LA NÉCESSAIRE
SOUVERAINETÉ

Dix arguments pour le Québec


8. La nécessaire décentralisation. L'argument administratif

Un autre argument en faveur de la souveraineté concerne la nécessité de décentraliser les appareils gouvernementaux. Les épargnes obtenues grâce à l'élimination des dédoublements ne sont pas le seul avantage de la décentralisation. Ces épargnes sont certes réelles, mais la souveraineté offre en plus l'occasion de procéder à un dégraissage de l'État. À tout cela, il faut ensuite ajouter les bénéfices qui proviennent d'une plus grande efficacité gouvernementale. Il est devenu courant de dire que l'efficacité passe par le rapprochement des centres de décision à l'égard de leurs marchés. Pour éliminer les complexités bureaucratiques, il faut certes éliminer les chevauchements, mais cette élimination n'a de sens que si elle se fait au profit des pouvoirs régionaux qui sont ainsi placés à proximité de l'activité économique.

Le Canada est-il le pays le plus décentralisé au monde?

Certains prétendent que le fédéralisme canadien est le plus décentralisé du monde (26). Cette affirmation, aussi spectaculaire soit-elle, perd cependant un peu de son lustre dès qu'on l'évalue à sa juste mesure. Pour qu'une telle première position au palmarès vaille quelque chose, il faudrait que le Canada soit comparé à d'autres fédérations multinationales, et non aux États-Unis, à l'Australie ou à l'Allemagne. On trouve sur le territoire du Québec un peuple distinct, ce qui n'est pas le cas dans les länder allemands et les États australiens ou américains. Même si, à certains égards, le Québec a plus de pouvoirs que ces entités administratives, cela ne contribue pas réellement à renforcer la démonstration que l'on tente d'établir. Il faut comparer le Canada avec d'autres fédérations multinationales comme la Belgique ou la Suisse. En ne prenant pas soin de faire cette distinction, on trahit déjà une certaine propension à ignorer le facteur communautaire.

Même lorsqu'on ne traite que du partage des pouvoirs entre l'État fédéral et les États fédérés, on ne peut mettre en veilleuse le fait qu'à peu près toutes les fédérations multinationales sont soumises à des tensions majeures, et celles qui ne sont pas encore disparues risquent de disparaître un jour à cause de ces tensions. Par conséquent, on peut se demander si le fait d'être "la fédération la plus décentralisée" signifie réellement quelque chose. S'il n'y a qu'une poignée de pays avec lesquels le Canada peut être comparé, et si l'on retrouve dans ces pays des problèmes semblables aux nôtres, n'a-t-on pas raison de prendre avec un grain de sel cette "première position"? Il n'y a pas de mérite à être le grand gagnant quand on est à peu près seul en piste, et pas de mérite à occuper la première place dans un club d'insatisfaits. Au vu des difficultés que connaissent les fédérations multinationales, on peut se demander si le Canada ne fait pas partie d'une espèce en voie de disparition.

À chaque fois que les souverainistes ont dénoncé le caractère centralisateur de la fédération canadienne, c'était en référence à un partage des compétences qui ne tenait pas compte du caractère multinational du Canada. Tous les gouvernements québécois depuis plus de trente ans ont clamé haut et fort la nécessité de revoir le partage des pouvoirs et de limiter le pouvoir fédéral de dépenser, mais il s'agissait d'assurer la reconnaissance, la promotion et l'émancipation du peuple québécois (ou "canadien-français", comme nous avions l'habitude de le dire), et non d'accumuler des pouvoirs pour le seul plaisir d'en avoir. Aussi, il ne faut pas simplement s'employer à comptabiliser la liste des pouvoirs acquis. Il faut se demander si le degré de décentralisation en est un qui nous convient et qui reflète bien le caractère multinational du Canada.

De la même manière, le Québec ne demande pas un statut asymétrique pour le plaisir d'avoir plus de pouvoirs que les autres provinces. Une décentralisation est requise pour tenir compte de ce que nous sommes. Le principe de l'égalité des provinces est le paravent derrière lequel se réfugient ceux qui ne peuvent avouer franchement leur incapacité à reconnaître le caractère multinational du Canada.

