LA NÉCESSAIRE
SOUVERAINETÉ

Dix arguments pour le Québec


2. La nécessaire reconnaissance. L'argument philosophique

Le premier argument en faveur de la souveraineté est le plus simple et le plus décisif. Les Québécois et Québécoises constituent un peuple, mais le Canada refuse de leur reconnaître ce statut. La souveraineté est donc la seule solution qui s'offre à eux aujourd'hui. Mais qu'est-ce qu'un peuple? Qu'est-ce que le nationalisme? Une analyse conceptuelle de ces notions peut être utile pour mieux situer le débat.

Qu'est-ce que le nationalisme?

Certains prétendent que le nationalisme ne peut conduire qu'au tribalisme ou à l'ethnicisme. Selon ces penseurs, il nous faut choisir entre la nation ethnique et la nation civique, et seule la seconde peut être admise. Mais la vaste majorité des Québécois et Québécoises conçoivent la notion de peuple d'une façon démocratique et en dehors de cette opposition entre le nationalisme ethnique et le nationalisme civique. Ils conçoivent majoritairement le peuple comme étant pluraliste et multiethnique, ce qui les éloigne du nationalisme ethnique, de même qu'ils admettent la possibilité d'un État souverain multinational, ce qui les éloigne également d'une conception exclusivement civique.

Il faut tout d'abord se démarquer du nationalisme ethnique que certains promeuvent encore. Il y a sur le territoire québécois un peuple québécois incluant les francophones, la minorité nationale anglo-québécoise et les communautés issues de l'immigration, et il y a aussi des peuples autochtones. Qu'il devienne souverain ou non, le Québec est multinational (peuple Québécois et peuples autochtones), comporte plusieurs communautés nationales (la communauté nationale principale franco-québécoise et la minorité nationale anglo-québécoise), et est multiethnique (incluant les néo-québécois issus de l'immigration). Il faut donc résister à une conception ethniciste du peuple québécois, qui exclurait la communauté anglophone et celles issues de l'immigration.

D'autre part, il faut aussi résister à une conception exclusivement civique qui forcerait les autochtones à appartenir à ce peuple. Si l'on réduit le peuple à sa dimension civique, on est dans l'impossibilité de dire que les communautés autochtones sont des peuples, que les peuples sous domination coloniale sont des peuples, et que les Québécois et Québécoises forment un peuple. Il faut donc s'opposer à une conception exclusivement civique du peuple si cette notion implique nécessairement l'idée d'un "État souverain" et si la nationalité est réduite à la citoyenneté. Les peuples existent indépendamment du fait d'être souverains et on peut admettre la possibilité d'États souverains multinationaux: le Canada, la Belgique, l'Espagne et la Suisse sont des États qui, dans les faits, sont multinationaux. Le Québec souverain ne devra pas commettre l'erreur que le Canada a commise à son endroit. Il lui faudra donc reconnaître le caractère multinational des populations (autochtones et québécoise) vivant sur son territoire.

Quand le peuple se conçoit lui-même exclusivement comme civique, il risque, à force d'ignorer le facteur identitaire, de pratiquer l'exclusion et de faire entrer tous les groupes dans le carcan d'une identité culturelle bien précise. À l'autre extrême, on sait à quels excès peut conduire une conception ethnique. Elle peut entraîner autant l'assimilation que la purification ethnique. C'est malheureusement ce qui s'est produit en Allemagne nazie ou en Bosnie.

Il faut s'opposer à une notion de peuple qui ferait de celui-ci une entité culturellement homogène (même histoire, même culture, même langue) ne pouvant pas autoriser l'existence de cultures distinctes. Il faut en ce sens reconnaître des droits collectifs spécifiques aux minorités nationales. On peut définir ces dernières comme des groupes qui ont joué un rôle historique dans la création d'institutions sur le territoire, qui sont le prolongement d'un peuple voisin et qui se perçoivent comme appartenant à un autre peuple. Les minorités russes dans les pays baltes, la minorité hongroise en Slovaquie, la minorité arabe en Israël et la communauté anglophone au Québec constituent des exemples parmi de nombreux autres de minorités nationales. Les anglophones doivent donc être considérés comme des Québécois à part entière, mais il faut tenir compte du fait qu'ils se conçoivent aussi comme le prolongement d'une nation voisine (le peuple "canadien anglais"). Il serait en ce sens essentiel d'insérer dans l'éventuelle constitution du Québec souverain les droits collectifs de la minorité anglophone. Le fait que le Québec accède à la souveraineté politique ne signifie donc pas qu'il doive devenir un État unitaire et assimilateur.

