LA NÉCESSAIRE
SOUVERAINETÉ

Dix arguments pour le Québec


6. La nécessaire solidarité. L'argument sociologique

Le fait de reconnaître le peuple québécois et de lui donner sa pleine expression politique favoriserait le développement d'une solidarité réelle entre les individus vivant au Québec. La solidarité entre les membres d'une communauté ne constitue pas un "repli communautaire". Au contraire, elle rend possible une prise de conscience sociale et permet aux individus d'apercevoir autre chose que leur intérêt individuel dans leurs transactions sociales avec leurs concitoyens. La solidarité est ce qui permet de se concevoir comme citoyen à part entière. Elle est ce qui permet à tous les membres d'un groupe d'accepter de faire leur part, de faire des sacrifices et de lutter contre l'exclusion. Dans la conjoncture présente, qui est celle d'une crise du chômage et des finances publiques, cette solidarité devient indispensable car sans elle, il ne sera pas possible d'en arriver à des solutions justes et équitables. En se donnant un pays, les Québécois et les Québécoises poseront les bases d'une solidarité réelle qui favorisera la compréhension entre les citoyens malgré leurs intérêts divergents. Cette solidarité nationale n'est pas qu'un mot d'ordre idéaliste : elle a des répercussions sociales déterminantes.

La société solidaire

La solidarité nationale devrait tout d'abord amener le secteur privé à jouer un rôle plus actif dans le financement des institutions culturelles. Le rôle de l'État demeure indispensable à ce chapitre, mais sauf pour de très rares exceptions, les entreprises privées n'ont pas assuré un appui financier suffisant à l'égard du secteur culturel. Dans une société où tous sont solidaires, les milieux économiques autant que l'État devraient être fiers de s'associer aux projets les plus avant-gardistes. Une société qui est fière de ses créateurs s'arrange pour maintenir dans un bon état ses infrastructures culturelles. Au sein d'une telle société, l'État joue un rôle clé sur le plan culturel.

Une société solidaire en est aussi une qui ne dénigre pas ses intellectuels. Elle tolère la dissidence et accepte que des individus veuillent garder une entière indépendance de jugement et d'action. Elle reconnaît les bénéfices qu'elle peut retirer du fait d'avoir en son sein des gens qui pensent par eux-mêmes aux problèmes de la société et qui jettent un regard critique sur certaines des solutions apportées par les gouvernements. Une telle ouverture à l'égard des intellectuels va de pair avec une attitude mature concernant la divergence d'opinions et la diversité de points de vue. C'est une société qui reconnaît les mérites de la discussion publique et des débats. Elle est reconnaissante d'avoir en son sein des intellectuels qui agissent comme des chiens de garde de la démocratie. C'est en somme une société qui ne veut pas qu'on la laisse dormir tranquille dans le confort et l'indifférence.

Cette solidarité nationale a aussi des répercussions sur le plan de l'économie. Il est impensable de résoudre nos principaux problèmes économiques si l'on n'est pas engagé dans un processus de concertation permanente entre les différents acteurs socio-économiques. Pour que syndicats, entreprises, collèges, universités et gouvernements se concertent, ne doivent-ils pas être solidaires? Et où peuvent-ils aller chercher cette solidarité, si ce n'est dans la solidarité nationale?

Cette solidarité est à l'origine d'un modèle de développement économique qui va de bas en haut, alors qu'au contraire, le gouvernement fédéral essaie depuis toujours d'orienter le développement économique à partir d'un modèle qui va de haut en bas en imposant une vision qui ne tient pas compte de la diversité des régions, des solidarités nationales et des synergies locales. La synergie entre les différents acteurs socio-économiques garantit tout d'abord des effets d'agglomération des entreprises. Elle facilite ensuite le processus d'apprentissage collectif, car elle permet des transferts de technologie plus efficaces. Elle aide en outre à réaliser plus adéquatement l'objectif de croissance durable ainsi que les objectifs d'équité interrégionale et intergénérationnelle. Elle favorise enfin le maintien sur le territoire national des ressources humaines et internalise de cette manière des effets bénéfiques qui autrement iraient ailleurs.

Le Québec s'est toujours montré favorable à la mobilité de la main-d'oeuvre, des biens, des services, des capitaux et de l'information, mais par contre il a manifesté de différentes manières un certain nationalisme économique et ses ressources humaines ont toujours été naturellement enclines à demeurer sur le territoire national; or, les économistes se rendent de plus en plus compte du caractère bénéfique de ce fait. On ne doit pas préconiser sans nuance la mobilité des capitaux, de la main-d'oeuvre, des biens et des services, car cette mobilité entraîne parfois le départ des meilleures compétences, et finit par creuser les écarts entre les régions (20).

