LA NÉCESSAIRE
SOUVERAINETÉ

Dix arguments pour le Québec


4. La nécessaire émancipation. L'argument culturel

Dans les années 70, le nationalisme québécois était intimement lié à la nécessaire sauvegarde et au développement de la culture québécoise. Les artistes étaient alors à l'avant-garde du mouvement. Le référendum de 1980 a marqué une rupture de ce mouvement consensuel pour les artistes et les créateurs, comme pour la majorité des citoyens québécois. Depuis le début des années 90 surtout, on a tendance à dire que les arguments des souverainistes sont désormais d'ordre économique et que la culture n'a plus rien à voir avec le projet de souveraineté. Pour venir étayer cet argument, certains prétendent même que les artistes sont démobilisés. Le mouvement des Artistes pour la souveraineté (AS) est venu apporter un premier démenti à cette allégation. Il est vrai cependant que la mobilisation n'est plus la même : un certain équilibre s'est instauré, où la culture apparaît comme un facteur parmi d'autres venant légitimer la démarche souverainiste. Ce serait à notre avis céder à un économisme de mauvais aloi que de prétendre que l'émancipation de la culture au Québec est désormais un facteur secondaire dans le projet souverainiste et que, dorénavant, seules les considérations économiques l'emportent. Le développement de la culture québécoise se fonde autant sur l'évolution constante de la notion d'identité que sur des liens à tisser, sur le plan international, avec les autres communautés et avec les instances qui participent à la définition des grands courants culturels et artistiques.

Entre l'art-porteur-de-drapeau et l'art-pour-l'art

Il est anormal que les forces vives de la culture québécoise soient obligées de se mobiliser, de monter aux barricades et de se porter à la défense de la nation, comme ce fut le cas dans les années 70. Il est anormal que les démarches d'artistes soient entièrement subordonnées à la "Cause". Mais il est tout aussi anormal d'admettre que des oeuvres soient dépourvues de tout ancrage dans la vie de la communauté. Il y a un excès contraire dans lequel on risque de s'enferrer et qui peut conduire à développer une vision anhistorique, désincarnée et dépourvue de contenu substantiel. Que cela provienne de la désillusion, du cynisme, de l'indifférence ou du mépris, peu importe, le résultat est le même. En créant et soutenant des oeuvres sans ancrage historique, on est passé en l'espace de vingt ans d'un extrême à l'autre. Par exemple, au sujet de certains de nos dramaturges contemporains, Robert Lévesque écrit : "C'est un effacement du politique qui définit leur travail, qui les différencie de la génération précédente où l'affirmation, le nationalisme et les luttes sociales servaient de moteur à la pratique du théâtre" (14). Sans donner raison à Robert Lévesque sur toute la ligne et sans endosser son anti-nationalisme, il faut reconnaître qu'il existe une telle tendance et que la pression est forte sur les artistes pour qu'ils se désinvestissent de leur milieu.

Mais l'artiste n'est pas moins que les autres tributaire d'une tradition, héritier d'une culture, fils et fille de son époque, et il a partie liée avec la communauté dans laquelle il s'inscrit. Il ne peut donc pas s'affranchir totalement de ses diverses déterminations. Mais il n'est pas là non plus pour entériner l'ordre établi, pour embellir les choses. Son rôle doit être subversif, il doit remettre en question, déranger. Ce n'est pas lui qui doit porter entièrement sur ses épaules le destin de la société, puisqu'il est souvent le solitaire qui interroge. Mais pour que cette autonomie de l'artiste soit possible, il faut néanmoins qu'un dialogue s'instaure entre lui et le public dans un espace communément partagé. Il faut que la société dans laquelle ce dialogue se poursuit soit stable et que ses institutions culturelles nationales soient stables.

Il ne s'agit pas de prétendre que la culture d'ici soit en péril et que la souveraineté du Québec offre une garantie pour sa survie. Il s'agit plutôt d'assurer le plein épanouissement de la culture dans un espace national stable pour ne pas contraindre les artistes à subordonner leur propre démarche à des questions quasi ontologiques portant sur l'existence même d'une culture distincte. Une société est culturellement pauvre lorsqu'elle oblige ses artistes à thématiser explicitement ce qui la distingue des autres. Aussi, l'espace national dans lequel une culture peut se déployer doit être stable. Mais pour ce faire, il faut que le gouvernement national prenne en charge la gestion de la culture. La récupération des pleins pouvoirs ne doit pas être vue comme une bataille de coqs entre des entités administratives qui se disputent des compétences. Elle a trait au maintien d'un espace de culture nationale sur lequel on peut compter. Il s'agit de reconnaître au Québec son autonomie en ces matières. Il s'agit de le laisser gérer ses propres affaires à sa manière. Il s'agit en somme de préconiser la souveraineté culturelle pour le Québec.

