LA NÉCESSAIRE
SOUVERAINETÉ

Dix arguments pour le Québec


11. La nécessaire légitimité. L'argument constitutionnel

Le rapatriement illégitime de la Constitution en 1982 fournit aux souverainistes l'argument le plus important sur le constitutionnel et juridique. Suite à cet événement majeur de l'histoire du Canada, le Québec s'est trouvé exclu de la famille constitutionnelle et est encore en marge de la fédération canadienne. On ne saurait trop insister sur l'importance de cet événement. Le Québec se trouve donc justifié d'exercer son droit à l'autodétermination.

Le coup de force de 1982

Par le rapatriement unilatéral de la Constitution en 1982, le Canada a limité les pouvoirs du Québec en matière de législation linguistique (la clause Canada) et imposé une charte des droits essentiellement individualiste qui confie à des juges nommés par l'État fédéral des pouvoirs considérables. Il y est parvenu sans référendum et en allant à l'encontre de la volonté du Québec et de son Assemblée nationale. Les députés fédéraux du Québec siégeant aux Communes ont certes entériné ce rapatriement illégitime, mais la démarche allait clairement à l'encontre des positions historiques défendues par tous les gouvernements québécois. C'est la raison pour laquelle à Québec, la vaste majorité des députés des deux côtés de la chambre s'y est opposée. Par ce rapatriement, le Canada a violé le pacte sur lequel la fédération était fondée, a imposé le statut de minorité culturelle au Québec, et tout cela sans l'appui démocratique de la population. Toutes les règles minimales de la bonne conduite entre entités fédérées ont été bafouées. Depuis ce temps, toutes les négociations destinées à réintégrer le Québec dans le giron constitutionnel ont échoué, démontrant le caractère irréconciliable des aspirations québécoises et canadiennes.

Certains considèrent que les débats constitutionnels sont sans importance, mais ils traduisent le vouloir-vivre collectif d'une communauté. On ne saurait par conséquent les négliger. En ce qui concerne l'ordre constitutionnel de 1982, c'est un peu comme si le Canada s'était séparé du Québec. En banalisant ce fait, l'actuel premier ministre canadien cherche à flouer la population en exploitant son insécurité économique. En répétant la volonté des Canadiens et Canadiennes de ne plus vouloir entendre parler de Constitution, il avoue implicitement qu'il n'est pas question de réparer les pots cassés. Il avoue, en somme, que le Canada peut rester tel qu'il est sur le plan constitutionnel, c'est-à-dire séparé du Québec.

Certains ne comprennent pas la raison pour laquelle on s'objecterait à l'ordre constitutionnel de 1982, puisque cette Constitution contient une Charte canadienne des droits et libertés qui est sensiblement la même que la Charte québécoise. Mais la Constitution et la Charte qu'elle contient régissent un État multinational et ne devraient pas rester silencieuses au sujet des droits collectifs des peuples fondateurs. Face à ce désaccord fondamental, le Québec n'a qu'une solution ; il doit devenir souverain pour se doter d'une constitution à son image.

Le droit à l'autodétermination

La Constitution canadienne ne prévoit pas la possibilité qu'une province puisse faire sécession. La Charte des Nations unies non plus, puisque le droit à l'autodétermination qui y est inscrit concerne essentiellement les peuples colonisés. La Déclaration sur les relations amicales de 1970 précise les conditions sous lesquelles, d'un point de vue juridique, un peuple peut exercer son droit à l'autodétermination. Selon cette Déclaration, un peuple ne saurait exercer le droit à l'autodétermination s'il devait en résulter la perte de l'intégrité territoriale de l'État englobant, à moins que ce dernier ne respecte pas à son égard le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Il y a trois conditions qui justifieraient l'exercice du droit à l'autodétermination : (1) un traitement inégalitaire et discriminatoire et l'atteinte aux droits de la personne; (2) l'absence de gouvernement représentatif; (3) le refus d'accorder l'autodétermination sur le plan interne.

Nous avons vu que la planification du développement économique des peuples fondateurs par le gouvernement fédéral avait été inéquitable, mais la première condition que l'on vient de considérer concerne les droits individuels et non les droits collectifs. Nous avons aussi discuté de la non-représentativité du gouvernement fédéral eu égard à sa composition nationale, mais la deuxième condition doit être interprétée en relation avec la représentativité des individus et non des collectivités, et il n'y a pas de doute que le gouvernement canadien est (ou peut être) représentatif des individus de la population dans son ensemble sans distinction de race, de croyance et de couleur. La seule condition qui puisse s'appliquer clairement au cas du Québec est la troisième, qui concerne le droit à l'autodétermination interne, c'est-à-dire le droit de s'autogouverner. Un peuple est justifié d'exercer son droit à l'autodétermination externe si son droit à l'autodétermination interne n'est pas reconnu. Suite aux événements de 1982, le peuple québécois a vu son droit à l'autodétermination interne bafoué par le reste du Canada.

