|
Dans notre création réflexive, par procuration, nous avons inscrit le projet de l'autre comme étant sien. Et cela ne saurait être comme si nous étions seuls. De par les échanges entre nous deux se sont établis des manières, des systèmes et des stratégies pour s'affranchir momentanément de la modernité. Par incidence et à force de se produire ainsi du territoire, et ce, à même l'occupation d'espaces non protégés -- c'est-à-dire non-identifiés à un ordre éthique et esthétique du domaine réputé des arts visuels --, avec les années, nous nous sommes créés : Doyon/Demers (1). Cela implique une mémoire des attitudes et des actes de création issue d'un être-ensemble et d'une intention de continuité conceptuelle et intellectuelle dans la recomposition du moi divisé. Dans cette relation, la dimension que l'on reconnaît aux « je » est aussi variable que les décisions à prendre quotidiennement en ce qui concerne le couple, le couple d'artistes et le duo d'artistes (2). Or, ce qui nous habite et nous pousse à vouloir fusionner ces « je » -- sensibles à différents réseaux d'intérêts -- avec ce « nous » constant dans le projet créateur, c'est la perspective de voir se réaliser nos objectifs personnels à travers l'altérité désirée. Ainsi, dans ces rapports intimes, une dimension immanente s'est installée, nous permettant de saisir Doyon/Demers en tant que physicalité et substrat de l'oeuvre. Indisciplinaires (3), nous interrogeons la représentation de l'artiste, de l'oeuvre, de l'oeuvre d'art et au-delà. Du détournement des fonctions connues et convenues de l'artiste et des institutions artistiques -- autant avec l'accord de celles-ci qu'à leur insu --, nous faisons oeuvres et oeuvres d'art, hors les murs comme dans leur enceinte. Transducteurs du processus qui octroie le statut d'art à un acte, un lieu ou un objet, nous sommes devenus artisans de concepts qui font qu'une oeuvre d'art est dans ce que l'on fait de l'oeuvre. À l'évidence, l'exposition n'est pas, pour nous, un moment précis d'idéalisation. Étant sensibles au faire de l'autre -- Doyon à Demers et réciproquement --, cette réceptivité se traduit notamment par la conception et la réalisation de contextes de création auxquels nous intégrons des contextes de réception. En fin de compte, les mises en oeuvre que nous trouvons les plus dynamisantes sont celles qui transitent sur les notions de passage et de réseau, ainsi que celles qui explorent les limites éthiques et juridiques de l'oeuvre. La matière qui nous anime, c'est l'oeuvre (4), car c'est par le statut d'art que ressortiront les circonstances et les limites de ce qui l'aura fait exister comme oeuvre d'art. Et, parce qu'il nous est encore possible de considérer un devenir pour une oeuvre ne pouvant compter sur un passé légitimant, cela nous permet de mettre en lumière notre position, qui implique une manière paradoxale d'être à la fois autonomes et assujettis à l'esthétique dominante. Coureurs des bois dans l'art, nous avons assimilé l'esthétique de la forêt, de l'arbre et du paysage. Mais encore, nous partageons tout à loisir nos conceptions d'une esthétique sociale (5) où, entre autres, l'échange émotionnel s'improvise dans un processus de métamorphose et de correspondance qui émerge dans l'intensité d'un présent, aussi banal soit-il ! En ce sens, la sensibilité de l'individu est constamment appelée à se renouveler dans une consommation du présent. À tel point, qu'il y a des moments où l'on ne sait plus à quel moi se vouer ! Aller au libre-service, être pompiste; aller au guichet automatique, être caissier/caissière ou bien aller au travail : être et ne pas être Doyon/Demers. |