Il y a une différence entre les communautés nationales et les communautés immigrantes. Les communautés immigrantes sont celles qui sont récemment arrivées sur le territoire d'un autre peuple ou qui, bien qu'elles soient arrivées depuis assez longtemps, ne sont pas le prolongement d'une nation voisine. Les membres de ces communautés ont délibérément renoncé à leur première affiliation nationale, ce qui ne veut pas dire qu'ils l'ont oubliée ou qu'ils doivent le faire. Ils font partie du peuple qui les accueille dès lors qu'ils choisissent de s'installer et de vivre sur son territoire. Ils doivent adopter la langue commune pour éviter leur ghettoïsation et pour rendre possible un véritable métissage des cultures. Nous parlons ici d'intégration au sens d'association, et non d'une assimilation forcée. Même lorsqu'on favorise une politique de multiculturalisme comme c'est le cas au Canada, et que cela conduit à la création d'institutions propres aux communautés immigrantes, il ne convient pas de constitutionnaliser des droits collectifs pour les immigrants. Leurs droits fondamentaux, y compris le droit au plein épanouissement culturel, peuvent être adéquatement assurés par une Charte des droits individuels applicables à tous les citoyens. Si une constitution doit être faite pour durer, il ne faut pas y inclure des dispositions temporaires, et les politiques spécifiques à l'égard des immigrants sont de cet ordre.

Qu'est-ce qu'un peuple?

La notion de peuple que nous proposons correspond à la nation entendue au sens sociopolitique de l'expression. Un peuple peut apparaître à la condition qu'une communauté linguistique, concentrée en assez grand nombre sur un territoire donné et constituant le plus souvent une majorité sur ce territoire, forme une communauté politique incluant éventuellement des minorités nationales et des minorités issues de l'immigration. Cette communauté politique doit aussi être inscrite dans un réseau spécifique d'influences culturelles, morales et politiques, qui est fonction de sa composition linguistique, de sa position géographique et de son histoire. Il faut aussi qu'une majorité d'individus au sein de cette communauté se perçoive comme faisant partie d'un même peuple. Il faut ensuite que ce soit sur ce territoire que l'on trouve la plus grande concentration de gens qui parlent la langue de la communauté majoritaire et qui sont livrés au même contexte de choix. La communauté linguistique en question peut, en effet, faire partie d'un groupe linguistiquement homogène et soumis aux mêmes influences qui déborde ce territoire. Mais pour qu'on ait affaire à un peuple proprement dit, il faut que ce soit sur ce territoire que l'on trouve le principal échantillon de population inscrit dans un tel réseau d'influences. Il s'agit alors de la communauté nationale principale, et elle forme avec ses minorités un peuple (2).

Cette définition fait intervenir la langue comme facteur identitaire fondamental, mais ce critère ne doit pas occuper toute la place. Il doit être un facteur de rapprochement et non d'exclusion. Selon notre approche, la langue commune est ce qui permet aux individus de se parler, de se comprendre, et de former une communauté au sens plein du terme.

Pour qu'il y ait peuple, il faut donc qu'une telle majorité linguistique existe, mais ce critère à lui seul est insuffisant. Divers groupes parlant la même langue peuvent former divers peuples, et des minorités linguistiques peuvent faire partie intégrante d'un peuple dans lequel on trouve une communauté principale parlant une langue différente de la leur. En plus du facteur linguistique, il faut donc tenir compte du contexte de choix, c'est-à-dire du réseau des influences agissant sur le peuple. Ce réseau provient de groupes qui, dans le monde, partagent une même affiliation linguistique, ou qui ont une certaine proximité géographique, ou qui exercent une certaine influence historique. Ces groupes déterminent la nature des forces agissant sur cette société, et l'on peut définir en partie le peuple en fonction de ce contexte de choix moral, politique et culturel qui s'offre à lui.

