LA NÉCESSAIRE
SOUVERAINETÉ

Dix arguments pour le Québec


9. La nécessaire limite à la compétitivité. L'argument économique (I)

On a souvent reproché aux nationalistes québécois ce que l'on disait être leur repli communautaire. Ce reproche est plus que jamais anachronique étant donné leur ouverture d'esprit à la libéralisation des échanges. C'est d'ailleurs grâce au Québec que le Canada est entré dans une zone de libre-échange avec les États-Unis. Le Québec accorde beaucoup d'importance au développement nord-sud et ne veut pas être contraint à une politique économique centrée sur l'axe est-ouest. La globalisation de l'économie est sans doute en soi désirable puisqu'elle entraîne l'ouverture des marchés. De larges pans de l'économie sont désormais gérés à l'échelle multinationale. La plupart des souverainistes québécois acceptent ce fait et ont depuis toujours été ouverts à la libéralisation des échanges en Amérique du Nord et au maintien d'une association économique avec le Canada. Ils acceptent en principe que la souveraineté puisse s'exercer en commun avec des instances bilatérales, multinationales ou même supranationales.

Le nationalisme, un contrepoids essentiel au néo-libéralisme

Ceci dit, il importe de compenser les effets négatifs possibles d'une libéralisation des échanges. On a déjà admis qu'il fallait préserver l'exception culturelle autant pour le GATT que pour l'ALENA. Mais il faut aussi songer à des mesures qui visent à retenir au Québec l'épargne, les investissements, la main-d'oeuvre qualifiée et les entreprises. Il faut enfin s'assurer du maintien d'un système adéquat de protection sociale. Si la libéralisation des échanges n'était d'aucune manière soumise à certaines restrictions, elle pourrait entraîner une délocalisation des entreprises, une réévaluation à la baisse des normes dans les programmes sociaux, une mobilité de la main-d'oeuvre qui irait vers des emplois plus lucratifs, et une dispersion de l'épargne susceptible d'entraîner une augmentation de la dette extérieure. Tout cela ne peut que nuire au développement de notre économie nationale.

La souveraineté, par contre, participe d'un mouvement qui vient contrebalancer les effets négatifs potentiels d'une trop grande libéralisation de l'économie. Encore ici, la souveraineté constitue l'amorce d'un projet de société, un projet qui se situe à gauche sur l'échiquier politique. Bien entendu, rien n'exclut que de futurs gouvernements d'un Québec souverain mettent en oeuvre des mesures de droite. Mais si la solidarité nationale des Québécoises et des Québécois se concrétise et permet l'accession du Québec à la souveraineté politique, on peut espérer voir ressurgir ensuite cette même solidarité dans une politique d'achat chez nous, spontanément mise en oeuvre par tous les citoyens, dans une agglomération des entreprises à leur société d'accueil, dans le maintien d'une main-d'oeuvre qualifiée qui choisit de rester sur le site de l'économie nationale, et dans une canalisation de l'épargne servant à transférer la dette de créanciers québécois. La souveraineté politique du Québec participe de cette logique et vient mettre un frein à une orientation trop libérale des accords liés à la libéralisation des échanges. Certains verront là une utopie ou à tout le moins des voeux pieux. Mais l'absence d'idéalisme en ces matières risque de coûter cher et d'affecter douloureusement notre niveau de vie.

La souveraineté permettrait aussi au Québec d'avoir son mot à dire dans les grandes orientations prises à l'intérieur de structures comme le GATT ou l'ALENA. D'un simple point de vue démocratique, on devrait reconnaître que le plus grand nombre de régions possibles devraient être représentées au sein de ces institutions. Dans cette perspective, le fait qu'une seule entité puisse parler au nom de régions très diverses pose un problème de démocratie. Or, c'est justement ce qui se passe au Canada. On y trouve cinq régions économiques très différentes les unes des autres. Il n'y a aucune raison de penser que le gouvernement fédéral est mieux habilité à défendre les intérêts des Québécois et Québécoises que ne pourrait le faire le gouvernement d'un Québec souverain. En accédant à la souveraineté politique, le Québec pourra avoir voix au chapitre. Il pourra défendre ses intérêts mieux que ne saurait le faire en son nom le gouvernement fédéral.