Il est certes important d'acquérir une formation à l'étranger, de rayonner sur la scène internationale et d'étendre ses collaborations au-delà du territoire national. Mais le fait que les meilleurs d'entre nous se sentent solidaires de leurs concitoyens, et qu'ils se sentent appartenir au Québec permet d'être optimiste quant à l'avenir de la communauté. Cela ne peut que se traduire par l'amélioration de la qualité de ce qui se fait ici, en permettant un transfert d'expertises, d'habiletés, de savoir-faire et de professionnalisme dans toutes les sphères d'activité. C'est ainsi qu'une tradition d'excellence peut s'instaurer au sein de la communauté. Autrement dit, même s'il faut approuver le principe de la mobilité des biens, des services, des capitaux et des personnes, il faut reconnaître aussi les bénéfices qui découlent du nationalisme économique.

Mais la solidarité doit surtout conduire à la lutte contre les inégalités dans la société. De l'avis de tous, les problèmes économiques et sociaux les plus graves au Québec sont le chômage, la pauvreté des femmes, le décrochage scolaire, l'insertion des jeunes sur le marché du travail, le maintien des programmes sociaux, le déficit et la dette. Les solutions à ces problèmes demandent que les différents acteurs sociaux se concertent, mais aussi que chacun, individu ou entreprise, accepte d'y mettre du sien. En ce sens, la décision de se doter d'un État souverain constitue déjà en soi l'amorce d'un projet de société, puisqu'elle manifeste concrètement la solidarité des citoyens et leur désir de travailler ensemble à l'établissement d'une société plus juste.

Le Canada, "le plus beau pays au monde"?

Pour la troisième année consécutive, les Nations unies ont décerné la première place au Canada pour sa qualité de vie. On calcule celle-ci à partir de trois critères : le pouvoir d'achat, la scolarisation et l'espérance de vie. Mais l'information fournie par le gouvernement fédéral était incomplète. Les autorités fédérales n'ont pas fourni de chiffres concernant l'analphabétisme et le décrochage scolaire, ce qui a amené les analystes à faire comme si ces problèmes étaient inexistants au Canada (21). De plus, ces chiffres ne nous informent pas sur les inégalités entre les sexes, les classes sociales et les communautés nationales.

Quoiqu'il en soit, cette première place, réelle ou pas, n'a pas de conséquences pour le débat référendaire. En effet, une telle première place veut dire que si le Québec devenait souverain, il pourrait concurrencer avec le Canada à ce chapitre et se retrouver à égalité avec lui. Mais ce qui est plus inquiétant, c'est l'impact que cette nouvelle peut avoir chez des gens qui oublient l'importance de leur affiliation nationale et qui s'en tiennent de plus en plus à une conception individualiste de la vie en société. À cause d'informations biaisées de ce genre, ceux-ci risquent de ne pas comprendre pourquoi la souveraineté du Québec est nécessaire. Contrairement à ce point de vue individualiste, nous avons la conviction profonde que cet enjeu est crucial et que le sens de la solidarité nationale est indispensable à la résolution des problèmes économiques. Sans la solidarité nationale, les Québécois et Québécoises vont s'engager dans une voie où tous seront perdants, y compris sur le plan économique.

Le même genre de remarque s'applique à l'égard de ceux qui prétendent que les immigrants vivant au Québec se sentent plus canadiens que québécois. Le fait est que le Canada a tendance à négocier implicitement avec les immigrants un pacte individualiste qui leur permet de n'être pas dérangés par une intégration trop poussée. La politique de multiculturalisme n'est qu'une manifestation de cette attitude. Là encore, nous avons le sentiment profond que l'intégration - et non l'assimilation - à la communauté d'accueil est cruciale et que, sans cela, tous seront perdants, y compris les immigrants eux-mêmes. Cette politique du gouvernement canadien peut lui rapporter provisoirement des votes, mais il s'agit d'une victoire éphémère. L'"attachement" des communautés immigrantes au Canada pourrait vite céder le pas à des sentiments moins favorables lorsque le Canada devra, dans le contexte de restrictions budgétaires, solliciter leur solidarité nationale.