Mais le peuple est aussi défini en fonction du territoire, et c'est pourquoi il se trouve là où se trouve la communauté nationale principale, alors que les communautés nationales moins populeuses qui parlent la même langue et sont inscrites dans un même réseau d'influences, mais à l'extérieur du territoire, ne font pas partie de ce peuple.

La plupart des Québécois et Québécoises auraient sans doute préféré un régime fédéral s'il avait pu permettre la reconnaissance et l'application pratique du principe des peuples fondateurs. Mais il apparaît désormais clairement que la vaste majorité des Canadiens et Canadiennes n'est pas prête à reconnaître le caractère multinational du Canada (exception faite de la reconnaissance constitutionnelle récente des Premières Nations), tant sur le plan constitutionnel que sur les plans politique ou administratif. Au contraire, ceux-ci ont entériné la vision de Pierre Elliott Trudeau, qui admet l'existence d'une seule nation, et qui promeut le bilinguisme et le multiculturalisme. Cette vision cherche entre autres choses à effacer toutes les traces des peuples à l'origine du Canada, et à noyer les différences acadienne, québécoise et autochtone dans le grand ensemble canadien.

Réponses aux critiques

Certains prétendent que le concept de peuple que nous avons esquissé ne s'applique qu'au cas Québec-Canada, parce que le Canada est justement un État multinational qui comporte des minorités nationales (franco-canadienne et anglo-québécoise). Mais notre concept peut s'appliquer aussi aux peuples n'ayant pas de minorité nationale. De plus, outre le cas du Canada, nous avons donné plusieurs exemples de pays multinationaux (la Belgique, l'Espagne, la Suisse, etc.) et de minorités nationales (les minorités russes dans les pays baltes, la minorité hongroise en Slovaquie, la minorité arabe en Israël, la communauté anglophone au Québec, etc.).

On pourrait ajouter l'exemple suivant. L'ex-Yougoslavie était un État multinational. Au sens où nous l'entendons, elle comportait six peuples, ou nations entendues au sens sociopolitique de l'expression, et plus de dix-huit minorités nationales. Par exemple, le peuple sur le territoire de la Bosnie-Herzégovine contient une faible majorité musulmane et deux minorités nationales (serbe et croate); le peuple sur le territoire de la Croatie est composée pour sa part d'une majorité croate et d'une minorité nationale serbe (3). Des remarques semblables peuvent s'appliquer à la Slovénie, à la Macédoine, à la Serbie et au Montenegro (ces deux derniers formant une fédération). Le concept de nation sociopolitique ou de peuple que nous avons développé nous permettrait donc de justifier le point de vue selon lequel, suite à la dissolution de la Yougoslavie, les intégrités territoriales devant être préservées sont d'abord et avant tout celles des républiques, que certaines d'entre elles choisissent ou non de se fédérer. En vertu du droit international, les entités susceptibles de devenir souveraines sont les États successeurs, et notre point de vue vient conforter cette interprétation.

Certains prétendent qu'en un sens, le Canada reconnaît déjà le peuple québécois. Que peuvent-ils invoquer à l'appui de cette thèse? Il y aurait, selon ce point de vue, une telle reconnaissance implicite dans le principe de la dualité linguistique. Autrement dit, ce principe constituerait une reconnaissance des "peuples" canadien-anglais et canadien-français. Mais en voyant les choses sous cet angle, on risque de reconduire un nationalisme ethnique. En outre, la politique de multiculturalisme et le principe de l'égalité des provinces, qui sont chers à tous les "Canadiens anglais" (4), va à l'encontre d'une telle reconnaissance. Le rejet du peuple québécois s'est d'ailleurs révélé à l'occasion du rapatriement illégitime de la Constitution et du rejet de l'Accord du Lac Meech. Il n'est pas question au Canada anglais de reconnaître au Québec le statut de société distincte, et encore moins de lui accorder un statut particulier ou une distribution asymétrique des pouvoirs. Si, sous certains aspects (code civil, impôt québécois, etc.), il y a déjà une certaine asymétrie dans la distribution des pouvoirs, c'est une voie désormais inacceptable aux yeux des Canadiens anglais. L'affirmation selon laquelle le Canada reconnaîtrait en un certain sens le statut de peuple au Québec est par conséquent sans fondement.

