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Les "affaires de la cité" doivent susciter l'intérêt
de tous les citoyens et de toutes les citoyennes, mais elles sollicitent
en particulier les intellectuels. Cela est d'autant plus vrai
que ceux-ci ont joué un rôle déterminant dans
le développement du Québec contemporain, rôle
auquel ils ne doivent pas renoncer au moment où le peuple
est invité à prendre des décisions majeures
sur son avenir collectif. Les intellectuels ne doivent pas démissionner
de l'esprit de liberté qui est leur bien le plus précieux.
Ils négligeraient leurs responsabilités s'ils prétendaient
que leur désengagement équivaut à une garantie
de sérieux et d'objectivité, et s'ils s'abstenaient
d'intervenir sur la place publique. Il arrive un temps où
ne rien faire et ne rien dire, c'est en fait entériner
le statu quo.
Il faut, comme le suggérait naguère un intellectuel
québécois, prendre la "ligne du risque".
Le conformisme, la torpeur et l'inertie qui règnent doivent
être surmontés. Les intellectuels ont la responsabilité
de prendre la parole dans les moments cruciaux de l'histoire.
Ils peuvent articuler, préciser et clarifier les idées
que leurs concitoyens sentent intuitivement. Dans le cas présent,
ils peuvent offrir des arguments nouveaux pour faire la souveraineté.
Voilà pourquoi il nous semble nécessaire d'intervenir
dans le débat référendaire, et de manifester
notre appui à la souveraineté du Québec.
Plusieurs considèrent que tout a été dit
sur le sujet, et que les citoyens du Québec n'ont plus
qu'à attendre l'automne pour cocher OUI ou NON. Mais la
réalité est plus complexe. La question des nations
est en ce moment au coeur de tous les débats partout à
travers le monde. Les solutions concrètes que divers pays
apportent à leurs problèmes, tout comme les recherches
théoriques qui foisonnent à ce sujet en droit, en
philosophie, en histoire, en science politique et en études
culturelles, peuvent et doivent alimenter notre réflexion.
C'est dans cette optique que notre groupe comprend des gens des
milieux de la recherche, de l'enseignement et de la culture. Notre
groupe est structuré comme un réseau de réseaux,
où chacun agit selon sa spécialité et en
son nom propre, tout en reconnaissant la nécessité
de l'engagement commun et de l'action concertée. Au cours
de la campagne référendaire qui s'amorce, nous ferons
valoir en détail plusieurs arguments en faveur de la souveraineté.
Voici un bref aperçu des questions que nous aborderons.
HUIT ARGUMENTS POUR LA SOUVERAINETÉ
1) L'argument identitaire
Les Québécois et les Québécoises forment
un peuple. Il n'est pas dit que tout peuple doive se doter d'un
État souverain, et les Québécois ont d'ailleurs
tenté pendant longtemps de fonctionner dans le cadre fédératif
canadien. Mais le Canada refuse de reconnaître au Québec
le statut de peuple fondateur et de lui donner les outils devant
lui permettre de se développer pleinement. Il faut prendre
acte de cette incapacité du Canada à se penser comme
un État multinational. Il faut cesser de rêver en
croyant qu'une négociation constitutionnelle demeure possible.
Il est temps pour les citoyens du Québec de se doter d'un
État à leur image. Cet État, qui se voudra
inclusif de tous les citoyens qui le désireront, sera fondé
sur la territorialité et sur la langue commune, reconnaîtra
ses nations autochtones et sa minorité nationale anglophone,
et continuera à offrir aux immigrants un projet intégrateur
qui les respecte en en faisant des citoyens à part entière.
2) L'argument linguistique
Parce qu'une charte des droits d'inspiration individualiste s'y
trouve enchâssée, la constitution canadienne permet
que soient contestées devant les tribunaux les lois du
gouvernement du Québec. Les lois linguistiques québécoises
ont été contraintes par cette situation. La souveraineté
permettra de confier à un gouvernement représentatif
la responsabilité de la promotion et de la protection du
français. Nous pourrons ainsi nous doter des lois que nous
jugeons nécessaires, et cela en tout respect des droits
des individus et des communautés francophones et anglophones.
La survie du fait français est aujourd'hui acquise au Québec.
En nous donnant les outils pour maîtriser tous les aspects
du dossier linguistique, nous pourrons améliorer encore
la capacité de vivre ensemble de tous les citoyens du Québec.
3) L'argument culturel
Malgré qu'il soit un petit peuple, le Québec compte
des créateurs qui ont fait leur marque dans le monde entier.
Or, pour que des gens continuent à vouloir consacrer leur
vie à la culture, le climat doit être propice. Il
faut d'abord que les gouvernements tout autant que les entreprises
cessent de considérer le financement de la culture comme
un geste de charité. Mais il faut aussi ne jamais oublier
que la culture va au-delà de l'économique. La culture
fournit des ancrages symboliques vitaux, elle contribue à
développer et à nourrir l'imaginaire d'une communauté.
Pour qu'elle puisse faire tout cela, il lui faut cependant pouvoir
se déployer dans un espace de liberté. Cet espace,
il peut être offert entre autres par une communauté
qui se sent assez sûre d'elle-même pour aimer les
créateurs qui la dérangent.
4) L'argument de la solidarité
En se donnant un pays, les Québécois et les Québécoises
poseront les bases d'une solidarité réelle qui favorisera
la compréhension entre les citoyens malgré leurs
intérêts parfois divergents. La solidarité
fait en sorte que les individus aperçoivent autre chose
que leur intérêt individuel, et les amène
à accepter de faire leur part. Cette solidarité
nationale n'est pas qu'un mot d'ordre idéaliste : elle
entraîne des répercussions économiques et
sociales déterminantes. De l'avis de tous, les problèmes
économiques et sociaux les plus graves au Québec
sont le chômage, la pauvreté des femmes, le décrochage
scolaire, l'insertion des jeunes sur le marché du travail,
le maintien des programmes sociaux, le déficit et la dette.