Certains prétendent que les Américains exigeraient que soit démantelée la politique industrielle d'un Québec souverain avant d'admettre formellement celui-ci comme membre de l'ALENA. Des institutions comme la Caisse de dépôt et de placement et le Régime d'épargne-actions (REA) devraient disparaître sous la pression des Américains. Mais on peut simplement attirer l'attention sur une étude de David M. Brown, faite pour le compte de l'Institut C. D. Howe, qui conclut que ces institutions ne vont pas à l'encontre de l'union économique canadienne. Puisque celle-ci est, de l'avis de tous, fondée sur une intégration économique plus poussée que ne l'est l'ALENA, on peut conclure logiquement que ces institutions sont a fortiori compatibles avec l'ALENA (27).

Le Canada d'aujourd'hui est-il semblable à l'Europe de demain?

Certains soutiennent que l'union économique canadienne constitue déjà un espace économique intégré. Ils prétendent qu'une analogie peut être établie entre le Canada tel qu'on le connaît actuellement et l'Europe qui s'annonce. En voulant faire sécession du Canada, le Québec irait donc à rebours de l'histoire. Mais cette analogie ne tient pas pour des raisons qui ont maintes fois été ressassées. Tout d'abord, les États membres de la CEE sont déjà des pays souverains et ils contrôlent à tour de rôle la direction de la CEE. Ensuite, le futur État supranational envisagé par les Européens exercera un contrôle surtout au niveau de la monnaie, de la politique financière et, si tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, de la politique étrangère, encore que de ce côté, il y ait loin de la coupe aux lèvres. De plus, dans le meilleur des cas, l'union monétaire ne sera atteinte que par une poignée de quatre ou cinq pays vers 1999, et l'Angleterre et l'Allemagne sont de plus en plus réticentes à ce qu'il y ait plus que des objectifs économiques dans le projet européen.

Ceux qui comparent le Canada actuel à l'Europe de demain oublient qu'il n'est nullement question en Europe d'autoriser une intervention systématique de l'État supranational dans les affaires de langue et de culture des pays membres, alors que les Canadiens et Canadiennes défendent le droit d'intervention du gouvernement fédéral ou de la Cour suprême en ces matières. Si, pour l'Europe, la voie à suivre est une certaine forme d'union politique qui permettrait de contenir les excès nationalistes ayant conduit si souvent à des guerres fratricides, le danger qui guette l'Amérique du Nord est l'excès contraire, c'est-à-dire l'intolérance à l'égard des différences, des spécificités régionales. Les Acadiens, les Premières nations et les Québécois en savent quelque chose.

Les Européens ont beau adhérer à Maastricht, ils ne sont tout de même pas dénués d'intérêts nationalistes, à commencer par les Allemands. Ces derniers endossent le modèle européen, mais cela ne les a pas empêchés de poser un geste nationaliste spectaculaire en procédant à la réunification. Et pour être en mesure de financer cette réunification, ils maintiennent des taux d'intérêt élevés à l'encontre de la volonté des autres peuples européens, ce qui retarde l'Union européenne. Les Anglais, pour leur part, manifestent constamment leur hostilité à l'égard de toute tentative de brimer leur souveraineté nationale et ils ont fait biffer toute référence au fédéralisme dans les Accords de Maastricht. Les Français, enfin, ont lutté en faveur de l'exception culturelle dans les accords du GATT, et ils ont adopté une politique linguistique qui, à certains égards, est plus radicale dans son application que la loi 101. En outre, le projet de Maastricht lui-même s'explique en partie par la convergence d'intérêts nationalistes, dans la mesure où il s'agit pour les pays membres de contenir autant que possible l'hégémonie économique de l'Allemagne et de préserver les économies nationales européennes contre les visées envahissantes des superpuissances japonaise et américaine.