D'autres admettent que le Canada ne reconnaît pas l'existence d'un peuple québécois, mais ils ajoutent que "les constitutions des démocraties libérales ne prévoient pas le classement de leurs citoyens en "peuples" différents dès lors que cela risquerait d'affecter fortement le partage de la puissance publique" (5). Adopter cavalièrement ce point de vue comme s'il s'agissait d'une réalité immuable, c'est souscrire à un ordre établi qui est à l'origine des problèmes auxquels sont confrontées les fédérations multinationales. Mais l'article 35 de la Constitution canadienne reconnaît de toute façon l'existence des peuples autochtones. Et si l'Accord de Charlottetown avait été adopté, il aurait fallu accorder l'autonomie gouvernementale à plus d'une vingtaine de peuples autochtones réparties en près de six cents bandes sur le territoire canadien. Cela n'aurait-il pas affecté considérablement "le partage de la puissance publique"? Si un tel partage est souhaitable pour les Premières nations, pourquoi refuser un partage un peu plus substantiel au Québec? La vérité est que le Canada anglais ne reconnaît pas l'existence du peuple québécois, et le refus d'enchâsser une telle reconnaissance dans la Constitution n'est qu'une façon de révéler ce fait.

Certains prennent acte de l'argument que nous venons d'esquisser, mais ils croient que les sondages révèlent le double attachement des Québécois et Québécoises en faveur du Québec et du Canada. Ils estiment que ce fait milite contre la thèse de la souveraineté politique du Québec et pour le maintien du lien fédéral. L'attachement à l'égard du Canada se révèlerait notamment dans la volonté d'une majorité de Québécois et Québécoises de maintenir la citoyenneté et un passeport canadiens advenant l'indépendance. Mais cet argument des fédéralistes risque d'être contradictoire, puisqu'il fait intervenir justement l'idée qu'il existe un peuple québécois, alors que dans les faits les Canadiens et Canadiennes proposent aujourd'hui au Québec d'adhérer à une fédération territoriale où les provinces sont égales et où n'est pas reconnue le peuple québécois. Il faut dire et répéter que le double attachement des Québécois et Québécoises est le point de départ de notre argument : ceux-ci auraient préféré pouvoir fonctionner à l'intérieur d'un État multinational. Mais le problème est que le Canada anglais ne veut rien entendre à cet égard, et nous demande dans les faits d'abdiquer notre affiliation nationale. Voilà pourquoi nous sommes dans l'obligation d'exercer notre droit à la souveraineté.

D'autres reconnaissent aussi la validité de notre argument, mais ils estiment que le refus de reconnaissance du peuple québécois au sein du Canada ne constitue qu'un paramètre parmi d'autres permettant d'évaluer les mérites de la fédération canadienne. Et ils vont même jusqu'à le réduire au fait d'inclure ou non une clause à cet effet dans la Constitution. Mais il ne faut pas réduire le différend constitutionnel à la simple question de savoir si telle ou telle clause doit ou ne doit pas être enchâssée. Le désaccord constitutionnel révèle en fait une exclusion beaucoup plus profonde : de plus en plus, le Canada anglais refuse d'accorder au Québec des arrangements administratifs, un statut particulier, une décentralisation accrue, l'abolition de normes "nationales", le statut de société distincte ou une limitation du pouvoir de dépenser. Le différend constitutionnel est à la source d'un très grand nombre de problèmes fondamentaux qui rendent impraticable le système fédéral tel qu'il est. La question nationale n'est pas qu'un paramètre parmi d'autres. Elle s'immisce dans tous les recoins de la vie politique, économique et culturelle. La souveraineté du Québec entraînerait un grand déblocage sur le plan constitutionnel et permettrait de contribuer au moins en partie à la résolution de plusieurs problèmes concrets auxquels nous sommes confrontés.

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