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Le fait de reconnaître le peuple québécois
et de lui donner sa pleine expression politique favoriserait le
développement d'une solidarité réelle entre
les individus vivant au Québec. La solidarité entre
les membres d'une communauté ne constitue pas un "repli
communautaire". Au contraire, elle rend possible une prise
de conscience sociale et permet aux individus d'apercevoir autre
chose que leur intérêt individuel dans leurs transactions
sociales avec leurs concitoyens. La solidarité est ce qui
permet de se concevoir comme citoyen à part entière.
Elle est ce qui permet à tous les membres d'un groupe d'accepter
de faire leur part, de faire des sacrifices et de lutter contre
l'exclusion. Dans la conjoncture présente, qui est celle
d'une crise du chômage et des finances publiques, cette
solidarité devient indispensable car sans elle, il ne sera
pas possible d'en arriver à des solutions justes et équitables.
En se donnant un pays, les Québécois et les Québécoises
poseront les bases d'une solidarité réelle qui favorisera
la compréhension entre les citoyens malgré leurs
intérêts divergents. Cette solidarité nationale
n'est pas qu'un mot d'ordre idéaliste : elle a des répercussions
sociales déterminantes.
La solidarité nationale devrait tout d'abord amener le
secteur privé à jouer un rôle plus actif dans
le financement des institutions culturelles. Le rôle de
l'État demeure indispensable à ce chapitre, mais
sauf pour de très rares exceptions, les entreprises privées
n'ont pas assuré un appui financier suffisant à
l'égard du secteur culturel. Dans une société
où tous sont solidaires, les milieux économiques
autant que l'État devraient être fiers de s'associer
aux projets les plus avant-gardistes. Une société
qui est fière de ses créateurs s'arrange pour maintenir
dans un bon état ses infrastructures culturelles. Au sein
d'une telle société, l'État joue un rôle
clé sur le plan culturel.
Une société solidaire en est aussi une qui ne dénigre
pas ses intellectuels. Elle tolère la dissidence et accepte
que des individus veuillent garder une entière indépendance
de jugement et d'action. Elle reconnaît les bénéfices
qu'elle peut retirer du fait d'avoir en son sein des gens qui
pensent par eux-mêmes aux problèmes de la société
et qui jettent un regard critique sur certaines des solutions
apportées par les gouvernements. Une telle ouverture à
l'égard des intellectuels va de pair avec une attitude
mature concernant la divergence d'opinions et la diversité
de points de vue. C'est une société qui reconnaît
les mérites de la discussion publique et des débats.
Elle est reconnaissante d'avoir en son sein des intellectuels
qui agissent comme des chiens de garde de la démocratie.
C'est en somme une société qui ne veut pas qu'on
la laisse dormir tranquille dans le confort et l'indifférence.
Cette solidarité nationale a aussi des répercussions
sur le plan de l'économie. Il est impensable de résoudre
nos principaux problèmes économiques si l'on n'est
pas engagé dans un processus de concertation permanente
entre les différents acteurs socio-économiques.
Pour que syndicats, entreprises, collèges, universités
et gouvernements se concertent, ne doivent-ils pas être
solidaires? Et où peuvent-ils aller chercher cette solidarité,
si ce n'est dans la solidarité nationale?
Cette solidarité est à l'origine d'un modèle
de développement économique qui va de bas en haut,
alors qu'au contraire, le gouvernement fédéral essaie
depuis toujours d'orienter le développement économique
à partir d'un modèle qui va de haut en bas en imposant
une vision qui ne tient pas compte de la diversité des
régions, des solidarités nationales et des synergies
locales. La synergie entre les différents acteurs socio-économiques
garantit tout d'abord des effets d'agglomération des entreprises.
Elle facilite ensuite le processus d'apprentissage collectif,
car elle permet des transferts de technologie plus efficaces.
Elle aide en outre à réaliser plus adéquatement
l'objectif de croissance durable ainsi que les objectifs d'équité
interrégionale et intergénérationnelle. Elle
favorise enfin le maintien sur le territoire national des ressources
humaines et internalise de cette manière des effets bénéfiques
qui autrement iraient ailleurs.
Le Québec s'est toujours montré favorable à
la mobilité de la main-d'oeuvre, des biens, des services,
des capitaux et de l'information, mais par contre il a manifesté
de différentes manières un certain nationalisme
économique et ses ressources humaines ont toujours été
naturellement enclines à demeurer sur le territoire national;
or, les économistes se rendent de plus en plus compte du
caractère bénéfique de ce fait. On ne doit
pas préconiser sans nuance la mobilité des capitaux,
de la main-d'oeuvre, des biens et des services, car cette mobilité
entraîne parfois le départ des meilleures compétences,
et finit par creuser les écarts entre les régions
(20).