Les solutions à ces problèmes demandent que les
différents acteurs sociaux se concertent, mais aussi que
chacun, individu ou entreprise, accepte d'y mettre du sien. En
ce sens, la décision de se doter d'un État souverain
constitue en soi un projet de société, puisqu'elle
manifeste concrètement la solidarité des citoyens
et leur désir de travailler à l'établissement
d'une société plus juste.
5) L'argument de la légitimité politique
Ce n'est que s'il est pleinement légitime qu'un gouvernement
possède la marge de manoeuvre nécessaire pour gérer
les questions sociales difficiles et les problèmes économiques
comme les déficits, les dettes et les récessions.
Si le gouvernement fédéral avait été
fondé sur des solidarités réelles plutôt
que sur un concept abstrait de la nation canadienne, il aurait
eu suffisamment de légitimité pour amorcer dès
les années 70 les restrictions budgétaires minimales
qui s'imposaient dans les programmes sociaux. Au lieu de cela,
et parce qu'il ne possédait pas dans les faits la légitimité
requise, il a sombré dans l'électoralisme, cédant
aux exigences parfois indues des électeurs, aux groupes
de pression divers, aux lobbys des entreprises et aux investisseurs
étrangers. La souveraineté du Québec confèrera
une plus grande légitimité au pouvoir politique
québécois, puisque celui-ci sera l'expression d'une
communauté qui se sera dotée d'un projet commun.
6) L'argument de la décentralisation
Dans les dernières années, la décentralisation
est devenue le mot d'ordre de l'efficacité organisationnelle.
Dans la perspective de la souveraineté du Québec,
la décentralisation s'effectuera au profit des pouvoirs
régionaux qui sont placés à proximité
de l'activité économique. À court terme,
la décentralisation des appareils gouvernementaux entraînera
des épargnes à cause de l'élimination des
dédoublements. À plus long terme, elle permettra
une plus grande efficacité puisqu'elle rapprochera les
centres de décision de leurs marchés. Cette décentralisation
devra cependant être menée avec prudence et équité
: elle ne doit pas déresponsabiliser les gouvernements
ou favoriser l'application d'un pouvoir arbitraire, mais plutôt
viser à remettre entre les mains des citoyens les leviers
décisionnels.
7) L'argument de l'égalité entre les communautés
nationales
Le gouvernement canadien n'a pas tout mis en oeuvre pour assurer
un développement économique équitable entre
les principales communautés nationales. Suite à
une série de politiques mises en oeuvre depuis plus de
trente ans par le gouvernement fédéral (politique
nationale de l'énergie, Pacte de l'automobile, centralisation
des contrats de recherche et développement, absence de
protection des brevets pharmaceutiques, et évidemment taux
d'intérêt élevés), la région
de Toronto est devenue le centre nerveux de l'économie
canadienne. Un État central multinational doit pourtant
tenir compte du principe de l'égalité entre les
peuples qui le constituent. Il est temps de prendre le contrôle
des leviers politiques et économiques que le gouvernement
fédéral détient et qu'il n'a pas utilisés
à bon escient.
8) L'argument constitutionnel
À la suite du rapatriement illégitime de la constitution
en 1982, le Québec s'est trouvé exclu de la famille
canadienne. Par ce coup de force constitutionnel, le Canada a
limité les pouvoirs du Québec en matière
de législation linguistique (la clause Canada) et imposé
une charte des droits essentiellement individualiste qui confie
à des juges nommés par l'État fédéral
des pouvoirs considérables. Il a posé ce geste sans
référendum, et en allant à l'encontre de
la volonté explicite du Québec et de son Assemblée
nationale. Le Canada a ainsi violé le pacte sur lequel
la fédération était fondée. Depuis
ce temps, toutes les négociations destinées à
réintégrer le Québec dans le giron constitutionnel
ont échoué, démontrant le caractère
irréconciliable des aspirations québécoise
et canadienne. Le Canada voit maintenant le Québec comme
une minorité culturelle parmi d'autres, alors que le Québec
est et se considère comme un des peuples fondateurs du
pays. Face à ce désaccord fondamental, le Québec
n'a qu'une solution : il doit devenir souverain pour se doter
d'une constitution à son image.
APPEL À L'ENGAGEMENT
Les considérations qui précèdent amènent
inexorablement à une conclusion : l'avenir du Québec
passe par la souveraineté. Nous comptons que l'exposition
détaillée de ces arguments suscitera des débats
et des prises de conscience dans les milieux intellectuels et
ailleurs. Au cours des semaines et des mois qui viennent, nous
allons passer à l'offensive et répliquer de façon
systématique à tous les détracteurs de la
souveraineté. De plus, notre action ne sera pas seulement
ponctuelle puisque nous entendons nous impliquer après
le référendum, notamment pour donner notre avis
sur la future constitution du Québec. La liberté
d'opinion et la liberté d'expression ne signifient rien
si l'on en use pas. Nous lançons un appel solennel aux
intellectuels de toutes les tendances, de toutes les institutions
et de tous les milieux pour qu'ils se joignent à nous.
Il y va de l'avenir du Québec.
(Juin 1995)
Jocelyne COUTURE, Pierre GENDRON, Guy LACHAPELLE, Jacques-Yvan MORIN, Kai NIELSEN, Guy ROCHER, Michel SARRA-BOURNET, Mathieu Robert, SAUVÉ, Michel SEYMOUR, Geneviève SICOTTE, Daniel TURP, Jules Pascal VENNE
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