Les fédéralistes canadiens se sont jusqu'à maintenant servis du modèle européen pour justifier le statu quo et pour contrer la démarche des souverainistes. Selon leur point de vue, la démarche européenne nous indiquerait le sens de l'histoire, et elle tendrait à montrer que les souverainistes vont dans le sens contraire. Mais depuis que les souverainistes les ont pris au mot et qu'ils consentent à accompagner leur projet de souveraineté d'une association économique et politique avec le Canada, on voit poindre çà et là des discours qui visent à discréditer le modèle européen. Le projet souverainiste, selon ce nouveau point de vue, ne devrait pas s'appuyer sur des modèles issus de l'Europe ou se réclamer d'une association économique à l'européenne, le Canada étant déjà tellement plus avancé sur le plan de l'intégration des communautés.

Mais les penseurs fédéralistes qui cherchent à défendre ainsi l'idée d'un projet "original" qui, cette fois, ne s'inspirerait plus de l'Europe, devraient compléter leur effort de réflexion et s'affranchir du discours anti-nationaliste européen qui, dans le contexte de l'Amérique du Nord, apparaît pour le moins déplacé. Sous le couvert d'une approche nouvelle et originale qui n'invoque plus le modèle européen comme point de référence, ces nouveaux fédéralistes se servent sans s'en rendre compte de l'anti-nationalisme européen alors que celui-ci n'est pas exportable en Amérique du Nord, et ne sert qu'à brimer les aspirations légitimes des Premières nations, des Acadiens et du Québec. Les souverainistes québécois se sont, pour leur part, affranchi de cette vieille hantise à l'égard de toute forme de nationalisme et ils savent que le nationalisme peut, dans certaines circonstances, être exemplairement démocratique et servir à la promotion de communautés qui ont historiquement été brimées.

Le maintien de l'union économique

Quoi qu'il en soit de la comparaison avec l'Europe, certains prétendent qu'une association économique entre le Québec et le Canada requiert de toute façon des instances supranationales. De telles instances sont requises pour l'établissement d'une politique monétaire commune, pour garantir la liberté de commerce, pour contraindre le droit à la mobilité des individus, pour harmoniser les politiques fiscales, pour uniformiser les normes de travail, pour gérer différents programmes de transferts (financement des programmes établis, régime d'assistance publique du Canada et péréquation) (28). Et pour que ces institutions soient démocratiques, il faut que les personnes qui en ont la responsabilité soient élues au suffrage universel. Il faut enfin qu'une Cour à laquelle tous puissent se rapporter ait autorité pour imposer un cadre contraignant aux États membres. En somme, si le Québec souverain aspire à une union économique pleine et entière avec le Canada, il lui faudra de toute façon reconduire un système supranational. Et pour plusieurs, le Canada constitue déjà un tel système.

Cet argument néglige cependant de nombreux éléments. Il omet de dire que le système fédéral actuel n'a pas été institué pour gérer uniquement l'union économique. L'argument omet aussi de reconnaître que depuis une trentaine d'années, des motifs nationalistes inavoués sont à l'origine du Canada unitaire que l'on tente de nous imposer. La centralisation des pouvoirs, la mise en oeuvre de "normes nationales", le rapatriement de la Constitution et l'enchâssement d'une Charte des droits essentiellement individualiste servent les intérêts de ceux qui visent à imposer une identité canadienne reléguant l'identité québécoise à la couleur locale d'une minorité culturelle. Si l'Accord de Charlottetown avait été entériné, la mise en place d'une réforme du Sénat consacrant le principe de l'égalité des provinces aurait achevé l'instauration d'un État unitaire pancanadien.

Puisque l'union économique existe déjà et dépend en grande partie d'une intégration informelle, plutôt que d'être le résultat de normes contraignantes imposées par le haut, il n'est pas clair que le cadre formel doive être celui d'une superstructure s'inspirant de l'Europe. Un traité général pourrait constituer le meilleur mécanisme permettant de préserver l'association économique. Ce traité encadrerait une harmonisation dans les domaines de la monnaie, de la politique commerciale intérieure et extérieure, et des législations et réglementations touchant la liberté de circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux (29).

