LA NÉCESSAIRE
SOUVERAINETÉ

Dix arguments pour le Québec


10. Le nécessaire développement. L'argument économique (II)

Michael Porter écrit : "il serait tentant de conclure que la nation a perdu son rôle dans la réussite internationale des entreprises. De prime abord, l'entreprise semble avoir pris le pas sur la nation. Pourtant, les enseignements tirés de notre étude infirment cette conclusion. [...] L'avantage concurrentiel s'obtient et se conserve grâce à un processus fortement localisé. Les différences nationales en matière de structure économique, de valeurs, de culture, d'institutions et d'histoire contribuent profondément au succès économique. Le rôle du pays d'origine semble plus important que jamais, alors que la mondialisation de la concurrence aurait pu l'amoindrir. Avec la réduction des entraves aux échanges, qui protégeaient les entreprises et les secteurs non compétitifs de la nation, le pays prend une importance croissante en tant que source du savoir-faire et de la technologie qui sous-tendent l'avantage concurrentiel" (31).

Sans endosser tous les éléments de la théorie de Porter, cette citation devrait nous inciter à prendre au sérieux l'idée que le nationalisme puisse avoir des incidences économiques favorables. Nous avons signalé plus haut plusieurs liens étroits entre le nationalisme et une saine gestion économique. Le nationalisme est à l'origine de liens de solidarité entre les différents partenaires socio-économiques. Il participe d'un mouvement allant dans le sens de la décentralisation. Il constitue un contrepoids aux effets négatifs du libre-échange. Porter suggère qu'il peut en outre jouer un rôle dans l'innovation technologique et le savoir-faire.

Une politique préférentielle

En choisissant de se doter d'un État souverain, les Québécois et Québécoises seront en mesure de corriger le déséquilibre dans le développement des économies nationales au Canada. Il est permis de douter que le gouvernement canadien ait tout mis en oeuvre pour assurer un développement économique équitable entre les principales communautés nationales. Par sa politique économique, il a davantage favorisé le développement dans la région de Toronto. Sept points peuvent être retenus.

(1) La politique nationale de l'énergie, adoptée pendant les années 70 par le gouvernement fédéral, a créé une frontière le long de l'Outaouais, la "ligne Borden", qui bloquait le marché canadien aux industries pétrochimiques de l'est de Montréal. Elle a aussi imposé à l'échelle canadienne des prix supérieurs aux prix internationaux pour financer l'industrie pétrolière naissante dans le sud de l'Ontario et dans l'Ouest canadien. Le Québec a bien obtenu en échange des compensations financières transitoires, mais il s'agissait d'un marché de dupe, car l'effet net de la politique nationale de l'énergie a été de tuer l'industrie pétrochimique québécoise. Il y avait sans doute des motifs rationnels pour envisager le développement de la pétrochimie dans l'Ouest canadien, mais il était problématique d'autoriser un tel développement, dommageable aux intérêts québécois, sans l'accompagner de mesures analogues au Québec même.

(2) Ensuite, grâce au Pacte de l'automobile, la région de Toronto est devenue en une trentaine d'années le moteur principal de l'économie canadienne. Il est vrai qu'il y avait une tendance naturelle de l'économie à se déplacer vers l'ouest. Il faut aussi reconnaître que la proximité des approvisionnements de charbon a aidé au développement d'une industrie automobile dans cette région. Mais le gouvernement fédéral a joué un rôle actif dans le développement de ce pôle économique, et il n'a pas, en contrepartie, instauré un pôle équivalent dans la région de Montréal pour empêcher un déséquilibre économique.

(3) L'ouverture de la voie maritime vers les Grands Lacs, qui visait à assurer le développement économique de Toronto, à eu pour effet de ralentir et d'affaiblir le développement du commerce maritime dans le port de Montréal. Et, encore une fois, pendant que de telles mesures étaient adoptées, aucune mesure concrète similaire n'a été mise en oeuvre pour empêcher la décroissance économique de Montréal.

(4) Toutes ces mesures ont ensuite entraîné une agglomération des entreprises dans la région de Toronto. Cela a contribué à la création d'un lobby économique à proximité des pouvoirs décisionnels. Le gouvernement fédéral a trop souvent cédé aux pressions exercées par ce puissant lobby. Celui-ci a notamment voulu empêcher que se constituent des centres bancaires internationaux dans les régions de Vancouver et de Montréal et a cherché à contrer l'implantation de l'agence spatiale canadienne à St-Hubert.

