IPSO: des indépendantistes ou néofédéralistes?

Jacques Pelletier
Professeur au département d'études littéraires
Université du Québec à Montréal
LeDevoir 18 juin 1999

Constitué au cours des dernières années, le réseau des Intellectuels pour la souveraineté (IPSO) est une composante du vaste conglomérat que forment les Partenaires pour la souveraineté. Ce regroupement est lui-même placé sous le contrôle plus ou moins direct du Bloc et du Parti québécois. Le réseau IPSO se présente comme la composante intellectuelle, pour ainsi dire, de cette constellation, ce qui ne signifie pas pour autant qu'il en assume concrètement la direction et l'orientation, qui demeurent pour l'essentiel aux mains des «politiques».

Explicitement en faveur de la souveraineté ainsi que le proclame son nom, ce réseau est-il indépendantiste? La question, que soulevait déjà son insistance quasi obsessionnelle pour le partenariat durant les récentes années, se pose avec encore plus de pertinence lorsqu'on prend connaissance de l'ouvrage (La Nation en question) que vient de publier son principal animateur et longtemps président désigné, Michel Seymour.

Seymour cherche une troisième voie entre, d'une part, le nationalisme civique, conception de la société qui représente celle-ci comme un ensemble d'individus regroupés su un territoire donné, auquel ils adhèrent sur une base essentiellement contractuelle et juridique, et, d'autre part, le nationalisme culturel, conception de la société comme regroupement d'individus possédant une histoire et des valeurs communes auxquelles ils s'identifient et dans lesquelles ils se reconnaissent en tant que membres du groupe.

Le choix politique de Seymour repose sur une conception prétendument sociopolitique de la nation qui se propose de remédier aux faiblesses des nationalismes civiques et culturels, épinglées dans le corps de l'ouvrage. Pour lui, la nation constitue une société politique particulière, établie sur un territoire donné, comprenant une majorité nationale, une ou des minorités nationales et des communautés culturelles qui reconnaissent faire partie intégrante de la nation ainsi définie.

Dans le cas du Québec, on distingue une majorité nationale francophone, une minorité nationale anglophone, des communautés culturelles provenant de l'immigration et des groupes amérindiens réunis dans onze nations autochtones réparties à la grandeur du territoire. La nation québécoise serait donc multiethnique et pluriculturelle et l'Etat québécois multinational, compte tenu de la cohabitation des nations autochtones et de la nation québécoise.

Cette conception, à première vue raisonnable, pose toutefois problème dans la mesure où les anglophones ne se reconnaissent pas comme une «minorité nationale» et qu'ils ne s'identifient pas exclusivement ni même de manière prioritaire, au territoire québécois et à la «nation». Ils se reconnaissent plutôt comme faisant partie de la majorité nationale canadienne. Et il en va largement de même pour les membres des communautés culturelles.

A cela, Seymour rétorque qu'ils devraient s'identifier à la nation, qu'ils en auraient l'obligation morale. En somme, il leur demande d'adopter la position qu'il refuse lorsqu'il s'agit de la majorité francophone, soit de s'accepter comme minoritaires dans la communauté englobante. Or on ne voit pas pourquoi ils se contenteraient d'un tel statut alors qu'ils disposent actuellement, objectivement d'un statut beaucoup plus avantageux.

Sur le plan plus immédiatement politique, l'auteur se contenterait volontiers d'une reconnaissance de la nation québécoise, qui pourrait prendre la forme d'un statut particulier dû à la «société distincte». Cela serait, écrit-il, une «solution raisonnable pouvant donner lieu à un très large consensus». Cette «solution raisonnable» étant refusée par le Canada anglais, c'est la souveraineté/partenariat qui s'impose alors comme solution de rechange elle aussi «raisonnable défendue par des citoyens modérés qui recherchent une solution politique au mal canadien».

On n'a donc pas tort de voir dans ce programme une version up-to-date d'un fédéralisme asymétrique régi par un gouvernement à géométrie variable, qui vise à accorder une place significative au Québec dans l'ensemble canadien, sans vraiment remettre en question ses fondements: un fédéralisme postmoderne en quelque sorte, adapté au goût du jour, sans ancrage historique et sans la portée politique singulière qu'implique un authentique projet d'indépendance.

Ce rejet de l'option indépendantiste est conséquent avec le refus concomitant de prendre sérieusement en compte l'histoire. Tout se passe en effet comme si la question nationale n'était pour Seymour qu'une question immédiatement contemporaine, sans inscription et sans signification dans le long terme.

Cela l'amène à mettre entre parenthèses l'émergence du néonationalisme dans le contexte de la Révolution tranquille et des luttes de libération nationale des années 1960. Cela le conduit à affirmer que les souverainistes, «depuis toujours», n'ont jamais désiré autre chose que la souveraineté-association comme si ce projet n'avait pas d'abord pris la forme de la revendication indépendantiste, qui impliquait une rupture nécessaire avec le Canada anglais avant tout examen d'association.

Réduit à la souveraineté/partenariat, le projet d'indépendance, qui se définissait par une volonté de libération nationale et sociale du peuple québécois, ne représente guère plus qu'un compromis, qu'une solution d'accommodement tout à fait compatible avec le maintien de l'Etat canadien à peu près tel qu'il est. Ce serait une solution si modérée et si raisonnable, si moralement irréprochable pour reprendre les termes qu'affectionne Seymour, qu'elle pourrait sans doute intervenir sans rien bousculer, mais sans rien changer de fondamental non plus.

Le réseau des Intellectuels pour la souveraineté (IPSO) se reconnaît-il dans ce projet? La question se pose inévitablement compte tenu que Seymour a été longtemps son président désigné et que sa prise de position, pour autant que je sache, n'a pas fait l'objet de critiques des membres du groupe, du moins sur la scène publique.

On est donc en droit de se demander si on a affaire à un réseau d'intellectuels indépendantistes ou à une officine directement au service de l'option partenariale du Bloc et du Parti québécois. Si c'est bien le cas, on ne voit pas trop ce que des intellectuels indépendantistes pourraient faire dans un tel regroupement où leur option et leurs analyses ne peuvent être que secondarisées, marginalisées et neutralisées par le discours hégémonique des péquistes et de leurs alliés fédéraux.