Mais même si cet argument n'était pas retenu et que, d'un point de vue strictement juridique, aucun argument favorable à la souveraineté ne pouvait être invoqué, la question se pose de savoir si le Québec a un droit moral à l'autodétermination. Il semble bien que oui. Depuis toujours, le Canada refuse de lui reconnaître le statut de peuple. Ce refus a seulement commencé à prendre une forme explicite depuis les trente dernières années, mais il était déjà implicitement présent depuis le début de la Confédération. La Confédération a en effet été fondée sur un malentendu fondamental et l'idée des peuples fondateurs n'a été entretenue que par les fédéralistes québécois. Le Canada refuse aussi d'accorder au Québec tous les pouvoirs dans des domaines relevant de sa compétence nationale (éducation, langue, culture, télécommunications, immigration) ou régionales (formation de la main-d'oeuvre, assurance-chômage, développement régional). Le Canada n'a cessé, au contraire, de s'immiscer dans les affaires de compétence québécoise par son pouvoir de dépenser. Il a aussi toujours tenté d'imposer un carcan de normes "nationales" contre la volonté explicite de tous les gouvernements québécois. Il a ensuite, par de nombreuses politiques, influencé de manière inégale le développement économique de ses peuples et assuré principalement le développement d'une région économique (Toronto) au détriment des autres régions, et en particulier de la région économique de Montréal, qui est le coeur de l'économie nationale québécoise et qui est presque aussi populeuse que Toronto. Il a toujours refusé de renégocier un partage de pouvoirs avant de rapatrier la Constitution. Tout cela constituait déjà un contentieux très lourd qui justifiait le recours à une démarche souverainiste. Mais après l'échec référendaire de 1980, les choses ont continué à se détériorer. Le Canada a imposé sans référendum un ordre constitutionnel qui allait à l'encontre de la volonté québécoise et de son Assemblée nationale. C'est un peu comme si à ce moment-là, le Canada s'était séparé du Québec. Le Canada a ensuite refusé d'entériner l'Accord du Lac Meech qui allait assurer au Québec un minimum d'autonomie en matière de législation linguistique.

On peut prétendre que le peuple québécois n'a pas été traité comme une nation égale à la nation canadienne anglaise. On peut prétendre que la représentativité du gouvernement fédéral a toujours fait problème. Et on peut prétendre que sans une juste répartition des pouvoirs, l'autodétermination interne du peuple québécois n'est pas suffisamment assurée. Ces trois raisons, qui concernent toutes les droits collectifs du peuple québécois, lui donnent des justifications morales solides pour exercer son droit à l'autodétermination. Et tant que les droits collectifs des peuples ne seront pas enchâssés dans une Charte internationale, il faudra se rabattre sur un droit moral et non juridique à l'autodétermination.

Habituellement, lorsqu'il est question de considérer le problème de la sécession en dehors de la sphère proprement juridique, on s'en remet à la dimension politique sans tenir compte des problèmes moraux que cela soulève. Or il faut des justifications morales très graves pour motiver le recours à l'exercice d'un droit à l'autodétermination, lorsque celui-ci a pour effet de violer l'intégrité territoriale d'un pays. Il faut reconnaître ce problème, mais il faut reconnaître aussi que le Québec a de telles justifications morales. Il s'ensuit que même si l'on prétendait que, du point de vue juridique, la Déclaration sur les relations amicales ne permet pas de justifier le recours à l'exercice du droit à l'autodétermination, cela n'a pas pour conséquence de nous plonger dans une loi de la jungle livrée aux seules contraintes des rapports de force politiques. Admettre qu'il y ait un problème moral à exercer son droit à l'autodétermination qui déborde le cadre strictement juridique, c'est en même temps admettre qu'il puisse exister des justifications morales qui existent bien au-delà de ce qui est présentement admis sur le plan juridique par la communauté internationale.

Réponses aux critiques

En exerçant son droit à l'autodétermination, le Québec ne pose-t-il pas un geste irrationnel? Il est vrai que l'accession au statut d'État souverain n'est pas une nécessité en soi. Elle ne doit pas être le résultat d'un acte irréfléchi qui ferait appel à une vision romantique des choses. Mais elle s'impose rationnellement une fois que les autres options sont apparues inopérantes et impraticables. Les Québécois et Québécoises savent ce que c'est que de cohabiter avec un autre peuple au sein d'un même pays, et ils ont longtemps cherché un modus vivendi dans le cadre de la Confédération. S'ils choisissent en définitive d'exercer leur droit à l'autodétermination, c'est parce que c'est la conclusion rationnelle à laquelle il faut se résoudre.

