LA NÉCESSAIRE
SOUVERAINETÉ

Dix arguments pour le Québec


5. La nécessaire égalité. L'argument historique

Dans (17) toute son histoire, le Québec a toujours été une partie d'un empire ou d'un pays plus grand que lui, et n'a jamais été considéré ou traité comme une société égale à ses voisines. Aujourd'hui encore, le Canada anglais le considère comme une partie de son corps politique, qui doit bien sûr obéir au pouvoir situé à Ottawa. Pourtant, une majorité de Québécois et Québécoises considère que le Québec est lui-même un corps entier, une société distincte, qui existait bien avant que la Conquête de 1760 eût mis fin au Régime français. Deux cent trente-cinq ans plus tard, le statut politique du Québec ne correspond toujours pas aux aspirations de sa population. Qui plus est, les Québécois et Québécoises n'ont jamais donné leur consentement au régime politique qui les a encadrés. Et pour cause : durant toute leur histoire, ils se sont battus pour une égalité politique qui leur a échappé.

Les origines de la Confédération

Les fédéralistes présentent souvent la Confédération de 1867 comme un acte d'adhésion du Québec à l'ensemble canadien. Or, cet événement, que l'histoire officielle considère comme l'acte de naissance du Canada, est un compromis politique fort complexe qui s'est déroulé sur fond de crise parlementaire et internationale.

L'Union de 1840 avait fondu le Canada anglais (Haut-Canada) et le Québec (Bas-Canada) dans un régime quasi unitaire. Toutefois, puisque la population du Québec était plus nombreuse et que les Canadiens-anglais ne désiraient pas que la règle de la majorité joue en leur défaveur, la règle de la double majorité fut introduite dans le jeu parlementaire. Ainsi, le gouvernement du Canada-Uni devait-il obtenir la confiance des députés du Québec (Canada-Est) et du Canada anglais (Canada-Ouest) tout à la fois. Il en résulta une grande instabilité politique : quand le Québec et le Canada anglais élisaient des députés de tendances différentes, et que ceux-ci votaient dans le sens contraire, le gouvernement du Canada devait remettre sa démission.

Pendant ce temps, la situation démographique se renversait peu à peu. Dès le milieu du siècle, la population du Canada-Ouest dépassait celle du Canada-Est, et des leaders politiques anglophones désapprouvaient de plus en plus l'égalité conférée aux députés du Canada-Est. Par conséquent, ils réclamèrent le "Rep. by pop.", la représentation proportionnelle à la population. Ce système n'était peut-être pas en soi contestable, mais on ne peut s'empêcher de noter que son adoption survint à un moment bien précis. En fait, dès que l'égalité entre les deux parties du Canada joua contre eux, les Canadiens anglais la répudièrent.

La Confédération canadienne fut donc élaborée entre 1864 et 1867 entre autres dans le but de mettre fin à l'instabilité parlementaire et à la crise des finances publiques, mais aussi pour éliminer l'égalité politique qui existait entre le Québec et le Canada anglais. Le contexte international fut également favorable à cette entreprise : la fin de la Guerre civile faisait craindre l'expansionnisme américain, la Grande-Bretagne désirait se délester d'une partie de ses charges coloniales, et la fin du Traité de réciprocité commerciale entre le Canada et les États-Unis rendait nécessaire la création d'un grand marché au nord du 45e parallèle.

Qu'est-ce que les Québécois et Québécoises avaient à gagner à faire partie d'une fédération formée du Québec et de trois provinces anglaises, l'Ontario, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse? Ce qui attirait les leaders québécois, y compris le clergé, ce n'était pas l'intégration à l'ensemble canadien, mais la possibilité de retrouver une certaine autonomie politique. En effet, la Confédération signifiait la fin de l'Union de 1840 symbolisant la disparition de la communauté politique québécoise, et la remise sur pied des institutions politiques autonomes reconnues par l'Acte constitutionnel de 1791.

La recherche de l'égalité

Le compromis de 1867 a été interprété de diverses façons, tant au Canada anglais qu'au Québec. À l'origine, il fut compris par les Canadiens anglais comme une concession à la minorité canadienne-française. Les "privilèges" accordés à la langue française n'étaient d'ailleurs valables qu'au sein du Parlement canadien et dans la province de Québec, où l'usage de l'anglais ne devait par contre subir aucune entrave.

La dualité canadienne présente d'un océan à l'autre a d'abord été mise de l'avant par Henri Bourassa, au début de ce siècle. Elle visait à contrer le sentiment impérialiste qui rattachait les Canadiens anglais à leur mère-patrie et était fondée sur la réalité sociologique de cette époque : les territoires de l'Ouest du Canada recelaient encore d'importantes communautés francophones. Cette vision du Canada préconisait "l'égalité des deux races", comme le voulait l'expression consacrée à l'époque.