Il est certes important d'acquérir une formation à
l'étranger, de rayonner sur la scène internationale
et d'étendre ses collaborations au-delà du territoire
national. Mais le fait que les meilleurs d'entre nous se sentent
solidaires de leurs concitoyens, et qu'ils se sentent appartenir
au Québec permet d'être optimiste quant à
l'avenir de la communauté. Cela ne peut que se traduire
par l'amélioration de la qualité de ce qui se fait
ici, en permettant un transfert d'expertises, d'habiletés,
de savoir-faire et de professionnalisme dans toutes les sphères
d'activité. C'est ainsi qu'une tradition d'excellence peut
s'instaurer au sein de la communauté. Autrement dit, même
s'il faut approuver le principe de la mobilité des biens,
des services, des capitaux et des personnes, il faut reconnaître
aussi les bénéfices qui découlent du nationalisme
économique.
Mais la solidarité doit surtout conduire à la lutte
contre les inégalités dans la société.
De l'avis de tous, les problèmes économiques et
sociaux les plus graves au Québec sont le chômage,
la pauvreté des femmes, le décrochage scolaire,
l'insertion des jeunes sur le marché du travail, le maintien
des programmes sociaux, le déficit et la dette. Les solutions
à ces problèmes demandent que les différents
acteurs sociaux se concertent, mais aussi que chacun, individu
ou entreprise, accepte d'y mettre du sien. En ce sens, la décision
de se doter d'un État souverain constitue déjà
en soi l'amorce d'un projet de société, puisqu'elle
manifeste concrètement la solidarité des citoyens
et leur désir de travailler ensemble à l'établissement
d'une société plus juste.
Pour la troisième année consécutive, les
Nations unies ont décerné la première place
au Canada pour sa qualité de vie. On calcule celle-ci à
partir de trois critères : le pouvoir d'achat, la scolarisation
et l'espérance de vie. Mais l'information fournie par le
gouvernement fédéral était incomplète.
Les autorités fédérales n'ont pas fourni
de chiffres concernant l'analphabétisme et le décrochage
scolaire, ce qui a amené les analystes à faire comme
si ces problèmes étaient inexistants au Canada (21).
De plus, ces chiffres ne nous informent pas sur les inégalités
entre les sexes, les classes sociales et les communautés
nationales.
Quoiqu'il en soit, cette première place, réelle
ou pas, n'a pas de conséquences pour le débat référendaire.
En effet, une telle première place veut dire que si le
Québec devenait souverain, il pourrait concurrencer avec
le Canada à ce chapitre et se retrouver à égalité
avec lui. Mais ce qui est plus inquiétant, c'est l'impact
que cette nouvelle peut avoir chez des gens qui oublient l'importance
de leur affiliation nationale et qui s'en tiennent de plus en
plus à une conception individualiste de la vie en société.
À cause d'informations biaisées de ce genre, ceux-ci
risquent de ne pas comprendre pourquoi la souveraineté
du Québec est nécessaire. Contrairement à
ce point de vue individualiste, nous avons la conviction profonde
que cet enjeu est crucial et que le sens de la solidarité
nationale est indispensable à la résolution des
problèmes économiques. Sans la solidarité
nationale, les Québécois et Québécoises
vont s'engager dans une voie où tous seront perdants, y
compris sur le plan économique.
Le même genre de remarque s'applique à l'égard
de ceux qui prétendent que les immigrants vivant au Québec
se sentent plus canadiens que québécois. Le fait
est que le Canada a tendance à négocier implicitement
avec les immigrants un pacte individualiste qui leur permet de
n'être pas dérangés par une intégration
trop poussée. La politique de multiculturalisme n'est qu'une
manifestation de cette attitude. Là encore, nous avons
le sentiment profond que l'intégration - et non l'assimilation
- à la communauté d'accueil est cruciale et que,
sans cela, tous seront perdants, y compris les immigrants eux-mêmes.
Cette politique du gouvernement canadien peut lui rapporter provisoirement
des votes, mais il s'agit d'une victoire éphémère.
L'"attachement" des communautés immigrantes au
Canada pourrait vite céder le pas à des sentiments
moins favorables lorsque le Canada devra, dans le contexte de
restrictions budgétaires, solliciter leur solidarité
nationale.