Tout ceci peut bien entendu exister à l'intérieur d'une fédération multinationale. Mais encore faut-il que cette fédération reconnaisse l'autonomie culturelle de ses nations constitutives. Est-il normal, au sein d'une fédération multinationale, d'admettre que l'une des nations fondatrices ne détient pas les pleins pouvoirs en matière de culture? Encore une fois, la nation québécoise est dans une impasse depuis de nombreuses années. Le gouvernement fédéral a tout mis en oeuvre pour s'immiscer dans les affaires culturelles québécoises en créant un déséquilibre dû à des chevauchements dans les interventions fédérales et provinciales. Le projet de souveraineté culturelle de l'ancien premier ministre Robert Bourassa, autant que la revendication d'une pleine maîtrise d'oeuvre par sa ministre de la culture Liza Frulla, sont restés lettre morte, comme celle dans le domaine des communications. Le Québec est, il est vrai, déjà engagé dans une démarche originale de gestion de la culture qui se situe entre le modèle français et le modèle canadien du arm's lenght. Mais il est inconcevable qu'en 1995, le Québec n'ait pas encore une pleine maîtrise d'oeuvre en matières culturelles. Même dans une perspective fédéraliste, il y a longtemps que le Québec aurait dû assumer pleinement son autonomie en ces matières, comme cela vient de se produire en Belgique, où les gouvernements communautaires (wallon et flamand) ont dorénavant l'entière responsabilité du budget de la culture.

Réponses aux critiques

On a souvent fait valoir que le Québec obtenait plus que sa part sur le plan culturel à l'intérieur du cadre fédéral. En 1993-1994, 37% du budget de Radio-Canada, 40% de l'ONF, 37% de Téléfilm Canada et 50% en provenance du ministère du Patrimoine canadien étaient versés au Québec (15). Mais ces domaines ne constituent qu'une faible proportion de la création artistique québécoise. Et ces avantages financiers risquent de disparaître dans le contexte d'une crise des finances publiques. En second lieu, il ne faut pas oublier que la création artistique et culturelle est beaucoup plus intense au Québec que dans la plupart des autres provinces. Enfin, le fait que le Québec ait eu plus que sa part des subventions liées à la culture doit être replacé dans un contexte politique général. Les Canadiens et Canadiennes sont disposés à reconnaître l'importance de la culture québécoise pourvu que cela fasse taire ses velléités autonomistes. La générosité canadienne à cet égard n'est donc pas entièrement désintéressée.

Certains voient comme un avantage le fait que les Québécois et Québécoises profitent de deux paliers gouvernementaux pour financer leurs projets, alors que dans l'hypothèse de l'accession à la souveraineté, ils n'auraient accès qu'aux sources en provenance de Québec. Il s'agit là d'un argument plutôt faible. Dans les deux cas, il s'agit des mêmes fonds publics. En outre, avec l'argent qu'il récupèrerait d'Ottawa, le gouvernement québécois pourrait créer des paliers régionaux qui donneraient les mêmes opportunités aux artistes. En somme, les créateurs du Québec n'ont pas besoin du cadre fédéral pour se faire valoir sur la scène internationale.

Combien de fois a-t-on entendu des Canadiens et Canadiennes nous dire à quel point la culture québécoise était essentielle à l'identité canadienne et que, sans elle, le Canada ne pourrait pas se différencier des Américains? Cette ouverture d'esprit est sans doute sincère, mais elle comporte plusieurs présupposés problématiques. Elle est manifestée par les personnes mêmes qui refusent de reconnaître la nation québécoise, ce qui prouve bien à quel point l'ouverture dont il est question est conditionnelle à l'inclusion des Québécois et Québécoises dans une nation à laquelle ils n'appartiennent pas. Elle laisse entendre aussi qu'il n'existe pas de culture typiquement canadienne-anglaise, ce qui est bien entendu faux, en plus d'être méprisant à l'égard des créateurs canadiens. Et elle trahit en fin de compte une incapacité des Canadiens anglais à se concevoir eux-mêmes comme formant une nation à part entière (16).