Cependant, le phénomène d'assimilation s'est poursuivi, renforcé par la volonté politique du Canada anglais, que même le premier ministre canadien-français Wilfrid Laurier ne sut arrêter. Lors de la création des provinces de Saskatchewan et d'Alberta en 1905, on refusa de garantir les droits de la minorité francophone. Certains affirment parfois que la présence de francophones dans l'administration fédérale constitue un avantage. Mais Wilfrid Laurier, regrettant ses erreurs, confia à Henri Bourassa en 1918 : "C'est un malheur que le premier ministre soit un Canadien français, parce que comme Canadien français j'ai fait des choses que je n'aurais jamais faites si j'avais été anglais" (18).

En 1915, un autre coup dur frappa les Canadiens français : le Règlement XVII supprima les écoles françaises en Ontario. Dans les décennies qui ont suivi, la situation démographique des francophones vivant ailleurs qu'au Québec s'est rapidement affaiblie. De moins en moins de collectivités francophones ont conservé la masse critique nécessaire à une vie communautaire. Par conséquent, leurs membres ont dû s'assimiler à la société canadienne-anglaise au même titre que les immigrants. Les efforts entrepris dans les années 1970 dans le but de raviver ces communautés vinrent trop tard.

Le gouvernement fédéral est le principal instrument du projet national canadien. Les deux crises de la conscription qui ont ponctué le 20e siècle sont des exemples probants de la domination exercée sur le Québec dans le régime canadien lorsqu'il s'agit d'enjeux fondamentaux. Dans les deux cas, la volonté de la majorité du Canada de conscrire des soldats a prévalu sur celle de la majorité des Québécois et Québécoises qui désiraient procéder par d'autres moyens.

Suite aux deux conflits mondiaux, le Canada anglais entreprit enfin de se détacher politiquement, économiquement et psychologiquement de la Grande-Bretagne. Mais plutôt que d'adhérer à une notion dualiste du Canada, il mit de l'avant un vaste projet national fondé sur la construction de l'État canadien. Dans un premier temps, le gouvernement conservateur de Duplessis, appuyé par les élites traditionnelles du Québec, ne put faire mieux que de tenter de défendre les prérogatives provinciales du Québec. Il fallut attendre l'arrivée d'une nouvelle génération de politiciens pour donner une contenu positif à la quête d'autonomie du Québec.

Une nouvelle quête d'autonomie

Il y a plus de trente ans, le Québec a résolu de se développer en tant que société distincte du reste du Canada. À partir de 1980, le projet national québécois moderne a renoué avec le mouvement vers l'autonomie lancé lors de la Confédération et a rompu avec l'idée d'une dualité linguistique pancanadienne. Il a proposé une nouvelle vision du "pacte entre deux nations", celle d'une égalité entre le Québec et le Canada anglais fondée sur la décentralisation vers le gouvernement provincial de pouvoirs constitutionnels spéciaux. Lors des États généraux du Canada français à la fin des années 1960, ce virage des nationalistes québécois vers l'autonomie du Québec a provoqué une rupture avec les élites francophones du Canada anglais. Ces dernières se rallièrent ensuite à la nouvelle doctrine de la dualité linguistique proposée par Pierre Elliott Trudeau.

Pour plusieurs, Trudeau a simplement voulu couper l'herbe sous le pied des nationalistes québécois en proposant sa politique de bilinguisme. Pour d'autres, la loi sur les langues officielles dans les institutions fédérales, adoptée en 1969, ressuscitait l'idée d'une dualité fondée sur la langue. En préférant la dualité Canadiens français/Canadiens anglais à la dualité Québec/Canada anglais, le projet de Trudeau renvoyait selon ce point de vue à "l'égalité des deux races" du début du siècle. Au Canada anglais, on accepta le bilinguisme avec réticence, pensant que c'était la réponse adéquate et définitive à la question what does Quebec want?.

En effet, les francophones pouvaient dorénavant s'adresser en français au gouvernement canadien et ils avaient enfin accès aux emplois dans la fonction publique fédérale. Mais après plus de vingt-cinq ans, force est de constater que le gouvernement central fonctionne encore essentiellement en anglais, excepté au niveau des services au public. La politique de services dans la loi sur les langues officielle masque la domination de l'anglais dans les institutions communes : des milliers de francophones ont bel et bien trouvé du travail dans la fonction publique canadienne, mais partout où les anglophones sont majoritaires, les fonctionnaires fédéraux travaillent en anglais.

Si tant est qu'elle visait la promotion du français, la politique fédérale des langues officielles a connu un succès fort mitigé. Les statistiques sur l'assimilation des francophones à l'extérieur du Québec sont là pour le prouver. Paradoxalement, cette politique a été remise en question par les Canadiens anglais depuis. Ils y voient le symbole des privilèges accordés à la minorité francophone.