On prétend souvent que l'attachement à la communauté
est problématique s'il doit passer par l'identification
à un certain nombre de valeurs spécifiques. Une
société démocratique, souligne-t-on, se doit
d'être pluraliste et de respecter la diversité des
points de vue. En effet, il apparaît fort controversé
de vouloir faire reposer la solidarité nationale sur l'adhésion
à un certain nombre de valeurs spécifiques autres
que les idéaux démocratiques et les principes fondamentaux
de justice. Mais si le sentiment de solidarité nationale
ne repose que sur l'existence d'une communauté en général
sans caractères spécifiques, alors il n'y a pas
de raison, semble-t-il, de préférer telle communauté
d'appartenance plutôt que telle autre, et pas de raison
de préférer la communauté locale à
la communauté globale : n'importe quelle communauté
peut faire l'affaire. Que répondre à cet argument?
Même si le sentiment d'appartenance à la communauté
nationale doit se situer en-deçà de l'adhésion
à un ensemble de valeurs communes, il constitue tout de
même un modèle de solidarité concrète
que l'on peut raisonnablement espérer voir naître
entre les gens. Il constitue une étape réaliste
vers la création de solidarités plus globales. Il
faut ainsi mettre l'accent sur les solidarités locales
pour espérer la création de solidarités à
plus grande échelle. La solidarité nationale rend
possible et concevable la création de solidarités
qui vont au-delà de la seule affiliation nationale. On
ne peut pas espérer voir surgir dans chaque citoyen une
prise de conscience planétaire et un sentiment d'appartenance
au "village global" si ce citoyen n'a même pas
la capacité de se sentir lié à sa communauté
nationale.
On invoque aussi parfois un argument qui va dans le sens contraire
de celui que nous venons d'examiner. On prétend qu'à
notre époque, les gens se sentent prioritairement solidaires
à des échelles plus locales que l'échelle
nationale. Selon cette idée, on peut être attaché
à notre ville, à notre quartier, à un groupe
minoritaire, à un milieu de travail, à des amis,
etc. L'affiliation nationale jouerait alors un rôle bien
secondaire.
Sans nier l'importance de ces ancrages locaux, on peut douter
que les gens qui leur accordent une priorité absolue soient
sensibles aux solutions concrètes devant être apportées
aux problèmes que nous évoquions plus haut : le
chômage, la pauvreté, le décrochage scolaire,
l'insertion des jeunes sur le marché du travail, le maintien
des programmes sociaux, le déficit et la dette. Ces problèmes
requièrent la concertation et la synergie entre des partenaires
socio-économiques de natures très diverses :
les entreprises, les syndicats, les travailleurs, les groupes
communautaires, les gouvernements, les milieux culturels, les
universités et les intellectuels. Ce sont tous les groupes
et tous les individus au sein de la communauté nationale
qui sont appelés à collaborer. Quel est l'élément
pouvant cimenter les liens entre tous ces gens? La solidarité
nationale est la seule réponse que l'on puisse fournir.
La solidarité nationale constitue en ce sens un atout précieux,
voire même indispensable.
En répondant "OUI" à la proposition de
faire du Québec un pays souverain, il serait au moins permis
d'envisager avec un certain optimisme une solution à nos
problèmes qui passerait par autre chose que l'individualisme
et l'intérêt personnel. Les Québécoises
et Québécois affirmeraient leur volonté de
construire un projet de société qui incluerait des
individus et des groupes ayant des intérêts fort
divers. Cet engagement contractuel permettrait de rassurer chacun
sur la volonté commune d'arriver ensemble à des
solutions justes et équitables pour tous.
On a souvent répondu à cet argument sociologique
que tout ceci est concevable à l'intérieur d'un
système fédéral. C'est bien entendu exact,
pourvu que l'on ne cherche pas à imposer un État
unitaire qui fasse fi de cette solidarité. Mais cette solidarité
est présentement mise à l'épreuve par le
reste du Canada. Après plus de trente ans d'échecs
constitutionnels, le Canada exprime ouvertement son intransigeance
et sa volonté d'en finir avec la différence québécoise.
Il propose que le Québec accepte une fois pour toutes de
fonctionner à l'intérieur d'un cadre unitaire, d'être
traité comme une minorité culturelle, d'être
gouverné dans un cadre constitutionnel qui ne le reconnaît
pas, et d'être traité sur un pied d'égalité
avec les neuf autres provinces. L'incapacité du Canada
à reconnaître la différence québécoise
vient heurter de plein fouet la solidarité qui est en train
de se construire de peine et de misère. Il faut des liens
contractuels très solides entre les membres de la communauté
pour arriver ensemble à des solutions qui vont au-delà
des intérêts personnels et corporatistes. Le fait
que le Canada ne veuille pas reconnaître la différence
québécoise ne nous laisse donc pas d'autre choix.
Le Québec doit accéder à la pleine et entière
souveraineté politique.
Table des matières
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