(5) Il aura fallu attendre de longues années avant que le gouvernement fédéral impose des décrets garantissant une protection de vingt ans sur les brevets pharmaceutiques. Ce retard a permis aux industries génériques de l'Ontario de se développer et de rivaliser, de manière que l'on peut qualifier de déloyale, avec l'industrie pharmaceutique québécoise.

(6) La Banque du Canada a aussi été amenée à préconiser une politique de taux d'intérêt élevés en partie pour ralentir la surchauffe économique dans la région de Toronto et ce, même si cette politique allait à l'encontre des intérêts des autres régions du pays, qui ne vivaient pas une telle surchauffe.

(7) La région de Toronto, et plus tard celle d'Ottawa (notamment avec la zone industrielle de Kanata), ont bénéficié plus que les autres régions des achats de biens et services et des investissements en recherche et développement effectués par le gouvernement fédéral. Dans l'un et l'autre cas, le Québec n'a pas eu la part qui lui revenait. En particulier, il n'a obtenu que 18% des investissements canadiens en recherche et développement, alors qu'il représente 25% de la population canadienne (32). Stéphane Dion soutient que l'on ne doit pas prendre en compte les dépenses et investissements en recherche et développement effectués dans la Capitale "nationale" parce que "cette concentration des dépenses de science et technologie dans la Capitale nationale est le fait de tous les pays" (33). Cet argument repose sur une donnée qui fait justement problème : la centralisation du pouvoir à Ottawa. Dans le cadre d'un État multinational, les investissements en recherche et développement de l'État fédéral ne devraient pas être centralisés au niveau du pouvoir central. La même remarque vaut concernant la politique d'achat de biens et services.

Un développement inégal

En somme, au terme d'un processus engagé depuis plus de trente ans, la région de Toronto est devenue le centre nerveux de l'économie canadienne, et cela est en grande partie dû à une politique économique mise en oeuvre par le gouvernement fédéral. Un État central ne peut sans doute pas traiter également toutes les régions dont il a la responsabilité. Il y a des inégalités de fait qui résultent de différents facteurs comme l'absence de ressources diversifiées, la faible densité de la population ou une position géographique périphérique. On peut comprendre alors que le seul recours de l'État central soit de mettre en oeuvre divers programmes pour garantir une redistribution juste et équitable des ressources par le biais de la péréquation, des transferts fédéraux ou de l'assurance-chômage. Mais qu'arrive-t-il lorsque l'État central est un État multinational? Ne doit-il pas tenir compte du principe de l'égalité entre les peuples?

Le Québec compte sept millions d'habitants, et est donc presque aussi populeux que l'Ontario, qui en compte neuf millions. Il est situé en plein centre du Canada, et est traversé par l'axe maritime le plus important au pays. Il est caractérisé par des ressources diversifiées. Il est aussi le foyer de l'un des peuples fondateurs du pays. Cela aurait dû entraîner une responsabilité particulière de la part de l'État fédéral. Mais le Québec a été traité comme une région défavorisée et s'est retrouvé parmi les provinces pauvres du pays. Il a certes bénéficié de différents transferts de paiements, de la péréquation et, jusqu'à récemment, de l'assurance-chômage. Il s'agit là de politiques qui visent à maximiser les ressources des plus démunis. Mais un tel principe de justice n'est pas le seul que l'on doive appliquer à l'échelle multinationale. Il faut aussi défendre le principe de l'égalité entre les peuples. C'est ce que soutient notamment le philosophe John Rawls dans ses travaux récents portant sur le droit des peuples (34).

On peut affirmer que par sa politique économique mettant l'accent sur le développement de la région de Toronto, le gouvernement fédéral canadien a violé le principe de l'égalité entre les peuples. Aussi, il est proprement scandaleux de voir l'actuel premier ministre du Canada reprocher aux souverainistes de négliger le sort des pauvres au Québec. Le développement planifié par le gouvernement fédéral en faveur de l'Ontario est au moins en partie responsable de l'existence de 450 000 chômeurs et 800 000 assistés sociaux au Québec. Il est vrai qu'actuellement, le taux de chômage de l'Ontario rejoint lentement celui du Québec, et ce, même si un écart très important persiste. Mais le fait que le chômage soit plus accentué qu'auparavant en Ontario est en grande partie dû à des problèmes structurels qui affectent toutes les économies nationales. Par ses différentes politiques, le gouvernement fédéral a violé le principe de l'égalité entre les peuples et a nettement favorisé le développement économique dans la région de Toronto.

Le Québec est-il un bénéficiaire du régime fédéral?

