LA NÉCESSAIRE
SOUVERAINETÉ

Dix arguments pour le Québec


7. La nécessaire représentativité. L'argument politique

L'accession à la souveraineté permettrait au Québec de se doter d'un gouvernement qui pourrait plus aisément faire appel à la solidarité entre les citoyens. D'une manière générale, le fait qu'un gouvernement soit représentatif eu égard à la composition nationale des différentes communautés qui se trouvent sur son territoire lui confère une marge de manoeuvre additionnelle qui lui permet de mieux gérer la lutte contre le chômage, la dette et les récessions.

L'anti-nationalisme, une des causes de la dette

Si, dans les années 70, le gouvernement fédéral avait pu asseoir son autorité sur des solidarités nationales réelles plutôt que d'imposer artificiellement l'idée d'un État unitaire, il aurait eu suffisamment de légitimité pour concentrer ses efforts sur la lutte au chômage. Mais puisqu'il s'en est remis à un concept abstrait de la "nation canadienne", il s'est retrouvé dans les faits soumis à l'emprise de groupes d'intérêt divers, et a cherché à se faire réélire en faisant plaisir à tout un chacun. En effet, pour lutter efficacement contre le chômage, il aurait fallu que le gouvernement favorise les synergies et la concertation, car c'est seulement de cette manière qu'on peut éliminer le décrochage scolaire, assurer une bonne formation de la main-d'oeuvre, et garantir une transmission adéquate de l'information pouvant conduire à de l'innovation technologique.

De plus, pour financer les déficits, le gouvernement fédéral aurait dû intervenir pour empêcher que l'épargne canadienne ne soit dirigée vers des titres étrangers. Il aurait dû mettre tout en oeuvre pour que la dette reste autant que possible entre des mains canadiennes. En l'absence d'une telle politique, il a été amené à s'engager de plus en plus dans des emprunts à l'étranger. Le Canada s'est donc retrouvé avec une dette extérieure importante, et est depuis ce temps obligé de maintenir des taux d'intérêt élevés pour satisfaire et rassurer les investisseurs étrangers. Le fait qu'une proportion importante de la dette soit libellée en devises étrangères est un problème parce que le coût de la dette dépend alors des variations dans le taux de change du dollar canadien. La dépréciation de la devise canadienne est donc devenue un facteur d'accroissement des coûts de la dette (22).

Enfin, puisque le gouvernement canadien n'a pas fait reposer sa légitimité sur des solidarités nationales réelles, il s'est vu aussi dans l'obligation d'accorder des subventions aux grandes entreprises et de favoriser les abris fiscaux pour que celles-ci acceptent de réinvestir au Canada.

Selon la première ébauche d'une étude de Statistique Canada utilisée par le NPD lors des élections fédérales de 1993, les trois principales causes de la dette canadienne sont les dépenses gouvernementales (6%), la politique de taux d'intérêt élevés (44%), et les mesures d'exemptions fiscales aux entreprises (50%) (23). Ces trois causes sont au moins en partie le symptôme d'un seul et même problème : la légitimité de l'État est fondée non sur des solidarités nationales réelles, mais sur des groupes d'intérêt. On ne peut en effet affronter courageusement des politiques de lutte au chômage efficaces si l'on n'est pas capable de s'appuyer sur des solidarités réelles entre les citoyens. On ne peut pas non plus résoudre la question de l'endettement à l'étranger et éviter les taux d'intérêt élevés qui lui sont associés si l'on ne profite pas d'un financement qui s'appuie sur des solidarités nationales. Et l'on ne peut pas éviter l'endettement lorsqu'on est contraint d'adopter une panoplie de mesures fiscales pour retenir les grandes entreprises chez nous au lieu de pouvoir compter sur leur sens de la solidarité.

Dans une telle perspective, l'affirmation du peuple québécois vient nous rappeler un des problèmes qui minent le Canada tel qu'on le connaît. Le Canada ne repose pas suffisamment sur des solidarités nationales. Le nationalisme civique que le Canada tente de promouvoir et qui renvoie exclusivement à l'État fédéral, à ses institutions et à ses politiques spécifiques est factice s'il ne s'appuie pas en plus sur les nations diverses qui sont à la base de ce pays. Le caractère artificiel du nationalisme civique canadien est donc au moins en partie à l'origine d'une dette faramineuse. La légitimité fondée sur des solidarités réelles aurait constitué une garantie contre une telle situation désastreuse. Plusieurs Canadiens et Canadiennes en ont assez de nos débats constitutionnels et ils estiment que la dette constitue le seul véritable problème à l'heure actuelle. Ils ne comprennent pas pourquoi le Québec continue d'être préoccupé par la question nationale. Mais si nous avons raison, la question nationale constitue au contraire un facteur déterminant.