Même si l'on préférait une union économique comme celle de l'Europe à un traité pour formaliser l'intégration informelle existant déjà entre les différentes régions du Canada, on pourrait raisonnablement penser que le plus court chemin entre le statu quo et un système politique semblable à celui de l'Europe passe par la souveraineté. Dans la conjoncture politique actuelle, qui est celle d'un durcissement du gouvernement fédéral, il sera plus facile de négocier entre États souverains qui délèguent une partie de leurs pouvoirs à une entité supranationale. Quand on prend la pleine mesure de l'intransigeance du gouvernement fédéral à l'égard des demandes répétées du Québec, on doit convenir que l'établissement d'une répartition juste des compétences qui passerait par des modifications administratives du système fédéral actuel se heurte à des obstacles insurmontables et est condamné à l'échec. En somme, les souverainistes québécois sont beaucoup plus près des fédéralistes européens que ne le sont les fédéralistes canadiens qui défendent le statu quo.

Mais cette discussion reste théorique, car elle prend pour acquis que le maintien de l'association économique actuelle requiert une union économique semblable à celle de l'Europe, fondée sur la supranationalité. Les souverainistes québécois pourraient sans doute s'accomoder d'une telle superstructure, et si le Canada fait une proposition allant dans ce sens, elle sera sans doute étudiée sérieusement. Mais il se peut aussi qu'une structure moins lourde suffise. La superstructure requiert la création d'un nouveau palier de gouvernement, une nouvelle cour de justice, un amendement constitutionnel, une perte de souveraineté, etc. Un gouvernement supranational est peut-être la chose à envisager pour une Europe à quinze qui compte plusieurs centaines de millions d'habitants et qui n'a pas encore l'union monétaire, mais il suppose une lourdeur bureaucratique qui pourrait être exagérée dans le cadre d'une association entre deux pays comme le Québec et le Canada. Enfin, cette voie prend pour acquis un postulat fort discutable, celui selon lequel une union économique requiert toujours une union politique. Cela vaut peut-être pour l'Europe, mais pas nécessairement pour l'association Québec-Canada. Comme l'écrit François Rocher : "Il faut mentionner que l'établissement de tels mécanismes formels (qui vont plus loin qu'un simple système de règlement des différends) n'est pas indispensable à la perpétuation de l'union économique existante. Le modèle de l'Union européenne (UE), bien qu'intéressant pour les fins de la discussion, n'est pas celui qui devrait être aveuglément suivi par le Québec et le RDC [reste du Canada]. Le même niveau d'intégration peut être obtenu par voies d'ententes bilatérales, et les différends réglés par voie d'arbitrage" (30).

D'autres opposants affirment que les offres de partenariat en provenance du camp souverainiste seront d'emblée jugées inacceptables par le reste du Canada. Ils soutiennent qu'une instance décisionnelle prenant la forme d'un Conseil dans lequel les deux pays seraient également représentés ne saurait être acceptée par le Canada, dont la population sera trois fois plus nombreuse que celle du Québec. Ce genre de discours ne devrait pas nous surprendre en période référendaire, mais demandons-nous ce qu'il signifierait après une victoire du OUI. Une telle attitude ne ferait que trahir l'incapacité du Canada à reconnaître le peuple québécois. Au sein de plusieurs instances internationales, les nations sont égales entre elles peu importe leurs populations respectives, et il n'y a pas de raison pour qu'il en soit autrement entre le Québec et le Canada. Ceux qui annoncent la fin de non-recevoir du Canada avant même le début des négociations le font pour servir leur intérêt, qui est de polariser le débat entre les "bons fédéralistes" et les "méchants séparatistes". Il s'agit d'un discours destiné à faire peur et qui disparaîtra une fois le Québec devenu souverain, puisqu'il ira de l'intérêt des Canadiens et Canadiennes eux-mêmes de préserver une association économique.

La souveraineté du Québec constitue un premier rempart contre une politique néo-libérale débridée et est un outil indispensable pour la défense des intérêts économiques du Québec. Cette approche est aussi celle qui est la plus susceptible de nous rapprocher d'une association économique avec le Canada qui respecterait le principe de subsidiarité.

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