Certains prétendent que le Québec a tiré avantage du fait d'être dans la Confédération, en bénéficiant notamment de la péréquation. Selon ce point de vue, la province de Québec aurait été un bénéficiaire dans les dépenses courantes que le gouvernement fédéral y effectue par rapport aux impôts qu'il y perçoit. Une telle affirmation est pernicieuse si, dans les calculs, on fait intervenir les transferts transitoires que le Québec a obtenu "grâce" à la politique énergétique du gouvernement fédéral. Notons aussi la nature de ces transferts (assurance-chômage, bien-être social, péréquation), qui cache une politique économique axée sur le développement de l'Ontario. Notons enfin qu'avant 1970, le Québec était un contributeur net dans le régime fédéral, et qu'il est en train de le redevenir aujourd'hui.

En effet, la thèse selon laquelle le Québec gagne beaucoup sur le plan financier à rester dans la fédération est maintenant contredite par trois études récentes. Selon M.C. McCracken, il y aurait eu en 1990 et 1991 un transfert positif vers le Québec d'à peine 0,7% du PIB (35). Peter Leslie tire des conclusions similaires. Il montre aussi que le Québec est un contributeur net au régime d'assurance-chômage, et ce, bien que le taux de chômage au Québec soit nettement au-dessus de la moyenne canadienne (36). Les travaux de David Perry (37) concluent pour leur part que le Québec est déjà un contributeur net. Si, par-dessus le marché, on considère les coupures à venir dans les paiements de transferts, il apparaît que le Québec sera déficitaire, et ce, dès l'an prochain (38). Il n'est pas nécessaire d'invoquer la théorie du complot pour voir que le report des coupures par le gouvernement fédéral a été planifié en fonction du référendum québécois.

Les fédéralistes pourront s'ils le désirent invoquer d'autres études à l'appui de leur thèse. Ils pourront notamment citer Robert Mansell et Ronald Schenkler (39). Mais Pierre-Paul Proulx a déjà souligné les déficiences de cette étude : "Alors que les économistes souverainistes critiquent l'effet de la politique énergétique sur le développement économique du Québec (argument structurel donc), Mansell et Schenkler attribuent aux transferts temporaires découlant de cette même politique un rôle considérable en faveur du Québec" (40). On peut, en effet, se permettre de douter des résultats auxquels parviennent Mansell et Schenkler si on se fie à leur approche partisane dans d'autres dossiers, et notamment si l'on examine leur méthode de calcul du partage des actifs et des passifs entre le Canada et le Québec souverain. Leur approche, fondée sur la méthode des bénéfices historiques, est rejetée par la plupart des économistes (41).

Le partage de la dette

Pour certains, la dette constitue un obstacle insurmontable à la réalisation du projet souverainiste. Si la dette du Québec est calculée en fonction de son poids démographique, soit 25%, il aurait à payer une dette globale de 225 milliards, soit 137% de son PIB. Mais une évaluation juste de la répartition de la dette fédérale devrait tenir compte non seulement du poids démographique du Québec, mais aussi de la part fiscale des recettes fédérales et de la part des investissements fédéraux. Quand on tient compte de ces trois facteurs, une évaluation juste devient rapidement fort complexe, mais elle indique que la part de la dette québécoise doit se situer nettement en-deçà des 25%. Comme le remarque Pierre-Paul Proulx, "le Québec compte pour 25% de la population canadienne et pour 23,7% des revenus d'Ottawa. Il n'a pourtant reçu, entre 1963 et 1993, que 18% des investissements des ministères fédéraux. Et la situation va se détériorant puisque, depuis 1984, la part du Québec dans ces investissements fédéraux se situe en moyenne à 15,9%. Et il faut noter que le poids de la population du Québec dans l'ensemble canadien et sa part des recettes fiscales fédérales étaient de beaucoup supérieurs durant les années qui ont vu s'édifier l'infrastructure canadienne (c'est-à-dire jusqu'en 1970) à ce qu'ils sont maintenant. Nos discussions sur le partage de la dette doivent tenir compte de cette réalité, car le déficit canadien actuel a surtout été accumulé durant les années récentes pour couvrir les dépenses courantes" (42).

Selon la méthode proposée, la part québécoise de la dette se situerait en-deçà de 20%. Quand Marcel Côté affirme que l'actuel premier ministre du Canada ne pourrait vendre au reste du Canada une répartition de la dette inférieure à 25%, il pose un problème à l'endroit du premier ministre, et non à ceux qui ont un sens de la justice et de l'équité.