Il ne s'agit pas d'invoquer la représentativité de l'État seulement pour justifier des compressions budgétaires dans les programmes sociaux. L'étude de Statistique Canada mentionnée plus haut tend à montrer que la cause de l'endettement est d'abord et avant tout ailleurs. Si les dépenses gouvernementales ont été élevées, c'est en grande partie à cause des coûts de l'assurance-chômage et du bien-être social, qui sont eux-mêmes causés par un chômage endémique. Les programmes sociaux ont une raison d'être. Des coupures à ce niveau ne sauraient être justifiées que si des mesures plus importantes sont entreprises pour faire payer les plus riches au sein de notre société. Le gouvernement doit intervenir prioritairement dans plusieurs autres dossiers : les subventions aux entreprises, les fiducies familiales, les abris fiscaux, le travail au noir, la contrebande, les retards dans le paiement des impôts, les taux d'intérêt, etc. Le gouvernement ne sera représentatif que s'il limite au maximum le tort fait aux plus démunis de notre société. Certains gouvernements provinciaux actuels ont tendance à s'attaquer aux groupes les plus faibles et ce sont ces derniers qui sont les victimes des principales compressions. L'étude de Statistique Canada montre pourtant que les coupures doivent être faites d'abord et avant tout ailleurs que dans les programmes sociaux.

La dette québécoise

Le gouvernement du Québec n'a peut-être pas lui non plus fait suffisamment appel à la solidarité nationale pour fonder sa légitimité, et c'est en partie pourquoi il est lui aussi confronté à un problème d'endettement. Même si, en ce qui concerne les REER par exemple, un plafond de 20% est fixé pour les fonds dévolus à des placements à l'étranger, une grande partie des fonds qui restent aboutit dans des fonds d'investissement "canadiens" dont une bonne part de l'actif est composée de titres étrangers (24).

D'autres causes viennent expliquer l'endettement du gouvernement québécois. Tout d'abord, le modèle économique préconisé par le gouvernement fédéral a entraîné une croissance économique anémique au Québec, notamment en raison du déplacement de plusieurs grandes entreprises, et cela a contribué partiellement à notre endettement. Ensuite, le gouvernement du Québec a subi une perte financière totale de 11 milliards de dollars pour la période 1982-1993, perte due à des changements dans les programmes de transferts du gouvernement fédéral. Cette perte représente 37,05% du déficit du gouvernement du Québec pour cette période (25).

Ces facteurs ne sont sans doute pas négligeables, mais il faut reconnaître aussi que l'absence de solidarité nationale est peut-être, au Québec comme ailleurs, une cause importante d'endettement. Les gouvernements québécois qui se sont succédés ont toujours reporté à plus tard le moment de s'attaquer au problème du chômage, au décrochage scolaire et à la formation de la main-d'oeuvre, ce qui a contribué à accroître les dépenses gouvernementales. Ensuite, ils n'ont pas suffisamment exploité l'épargne nationale dans leurs emprunts. Enfin, ils ont trop souvent subventionné les entreprises et autorisé les abris fiscaux. La difficulté que les gouvernements ont à miser sur la solidarité nationale est ainsi devenue fort coûteuse, et elle est au moins en partie la cause de leur endettement.

Il faut maintenir nos acquis sociaux et ne pas succomber aux tentations conservatrices et individualistes de certains gouvernements provinciaux canadiens. Mais la solidarité nationale requiert aussi une solidarité intergénérationnelle, et nous ne pouvons pas nous endetter sur le dos des générations futures. Les diverses mesures nationales mises en oeuvre par les gouvernements québécois successifs (Caisse de dépôt et de placement, REER, REA, Fonds de solidarité) ont permis d'exploiter davantage l'épargne nationale, mais elles demeurent encore insuffisantes. La souveraineté du Québec constitue un élément additionnel pour résoudre les problèmes de chômage et d'endettement, car elle manifestera la volonté des Québécois et Québécoises de prendre en main leur propre destinée économique en se dotant enfin d'un gouvernement représentatif qui puisse compter sur la solidarité nationale de ses électeurs.

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