Il est difficile de dire si toutes les fédérations multinationales sont viables. Un tel système politique apparaît cependant irréaliste dans la conjoncture présente pour ce qui est du Canada. Quoiqu'il en soit, une fédération qui a un caractère multinational devrait tout d'abord déléguer des pouvoirs au niveau d'États participants qui représentent les peuples constitutifs du pays. Il faudrait également que des secteurs tels que la langue, la culture, les télécommunications, l'éducation et l'immigration soient sous la juridiction des États membres. Or, c'est loin d'être le cas au Canada, et la comparaison avec les autres fédérations multinationales ne semble pas être avantageuse.

Une fédération décentralisée: l'exemple de la Belgique

Parmi l'ensemble des fédérations multinationales, la Belgique apparaît nettement plus décentralisée que le Canada. Cela se révèle tant en ce qui a trait aux unités administratives qui représentent les communautés nationales participantes, qu'en ce qui concerne la nature des pouvoirs qui leur sont dévolus. Suite aux accords de la Saint-Michel survenus en 1992, l'État belge est maintenant gouverné par un État fédératif qui a très peu de pouvoirs (compétence constitutionnelle, politique étrangère, défense, union économique et monétaire, justice, sécurité sociale, ordre public) et par des gouvernements communautaires et régionaux qui détiennent d'importantes compétences. Les gouvernements communautaires reflètent la composition nationale du pays et assument la responsabilité de la santé, de la culture, de l'éducation, du choix des langues et de toutes les autres matières personnalisables (les matières où il importe que le citoyen soit servi dans sa propre langue). Les gouvernements régionaux, à l'exception de celui qui gère la région de Bruxelles-Capitale, reproduisent aussi la composition nationale de la Belgique et ont la responsabilité des matières économiques (aménagement du territoire, protection de l'environnement, agriculture, logement, aspects régionaux de l'énergie, politique économique, commerce extérieur, travaux publics et transports, recherche scientifique, etc.). En outre, à partir de 1995, les pouvoirs résiduaires iront aux gouvernements communautaires ou régionaux.

En somme, les Belges viennent de passer en l'espace de quelques années d'un État unitaire à une fédération faisant intervenir un partage des pouvoirs qui est plus fidèle à sa composition communautaire que ne l'est la fédération canadienne et ce, autant sur le plan des unités administratives que de la nature des pouvoirs partagés. C'est en ce sens qu'on peut prétendre que le gouvernement fédéral canadien est trop centralisateur.

Quand on considère un tel arrangement fédéral, peut-on encore prétendre que la fédération canadienne est la plus décentralisée au monde? Il ne s'agit pas de se servir de la Belgique comme d'un modèle. Les Belges sont aux prises avec une dette faramineuse, ils sont soumis à de fréquents conflits linguistiques, et ils ont à composer avec le problème épineux que pose la ville de Bruxelles. Mais le reflet de la composition nationale au sein des structures administratives et le type de décentralisation effectué comportent de nombreux avantages par rapport au modèle canadien.

Si nous possédions une structure comparable à celle des gouvernements communautaires belges, le gouvernement du Québec gèrerait toutes les questions relatives à la langue, à la culture, aux télécommunications, à l'éducation et à l'immigration. Or, les gouvernements québécois ont toujours demandé au gouvernement fédéral de ne pas s'immiscer dans ces secteurs, sans jamais obtenir gain de cause. Même dans le secteur de l'immigration, où d'apparents déblocages sont survenus, la maîtrise d'oeuvre demeure sous l'entière responsabilité du gouvernement fédéral. Le Québec veut être une terre d'accueil pour les immigrants de toute race, de toute culture et de toute religion. Mais il pourrait désirer accorder une certaine priorité à ceux qui manifestent plus d'aptitude à parler français. Ainsi, même en matière d'immigration, où le Québec détient certains pouvoirs, la force centralisatrice du gouvernement fédéral demeure prépondérante. Il en va de même en matière linguistique, où les différentes décisions de la Cour suprême sont venues limiter considérablement la portée des lois adoptées par le gouvernement du Québec.