Selon Claude Lamonde et Jacques Bolduc (43), le partage de la dette doit tenir compte autant de l'actif que du passif. Or, les infrastructures, les sociétés d'État, les terrains, et autres actifs du gouvernement fédéral ont été acquis avant 1970, alors que le passif a été contracté après cette date. Nous ne disposons pas des contributions fiscales du Québec avant 1960, mais nous disposons des chiffres concernant la part de la population. Si on établit la moyenne entre 1871 et 1991, le Québec représentait 28,7% de la population canadienne. Il devrait par conséquent détenir 28,7% des actifs. (Il est à noter que ce chiffre se situe en bas de la proportion d'impôt payé par le Québec au fédéral en 1961, qui était alors de 30,2%.) Puisqu'il ne détient que 18% des actifs sur son territoire, le Québec a un déficit d'actifs.

En ce qui concerne le passif, la part de l'impôt versé par le Québec au gouvernement fédéral se situe à 23%, et l'on devrait se servir de ce chiffre pour calculer la part du passif qui doit être sous la responsabilité des Québécois et Québécoises. C'est ce dernier chiffre qui doit nous guider dans le partage du passif, et non celui de 25%, qui représente la part de la population. Pourquoi? Il s'agit tout d'abord d'une différence qui vient équilibrer la différence notée entre la part de la population et la part de l'impôt payé en 1960. Le chiffre s'accorde en outre avec la pratique courante en vertu de laquelle le partage de la dette doit être équitable, correspondre à la contribution qui précède la scission, et assurer la viabilité des États. Quand on retient ce chiffre, et qu'on lui soustrait le déficit d'actif du Québec, on obtient une dette qui se situe à 102% du PIB (44). Et si, comme le soutient la Commission Bélanger-Campeau, les actifs du fédéral sont constamment sous-estimés et qu'il faut augmenter de 50% les chiffres à ce niveau, ce rééquilibrage fait porter la dette du Québec à 97,5% de son PIB (45).

Quand on compare le ratio de la dette de l'administration publique du Québec avec celle des autres pays, il ne faut pas oublier que "la dette totale du Québec, qui représente au plus 102% du PIB, comprend une proportion de 20,1% du PIB pour les régimes de retraite des employés du gouvernement après la succession d'États" (46). Puisque la part de la population vieillissante est de plus en plus grande et que l'argent versé en régimes de retraite sera éventuellement imposable, il faut prévoir une augmentation des revenus de l'État. En plus, le gouvernement du Québec dispose d'impôts différés garantis par les actifs des régimes d'épargne-retraite, qui représentent 33,7% du produit intérieur brut (47).

L'approche préconisée par Lamonde et Bolduc s'accorde avec la Convention de Vienne, avec la méthode adoptée par la Commission Bélanger-Campeau et avec celle qui a été appliquée dans le cas du Jura suisse. Elle correspond en outre à la méthode utilisée en cas de scission dans le domaine privé. Elle permet d'envisager une répartitition équitable qui tient compte de la viabilité des deux économies, et elle aboutit à des dettes à peu près comparables pour le Québec et Canada (102% et 108% respectivement). Même la méthode de Boothe, Johnston et Powys-Lybbe, faite pour le compte de l'Institut C.D. Howe en 1992, s'est inspirée largement de celle produite pour le compte de la Commission Bélanger-Campeau, en dépit de différences notables avec celle-ci.

Si l'on cherche des évaluations partisanes, c'est du côté de John McCallum, André Raynauld et Marcel Côté qu'il faut se tourner. Raynauld calcule la part du Québec selon la méthode per capita. De leur côté, McCallum et Côté estiment que la part de la dette qui revient au Québec doit correspondre au poids global relatif de l'économie québécoise (48). Dans les deux cas, il s'agit de méthodes inéquitables qui ne reconnaissent pas la répartition des actifs du gouvernement canadien sur le territoire, ni la part de ces actifs qui a été historiquement acquise grâce à la contribution fiscale du Québec. Comme on le voit, les propos alarmistes qui font porter la dette québécoise à plus que 137% du PIB n'apparaissent pas fondés, et sont entachés de partisanerie.

Quoiqu'il en soit, une chose est sûre. Si l'une des raisons fondamentales qui expliquent la dette est la difficulté des gouvernements à faire appel à la solidarité nationale, alors il apparaît pour le moins suspect et problématique de s'opposer à un projet fondé sur la solidarité nationale en brandissant le spectre de la dette. La souveraineté n'est sans doute pas à elle seule suffisante comme geste de solidarité nationale pour avoir raison de la dette. Mais il ne faut pas se servir de la dette comme d'un argument contre la solidarité nationale. Bien au contraire, pour lutter contre la dette, il nous en faut encore plus. Pourquoi faudrait-il solliciter la solidarité de tous lorsqu'il est question de compressions budgétaires dans les programmes sociaux, et tenir du même souffle un discours fataliste lorsqu'il s'agit de la dette? Les créanciers du gouvernement ne peuvent-ils pas faire leur part?