En 1988, l'objectif de la politique linguistique fédérale a changé suite aux pressions d'anglophones québécois qui contestaient la loi 101. Cette loi, que le gouvernement du Québec avait adoptée en 1977, faisait du français la langue officielle du Québec. Dès lors, la nouvelle politique fédérale a aussi pris en compte le sort de l'anglais au Québec, passant de la promotion du français à la protection des minorités linguistiques dans chaque province. Il va sans dire que cette nouvelle orientation ne faisait plus du tout l'affaire du Québec. En plus de ramener le Québec au rang de province comme les autres, cette politique faisait oublier la condition du français au Canada en général, en détournant l'attention vers de soi-disant violations des droits des anglophones au Québec. Pendant ce temps, les provinces anglaises résistaient aux jugements des tribunaux et ne cédaient de droits scolaires aux francophones qu'en échange de la promesse de millions de dollars d'aide en provenance d'Ottawa.

Ainsi, à la notable exception du Nouveau-Brunswick, le Canada anglais a résisté à la dualité linguistique introduite par Trudeau, que ce soit sous la forme du bilinguisme au sein des institutions fédérales ou de celle de la promotion du français dans les écoles de juridiction provinciale. En même temps, le Québec devait demeurer un territoire canadien bilingue et la communauté anglophone ne devait subir aucune entrave. On ne saurait trouver meilleur exemple d'une politique de deux poids, deux mesures. Ce n'est certainement pas cela qu'on entend par l'expression de "statut particulier du Québec".

"Égalité ou indépendance"

Le postulat de base des revendications constitutionnelles du Québec depuis 1960 - qu'elles soient autonomistes ou souverainistes - est l'égalité entre le Québec et le Canada anglais. Après que Pierre Elliott Trudeau eût promis, lors du référendum de 1980, de procéder à des modifications constitutionnelles, et après l'échec référendaire qui s'en est suivi, on assista à un coup de force sans précédent : le rapatriement de la constitution, orchestré par Trudeau à partir de 1981. Celui-ci voulut au départ procéder à un rapatriement unilatéral sans l'accord des provinces, mais le 28 septembre 1981, la Cour suprême déclara que cette démarche était légale, mais illégitime. Trudeau obtint finalement l'accord de neuf provinces et procéda au rapatriement. Cette démarche est dans son essence demeurée illégitime, puisqu'elle s'est faite à l'encontre de la volonté du Québec et de son Assemblée nationale. Le rapatriement de la Constitution est passé outre au projet québécois d'établir un nouveau partage des pouvoirs, et cette Constitution a de plus été adoptée sans consultation populaire.

Après cet événement par lequel le Québec s'est retrouvé exclu de la famille canadienne, le gouvernement du Parti libéral s'est contenté de revendiquer la reconnaissance constitutionnelle du caractère distinct du Québec. Mais si minimale soit-elle, cette expression de la dualité Québec/Canada a rencontré la résistance de la population canadienne-anglaise en général. Les échecs des accords du Lac Meech et de Charlottetown sont pour une bonne part attribuables au rejet de la clause de société distincte, malgré toutes les précautions ayant entouré son inscription.

Colonie de la France, conquête de I'Angleterre et province du Canada, le Québec n'a jamais été reconnu comme nation. Privé de la souveraineté politique, il ne peut aisément entretenir des relations d'égal à égal avec les autres nations. La souveraineté est l'ultime moyen de rendre égales des nations qui sont inégales lorsque cela est impossible à l'intérieur d'un cadre multinational. Le secrétaire général des Nations unies n'a-t-il pas déclaré à Montréal qu'un "monde en ordre, est un monde de nations indépendantes, ouvertes les unes aux autres dans le respect de leurs différences et de leurs similitudes" (19)?

Depuis la création du Régime canadien inauguré en 1867, les Québécois et Québécoises ont recherché une reconnaissance nationale et un partenariat d'égal à égal, que ce soit à travers l'égalité du français et de l'anglais, la décentralisation des pouvoirs ou la reconnaissance de la spécificité du Québec. Dans l'éventualité du maintien du Québec au sein de la fédération canadienne, il est de plus en plus difficile d'espérer rétablir cette égalité. L'égalité entre toutes les provinces pourrait, en principe, aller de pair avec un fédéralisme asymétrique où le Québec se verrait reconnu comme nation. Mais l'évolution des trente dernières années montre qu'au contraire, sans la souveraineté, le Québec aura à vivre sous la pression uniformisante du gouvernement fédéral et des provinces anglaises, qui sont incapables d'admettre un fédéralisme asymétrique.

Après que les Régimes français, anglais et canadien les eurent colonisés, conquis et minorisés, les Québécois et Québécoises n'ont d'autre choix que d'opter pour la souveraineté du Québec s'ils désirent la véritable égalité. Le référendum de 1995 est pour les Québécois et Québécoises une occasion exceptionnelle d'entrer dans une nouvelle phase de leur histoire et d'accéder à l'égalité nationale.

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