Ce que l'on vient de dire au sujet de la décentralisation des pouvoirs dits "culturels" (culture, langue, télécommunications, éducation et immigration) vaut aussi en ce qui concerne la décentralisation des pouvoirs économiques. Comme le révèle l'exemple des gouvernements régionaux en Belgique, un État fédératif qui respecte le principe de subsidiarité et qui accepte nos arguments en faveur de la décentralisation devrait automatiquement accorder au gouvernement du Québec les pleins pouvoirs en matières de formation de la main-d'oeuvre, d'assurance-chômage, de développement régional et de recherche et développement. Et si le Québec réclame les pleins pouvoirs dans ces diverses juridictions, il doit aussi disposer des instruments fiscaux appropriés pour harmoniser la politique du revenu avec la politique fiscale. Dans une telle perspective, les deux régimes fiscaux apparaissent nettement inappropriés.

La décentralisation doit aussi s'effectuer au niveau des politiques économiques. Dans plusieurs pays comme la France, l'Allemagne et la Suisse, des politiques économiques régionales sont déjà mises en oeuvre : limitation d'accès au crédit pour certains types d'entreprise, politiques de marché du travail qui tiennent compte de la diversité régionale, etc. Aux États-Unis, douze réserves régionales existent en plus de la Federal Reserve Bank.

Un nouveau partage des pouvoirs

Si le gouvernement fédéral reconnaissait au Québec une pleine compétence dans les secteurs cités plus haut, l'accession du Québec à la souveraineté serait reportée aux calendes grecques! Il ne faut pas croire qu'un mouvement souverainiste naît de nulle part : il naît de l'exclusion. Si les souverainistes ont par le passé été supposément "obsédés" de revoir le partage de pouvoirs et de l'enchâsser dans la Constitution, c'est parce que le débat constitutionnel nous a permis de mettre en évidence l'incapacité inavouée du Canada à reconnaître le Québec comme peuple. Les débats constitutionnels deviennent des enjeux majeurs seulement dans la mesure où ils contraignent les Canadiens et Canadiennes à rendre explicite leur refus.

Même si on oublie la Constitution et que l'on met de côté la reconnaissance formelle du Québec comme société distincte, le fait est que dans le moindre recoin de la moindre entente administrative bloquée, on voit poindre le spectre du refus des Canadiens et Canadiennes de reconnaître le Québec comme un peuple à part entière. C'est sur cette toile de fond que l'on peut apprécier correctement la question du partage de pouvoirs. Face à l'intransigeance du gouvernement fédéral, qui ne tient pas compte de l'unanimité québécoise autour de ces questions, face à sa volonté d'imposer des "normes nationales", d'utiliser son pouvoir de dépenser et de centraliser la politique économique au niveau fédéral sans tenir compte de la diversité des régions, la souveraineté constitue le seul moyen qui reste au Québec pour assumer les responsabilités qu'il estime être les siennes.

La souveraineté du Québec semble donc aller dans le sens progressiste d'une décentralisation des pouvoirs au profit d'entités plus petites et plus proches des marchés, et ce, d'une double façon. L'accession à la souveraineté constitue déjà en soi un processus de décentralisation des pouvoirs, mais le gouvernement québécois s'est en outre déjà engagé à confier de nombreuses responsabilités aux gouvernements régionaux et locaux à l'intérieur même du territoire québécois. Cette décentralisation devra cependant être menée avec prudence et équité : elle ne doit pas déresponsabiliser les gouvernements ou favoriser la concentration d'un pouvoir arbitraire entre les mains de quelques individus, mais plutôt viser à remettre les leviers décisionnels à des gouvernements locaux et régionaux plus efficaces. Tout cela est bien entendu compatible avec le respect de normes nationales.

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