Certains reconnaissent que le droit à l'autodétermination déborde largement la seule sphère juridique, mais ils ne perçoivent pas la dimension morale du problème et ne reconnaissent pas de droits collectifs aux peuples. Ils croient que les rapports de force politiques sont déterminants à cet égard. C'est sans doute la raison pour laquelle ces personnes vont chercher à imposer l'ordre constitutionnel canadien même si cela va à l'encontre de la volonté démocratique du peuple québécois. Elles vont prétendre que l'accession du Québec à la souveraineté politique est illégale, qu'elle ne peut se faire unilatéralement et que, dans le contexte d'une déclaration unilatérale d'indépendance, l'intégrité territoriale du Québec ne serait pas nécessairement préservée (52).

Que penser de ces arguments? On pourrait admettre qu'à certains des arguments moraux invoqués plus haut, on peut opposer l'ordre constitutionnel canadien, et la question pourrait être difficile à trancher. Mais en choisissant de rapatrier la Constitution sans le consentement du Québec et de son Assemblée nationale, le Canada a facilité en quelque sorte la résolution de ce dilemme. Même si on peut en principe opposer, au poids politique de certains arguments moraux, le poids politique d'un certain ordre constitutionnel, la balance penchera nécessairement en faveur des premiers si cet ordre constitutionnel est dans les faits illégitime parce qu'il a été imposé sans référendum et sans le consentement de l'un des peuples fondateurs et de son Assemblée nationale.

L'intégrité territoriale

L'intégrité territoriale d'un Québec souverain peut-elle être préservée? Un rapport rédigé par cinq juristes internationaux stipule que (53) :

1) L'accession à la souveraineté est une question de fait que le droit international constate.

2) Le droit à l'indépendance complète n'est autorisé qu'aux peuples coloniaux. Un État peut cependant réaliser l'indépendance complète s'il a la reconnaissance rapide des États souverains, s'il se montre capable de gérer son propre territoire et s'il fait adopter une déclaration d'indépendance de façon démocratique.

3) Les frontières internationales du Québec souverain seraient les frontières provinciales actuelles.

Patrick Monahan prétend que ces cinq auteurs arrivent à une "aussi étonnante conclusion" parce qu'ils s'appuient sur l'avis no 3 de la Commission d'arbitrage créée pour formuler des avis consultatifs sur les enjeux juridiques liés à la dissolution de la Yougoslavie (54). La Commission en est arrivée à la conclusion qu'en l'absence d'entente contraire entre les parties, les principes du droit international public permettent de reconnaître aux limites antérieures le caractère de frontières protégées par le droit international (55). Mais cet avis, soutient Monahan, ne vaut que pour le cas de la dissolution de la république socialiste fédérative de Yougoslavie, et non pour le cas du Canada. Après sa dissolution, un État n'a plus de personnalité juridique et par conséquent il ne peut pas avoir de revendications territoriales. Puisque le Canada ne s'est pas dissous, l'intégrité territoriale du Canada doit avoir préséance sur celle du Québec. Mais tout au long de son article, Monahan omet de mentionner un problème pourtant crucial : l'ordre constitutionnel canadien est justement devenu illégitime suite aux événements de 1982. On peut soutenir que le Canada a en quelque sorte perdu sa personnalité juridique sur le territoire québécois. La règle de l'État successeur doit donc prévaloir.

Les événements de 1982 nous fournissent donc une justification additionnelle de recourir à la souveraineté politique. Ceux qui parlent à cet égard d'obsession constitutionnelle ont un sens démocratique douteux. Ceux qui prétendent que le Québec ne peut pas accéder à la souveraineté politique sans l'accord du Canada devraient comprendre que le Canada n'aurait pas dû imposer un nouvel ordre constitutionnel sans l'accord du Québec. Puisqu'il l'a fait, il doit maintenant en accepter les conséquences. Les Canadiens et Canadiennes seraient de toute façon tenus de reconnaître l'expression de la volonté populaire des Québécois et des Québécoises. On peut s'interroger, en effet, sur le caractère démocratique d'un gouvernement canadien qui refuserait d'entériner la décision démocratique du peuple québécois et chercherait à le maintenir contre son gré à l'intérieur d'un carcan juridique qui, lui, n'a jamais fait l'objet d'une approbation explicite de la part des Canadiens et Canadiennes.

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