Certains invoquent le fait que la souveraineté du Québec n'a plus sa raison d'être parce que le cadre fédéral a permis à nos créateurs de s'affirmer, de développer leur art et de se faire connaître partout à travers le monde. Si une telle émancipation est possible à l'intérieur du cadre fédéral, pourquoi alors faire la souveraineté? Selon ce point de vue, il faudrait que la création soit brimée et que la liberté d'expression soit violée pour que l'accession à la souveraineté puisse être justifiée. La vérité est que la création s'est développée au Québec grâce au profesionnalisme de nombreux agents ou fonctionnaires, tant au fédéral qu'au provincial, et non à cause d'un cadre politique donné. Elle continuerait de se développer de la même façon dans un Québec souverain. La première différence est cependant que le gouvernement du Québec serait comme il se doit le seul à prendre en charge la responsabilité de la politique culturelle sur le territoire québécois. La deuxième différence est qu'en reconnaissant la nation québécoise, les artistes ne seraient plus contraints d'avoir à choisir entre la mobilisation à l'égard de la "Cause" et la démobilisation à l'égard de tout engagement politique au sein de leur communauté. En dépit de leurs succès nombreux sur la scène internationale, plusieurs artistes ne sont pas encore parvenus à s'affranchir de l'obligation d'avoir à choisir entre ces deux options. La troisième et dernière différence est que cela fournirait des conditions favorables pour que les artistes qui le désirent puissent enfin témoigner de leur identité collective sans être perçus comme mettant de l'avant une cause politique particulière.

Plusieurs personnes ont avec raison souligné le fait que les différents gouvernements souverainistes qui se sont succédés n'ont pas fait suffisamment pour la culture d'ici. Il y a tout lieu de croire que c'est parce que les artistes constituaient une clientèle que l'on croyait acquise à la cause souverainiste. Comme il arrive très souvent, les gouvernements ont tendance à se porter davantage à l'écoute des groupes qui s'opposent à eux, et c'est ce qui s'est produit aussi pour le gouvernement péquiste. En outre, après le référendum de 1980, une dynamique s'est mise en place entre les créateurs dans toutes les disciplines et les tenants du projet d'indépendance. Le Parti québécois a perdu de vue en partie l'importance de la dimension culturelle. Il n'a malheureusement pas fait appel à des experts qui auraient pu les conseiller au cours de la dernière décennie afin de développer un véritable projet de politique culturelle. Une hiérarchie s'est dessinée : on s'est mis à percevoir la dimension culturelle comme secondaire, sinon tertiaire. Il est urgent de défaire cette conception hiérarchique traditionnelle qui met l'économie au premier plan des changements sociaux et politiques. Il faudrait rabattre cette verticalité à l'horizontal et redonner aux divers domaines la capacité d'établir leurs propres tensions entre eux. Ainsi la culture s'insérerait au croisement des questions linguistiques, des questions liées à l'immigration, à l'identité et aux communications, plutôt que d'être considérée comme issue d'esprits marginaux et isolés, ou bien encore comme "la cerise sur le sundae".

Malgré qu'il soit un petit peuple, le Québec compte plusieurs artistes qui ont fait leur marque dans le monde entier. Mais pour que la création demeure possible, pour que des gens aient le goût de consacrer leur vie à cette chose essentielle qu'est l'art, le climat doit être propice. Il faut évidemment un financement adéquat, et la barre du un pour cent du budget de l'État consacré à la culture constitue à ce chapitre un minimum. On a assez démontré que la culture amenait des retombées économiques importantes : il faut que les gouvernements tout autant que les entreprises cessent de considérer son financement comme s'il s'agissait de charité. Mais au-delà des questions d'argent, des enjeux plus fondamentaux se posent. Pour que notre culture ne soit pas constamment placée sur la défensive, pour que l'artiste sente qu'il n'est pas le représentant obligé de tout un groupe, mais qu'il ne parle en fait que pour lui-même, il faut qu'existe un espace de liberté. Cet espace, il peut être offert entre autres par une communauté qui se sent assez en paix avec elle-même pour aimer les artistes qui la dérangent.

L'incapacité dans laquelle se trouve le Québec de prendre en charge sa propre culture au sein de la fédération canadienne, conjuguée aux efforts répétés du gouvernement fédéral de s'immiscer dans le financement de la culture québécoise pour en arriver à négocier une entente tacite avec les artistes visant à maintenir l'ordre établi quand ce n'est pas "l'unité nationale", tout cela ne constitue sans doute pas quelque chose qui puisse mettre en péril la culture au Québec. Mais s'il fallait qu'en plus, les Québécois et Québécoises rejettent la souveraineté, cela annoncerait inévitablement l'effritement progressif de la différence québécoise au sein du Canada : les Québécois et Québécoises apparaîtraient aux yeux de tous les Canadiens et Canadiennes et à leurs propres yeux comme une grosse minorité culturelle. La préoccupation identitaire prendrait à nouveau toute la place. C'est pour en finir avec ces vieux démons que la souveraineté constitue une étape essentielle dans le devenir de la culture québécoise.

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