineté nationale a perdu sa raison d’être, il faut rappeler
qu’il n’y a jamais eu autant de lois adoptées par les États et que ces
lois interviennent de plus en plus dans la vie individuelle pour modeler les
normes de comportement. Prenons comme exemple pour illustrer ce phénomène, les
législations qui interdisent la consommation de tabac ou celles qui régissent
les relations familiales. Les États interviennent plus sur le plan des normes
et pèsent moins directement sur les acteurs par les mécanismes traditionnels
de régulation économique laissant les lois du marché opérer. Mais ils
continuent à contrôler la société et à en assurer la cohésion. Ainsi en
est-il de toutes les nouvelles politiques régissant l’immigration qui ont
proliféré ces dernières années.
Curieusement,
lorsqu’on avance l’argument du déclin de la souveraineté, c’est pour dévaloriser
les mouvements nationaux qui contestent les souverainetés établies. Chez les
thuriféraires de la fin de la souveraineté, personne ne semble vouloir
soutenir qu’il y a régression de la souveraineté des États-Unis ou encore
dans le cadre du débat québécois affirmer qu’il y a déclin de celle du
Canada. Non, c’est pour les petites nations que la souveraineté devrait avoir
moins d’importance. Mais si la souveraineté nationale comptait pour si peu de
nos jours pourquoi dès lors un pays comme le Canada refuse-t-il de céder la
sienne aux Québécois? Contrairement à ce qu’affirment les partisans de la
dilution nationale, l’histoire politique nous enseigne que les institutions étatiques
persistent en s’adaptant aux changements car seules elles sont en mesure
d’assurer l’exercice légitime de l’autorité. Les États n’ont pas
l’habitude de se faire hara-kiri.
Il
y a certes recomposition et diversification des acteurs sur la scène
internationale, mais de là à penser que les institutions établies vont
disparaître, c’est oublier le principe de persistance. Les États redéfinissent
leur rôle mais ne dépérissent pas. Les institutions s’adaptent pour survivre aux changements
de leur environnement. S’il fallait confier aux puissances économiques, aux
organisations écologistes ou à des conseils mondiaux de la culture autoproclamés
la gestion du monde, le simple citoyen serait très loin des centres de décisions.
La démocratie a besoin d’un cadre territorial pour fonctionner. Vouloir
refaire le monde à l’échelle mondiale, c’est oublier bien rapidement les
intérêts, les rapports de forces et les volontés de puissance.
Aucune
nation ne renonce volontairement à sa souveraineté, et tous les peuples
tentent un jour ou l’autre de l’acquérir, car la souveraineté nationale
est la condition essentielle de l’exercice de la démocratie. Le vouloir vivre
collectif suppose une appartenance à un territoire, à une culture et à des
valeurs communes qui structurent la solidarité et la participation aux prises
de décisions. L’individu ne peut accepter rationnellement de sacrifier sa
liberté, son temps, ses ressources et même ultimement sa vie pour le bien-être
du groupe que s’il y a un lien fort qui le rattache à ce groupe. Ce sentiment
d’appartenance pour être effectif et efficace implique une limite
territoriale qui rende l’identification possible et tangible. L’individu ne
peut accepter de se soumettre à une décision que s’il a été impliqué
d’une façon ou de l’autre dans son élaboration, que si elle procède
formellement de sa propre autorité. Il doit donc être capable de se reconnaître
lui-même dans les institutions responsables de la gouverne collective. C’est
dans le cadre de la souveraineté nationale que l’exercice des droits démocratiques
peut se réaliser. Tout cadre de décisions supranational implique un déficit démocratique
car il entraîne un éloignement du centre de décision et un affaiblissement
des capacités de contrôle des citoyens sur les prises de décisions.
Il n’y a pas d’identité
culturelle durable sans souveraineté nationale précisément dans un contexte où
les communications et les échanges se mondialisent. L’identité doit
s’ancrer dans des institutions pour créer une communauté d’appartenance
justement dans un monde où prime la liberté de choix des individus.