Les professeurs Cohen et Fournier
et la chronique de Jacques Julliard «Pour que le Québec... reste libre!»

Claude G. Charron

22.3.00


On connaît le dicton: "À trop chercher la paille dans l'oeil du voisin, on ne regarde pas la poutre qu'on a dans le sien". La paille, c'est l'expression "marranes linguistiques" utilisée par Jacques Julliard dans son texte: Pour que le Québec...reste libre (Le Nouvel Observateur, 4 mars). La poutre, c'est "nazisme et solution finale", une "emphase" ou enflure verbale qui semble s'être logée dans l'oeil de deux universitaires, très Québéco-Canadians, en réaction au texte du cousin Julliard. (Yolande Cohen et Marcel Fournier: Jacques Julliard et la solution finale, La Presse, 14 mars 2000)

Paille dans l'oeil de Julliard ? En tout cas, ce journaliste ennemi des nationalismes exacerbés fait preuve ici d'une connaissance des hommes et de leurs travers. En Europe, n'est-ce pas dans l'Espagne de l'Inquisition que le malheur des Juifs a commencé ? Pour survivre au pays de Ferdinand et d'Isabelle, valait mieux se convertir. Ou faire tout comme. Dans son article, Julliard nous rappelle que, du moins hors Québec, le Canada a connu son lot de marranes: ces familles Leblanc et Lebrun, pour mieux survivre, ont dû se résoudre à se transformer en White et en Brown; ces enseignantes héroïques devant crier aux enfants de cacher leurs manuels scolaires français dès qu'elles entendaient les pas de l'inspecteur dans le corridor.

Il semble par contre qu'une grosse poutre se soit logée dans l'oeil des Cohen et Fournier quand ils associent les "marranes linguistiques" de Julliard aux nazis et à la solution finale. On a beau fouiller coins et recoins de son texte, pas une fois Julliard ne fait mention de cette période sombre de l'histoire de l'humanité. Comment aurait-il pu le faire? Cela n'a rien à voir avec le contentieux Québec-Canada.

Mais à y regarder deux fois, il n'y a pas la moindre paille dans l'oeil du chroniqueur du Nouvel Observateur. Si "un historien et essayiste de la trempe de Jacques Julliard" (dixit Cohen et Fournier) souscrit à la thèse que le projet de loi C-20 "risque de réduire les francophones au statut de colonisés et de marranes linguistiques", c'est justement parce que cet intellectuel a une capacité hors du commun de lire l'histoire. Celle de son pays et celle des Juifs l'ont beaucoup aidé à tirer des leçons qui ont valeur de civilisation. N'est-ce pas dans le très laïc Hexagone que, quatre siècles après les événements d'Espagne, le très marrane Dreyfus a dû subir les foudres d'une nouvelle Inquisition ? N'est-ce pas cet événement qui a convaincu un certain Theodor Herzl d'aller de l'avant avec la création d'un État juif ? Pas surprenant qu'un Julliard en vienne à comprendre que les francophones d'Amérique du Nord, ne voulant pas continuer à se transformer en marranes linguistiques, prennent de plus en plus conscience qu'ils ont besoin de se créer un État bien à eux.

Julliard a tout à fait raison de dire que le projet de loi C-20 enfonce encore plus les Québécois dans un statut de colonisés. Ce statut est bien perceptible dans le texte des Cohen et Fournier. À moins que ceux-ci soient, comme certains cocus, des marranes contents. C'est pourquoi nos deux professeurs se sentent si à l'aise et acceptent toute la désinformation qui entoure le projet de loi C-20. N'est-ce pas être colonisés jusqu'à la moelle que de considérer les Québécois comme un peu plus bêtes que les autres Canadiens puisque à deux reprises, en 1980 et en 1995, ils ont accepté de répondre à une "question confuse"? Il faut donc maintenant protéger ces Québécois contre eux-mêmes.

S'ils continuent à soutenir l'État canadien dans son effort d'isoler le Québec sur le plan international, Cohen et Fournier mériteront bientôt la médaille du Gouverneur général. Ces deux professeurs savent que la "Loi sur la clarté" n'empêchera jamais le peuple québécois de décider de son avenir. S'ils tiennent tant à tirer sur le messager Julliard et à déformer son message, c'est qu'au nom de l'unité nationale, ils militent afin que d'autres intellectuels européens n'imitent pas Julliard et que, prenant conscience de la mauvaise foi du reste du Canada face au Québec, ils ne fassent pas un jour pression sur leur gouvernement pour que celui-ci reconnaisse le Québec en tant qu'État souverain.

À l'instar de Julliard, il faut reconnaître que le projet de loi C-20 est un geste inamical pour la communauté francophone dans la mesure où une majorité anglophone au Canada pourrait décider ce qui est bon pour la majorité francophone au Québec. Mais Julliard n'est pas allé encore assez loin. C-20 est également un dangereux précédent pour la démocratie puisque, par sa clause d'interprétation d'une majorité claire, il ouvre la porte à une inégalité entre les votants lors d'un éventuel référendum sur la souveraineté.

C-20 est aussi un projet de loi dangereux dans la mesure où il semble accepter comme normal un éventuel dépeçage du territoire du Québec. Et à partir de critères ethniques! Julliard en aurait glissé un mot que les Cohen et Fournier auraient eu raison de dire que son texte établit un quelconque lien entre Québec et nazisme. Mais ils auraient eu encore poutre en oeil puisque Julliard aurait surtout démontré que les partitionnistes à la Dion ont quelques points de ressemblance avec le pangermanisme de l'Anschluss. Les Sudètes, vous connaissez ?

Claude G. Charron
mercredi, 22 mars, 2000