Réponses aux critiques

On prétend souvent que l'attachement à la communauté est problématique s'il doit passer par l'identification à un certain nombre de valeurs spécifiques. Une société démocratique, souligne-t-on, se doit d'être pluraliste et de respecter la diversité des points de vue. En effet, il apparaît fort controversé de vouloir faire reposer la solidarité nationale sur l'adhésion à un certain nombre de valeurs spécifiques autres que les idéaux démocratiques et les principes fondamentaux de justice. Mais si le sentiment de solidarité nationale ne repose que sur l'existence d'une communauté en général sans caractères spécifiques, alors il n'y a pas de raison, semble-t-il, de préférer telle communauté d'appartenance plutôt que telle autre, et pas de raison de préférer la communauté locale à la communauté globale : n'importe quelle communauté peut faire l'affaire. Que répondre à cet argument?

Même si le sentiment d'appartenance à la communauté nationale doit se situer en-deçà de l'adhésion à un ensemble de valeurs communes, il constitue tout de même un modèle de solidarité concrète que l'on peut raisonnablement espérer voir naître entre les gens. Il constitue une étape réaliste vers la création de solidarités plus globales. Il faut ainsi mettre l'accent sur les solidarités locales pour espérer la création de solidarités à plus grande échelle. La solidarité nationale rend possible et concevable la création de solidarités qui vont au-delà de la seule affiliation nationale. On ne peut pas espérer voir surgir dans chaque citoyen une prise de conscience planétaire et un sentiment d'appartenance au "village global" si ce citoyen n'a même pas la capacité de se sentir lié à sa communauté nationale.

On invoque aussi parfois un argument qui va dans le sens contraire de celui que nous venons d'examiner. On prétend qu'à notre époque, les gens se sentent prioritairement solidaires à des échelles plus locales que l'échelle nationale. Selon cette idée, on peut être attaché à notre ville, à notre quartier, à un groupe minoritaire, à un milieu de travail, à des amis, etc. L'affiliation nationale jouerait alors un rôle bien secondaire.

Sans nier l'importance de ces ancrages locaux, on peut douter que les gens qui leur accordent une priorité absolue soient sensibles aux solutions concrètes devant être apportées aux problèmes que nous évoquions plus haut : le chômage, la pauvreté, le décrochage scolaire, l'insertion des jeunes sur le marché du travail, le maintien des programmes sociaux, le déficit et la dette. Ces problèmes requièrent la concertation et la synergie entre des partenaires socio-économiques de natures très diverses : les entreprises, les syndicats, les travailleurs, les groupes communautaires, les gouvernements, les milieux culturels, les universités et les intellectuels. Ce sont tous les groupes et tous les individus au sein de la communauté nationale qui sont appelés à collaborer. Quel est l'élément pouvant cimenter les liens entre tous ces gens? La solidarité nationale est la seule réponse que l'on puisse fournir. La solidarité nationale constitue en ce sens un atout précieux, voire même indispensable.

En répondant "OUI" à la proposition de faire du Québec un pays souverain, il serait au moins permis d'envisager avec un certain optimisme une solution à nos problèmes qui passerait par autre chose que l'individualisme et l'intérêt personnel. Les Québécoises et Québécois affirmeraient leur volonté de construire un projet de société qui incluerait des individus et des groupes ayant des intérêts fort divers. Cet engagement contractuel permettrait de rassurer chacun sur la volonté commune d'arriver ensemble à des solutions justes et équitables pour tous.

On a souvent répondu à cet argument sociologique que tout ceci est concevable à l'intérieur d'un système fédéral. C'est bien entendu exact, pourvu que l'on ne cherche pas à imposer un État unitaire qui fasse fi de cette solidarité. Mais cette solidarité est présentement mise à l'épreuve par le reste du Canada. Après plus de trente ans d'échecs constitutionnels, le Canada exprime ouvertement son intransigeance et sa volonté d'en finir avec la différence québécoise. Il propose que le Québec accepte une fois pour toutes de fonctionner à l'intérieur d'un cadre unitaire, d'être traité comme une minorité culturelle, d'être gouverné dans un cadre constitutionnel qui ne le reconnaît pas, et d'être traité sur un pied d'égalité avec les neuf autres provinces. L'incapacité du Canada à reconnaître la différence québécoise vient heurter de plein fouet la solidarité qui est en train de se construire de peine et de misère. Il faut des liens contractuels très solides entre les membres de la communauté pour arriver ensemble à des solutions qui vont au-delà des intérêts personnels et corporatistes. Le fait que le Canada ne veuille pas reconnaître la différence québécoise ne nous laisse donc pas d'autre choix. Le Québec doit accéder à la pleine et entière souveraineté politique.

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