Les fameux effets à court terme

Plusieurs prédisent des cataclysmes advenant un OUI à la souveraineté. Mais en tant qu'État successeur, le Québec serait automatiquement intégré à l'ALENA et au GATT en attendant de se voir formellement reconnu au sein de ces institutions. Le Québec adopterait aussi la monnaie canadienne. En outre, les économies du Québec et du reste du Canada sont très intégrées les unes aux autres, comme le sont d'ailleurs celles du Québec et des États-Unis, et rien n'indique que tout cela va disparaître après l'accession du Québec à la souveraineté. En somme, l'accession à la souveraineté ne viendrait pas perturber dramatiquement l'ordre économique.

Il ne s'agit pas de prétendre que le poids de la dette soit un facteur négligeable et que la situation financière d'un Québec souverain serait aisée. Il ne s'agit pas non plus de nier l'existence de certains coûts de transition. Comme le reconnaît Pierre Fortin, il faudrait sans doute ajouter une prime de risque de 1% sur les obligations du Québec souverain (49). Mais il y a tout lieu de penser que les effets négatifs d'une telle situation financière seront contrebalancés à long terme par l'impact conjugué de la récupération des impôts, du transfert des services fédéraux, du partage des actifs de la dette ainsi que de l'élimination des dédoublements et chevauchements.

Les considérations qui précèdent démontrent que les propos alarmistes de certains sont la plupart du temps exagérés. Ils calculent le déficit du futur gouvernement souverainiste en ne tenant pas compte de sa volonté de procéder à un assainissement de ses finances publiques. Ils calculent la part de la dette québécoise en ne faisant pas intervenir tous les facteurs pertinents. Ils calculent les avantages financiers à rester dans le Canada en se basant sur des chiffres anachroniques, et ils avancent ces chiffres sans parler de l'inégalité dont a souffert le Québec dans le développement économique. Ils exagèrent à dessein les difficultés de l'adhésion du Québec souverain à l'ALENA en occultant les études qui tendent à prouver le contraire. Ils échafaudent ensuite des scénarios catastrophistes comme si l'économie du Québec était fermée sur elle-même et que le futur Québec souverain allait être une république de bananes, alors qu'il serait en fait régi par une union monétaire, une union économique au moins informelle avec le Canada, ainsi que par le GATT et l'ALENA. Ils prétendent que la production laitière du Québec serait en péril, alors qu'une étude récente faite pour le compte du Secrétariat à la restructuration tend à prouver le contraire. Ils annoncent des pertes d'emplois immenses dans la fonction publique fédérale de la région Hull-Gatineau, alors que le gouvernement québécois est sur le point de s'entendre avec les fonctionnaires fédéraux de cette région pour leur garantir un emploi. Et enfin, comme le remarque Pierre-Paul Proulx, ils attribuent à la souveraineté des effets qui découlent d'autres causes (50). On trouve d'excellents exemples de tels discours alarmistes et partisans chez Marcel Côté ou dans le manifeste du Groupe des Cent (51).

La vérité est que le Québec souverain serait viable. Son autosuffisance en matière de biens (58%) et de services (85%) le prouve amplement. Son PIB le placerait en vingtième position parmi les puissances économiques du monde. L'exploitation des interdépendances économiques sur le territoire québécois favoriserait la création de réseaux économiques et de "milieux innovateurs". Le modèle économique québécois, déjà en formation en Beauce ou dans les Bois-Francs, pourrait alors être comparable à celui de la troisième Italie, de Baden-Württenberg ou de l'Arc jurassien. En choisissant d'accéder à la souveraineté, les Québécois et Québécoises prendraient possession de différents leviers politiques et économiques actuellement entre les mains du gouvernement fédéral. Ils pourraient ainsi redonner de la vigueur au développement économique du Québec, et se doter d'une politique des villes et des régions pouvant favoriser le développement régional. Ils pourraient notamment corriger les inégalités provoquées par le gouvernement fédéral dans sa politique d'achats de biens et services et dans sa politique de recherche et développement. Ils pourraient enfin donner à Montréal les allures d'une véritable métropole économique.

Table des matières