par Jean-François Ostermann
La numismatique peut se nourrir de petits riens. Ainsi, lorsque la télévision se hasardera à rediffuser un vieux classique du cinéma, Moby Dick, adapté du roman d’Herman Melville, prenez-vous le temps d’en regarder le début, en guettant la séquence de la première apparition du capitaine Achab, joué par Gregory Peck. Moment à la fois savoureux et atroce pour un collectionneur, il y promet à celui de ses marins qui apercevra une monstrueuse baleine blanche un doublon d’or espagnol, qu’il exhibe avant de le clouer au mât! Un cauchemar numismatique, car la pièce, trouée en son milieu, est bonne pour la fonte. Toutefois la séquence a ceci d’intéressant qu’avec un peu d’attention, la pièce peut être identifiée. Ce n’est pas un doublon espagnol, mais chilien (référence World coins Chile KM 84), frappé entre 1818 et 1834 (fig.1). L’arrêt sur image à partir d’un enregistrement du gros plan, trop fugitif, permettrait d’apprécier en détail cette pièce qui semble authentique et en très bon état. Par la suite, elle apparaît encore brièvement deux fois: brillant au soleil, puis remise à celui qui l’a gagnée.
On peut penser que les accessoiristes de Hollywood faisaient un peu nimporte quoi à l’époque. Et pourquoi pas sacrifier une vraie pièce d’or? Après tout, au prix du métal jaune en 1956 (35 dollars l’once) et les collectionneurs étant bien moins nombreux qu’aujourd’hui, autant utiliser des accessoires «authentiques». Mais si la pièce choisie surprend l’amateur, ce choix n’est pas aussi saugrenu et irréfléchi qu’il y paraît au premier abord.
Au XIX° siècle, le Chili est une des grandes étapes de la navigation maritime. Valparaiso, passage obligé sur la route du cap Horn, est alors le plus important port de la côte Pacifique de l’Amérique du sud (150000 habitants, le double de Strasbourg à l’époque). Il accueille tant les baleiniers chassant dans le Pacifique sud qu’un fructueux commerce de transit avec l’Europe, l’Australie et la Chine. Aussi les principales monnaies chiliennes de l’époque étaient-elles familières aux marins de tous bords. Et sans doute fort prisées de qui désirait oublier l’enfer du Horn en s’offrant un peu de bon temps à terre...
La plus précieuse est celle dont il vient d’être question, le Doblon de ocho ou Onza de oro, pièce d’or de 8 escudos (ou 16 pesos). Poids et titres de cette pièce sont censés être les mêmes que ceux des anciennes onces coloniales espagnoles (27,07 grammes, 875°/°°), en réalité légèrement plus faibles. Il en existe quatre types, produits en petites quantités: références World coins Chile KM 84 (1818-1834), KM 93 (1835-1838), KM 104.1/2 (1839-1845) et KM 105 (1846-1851).
En revanche, la plus abondante est le Peso, pièce d’argent de 8 reales d’abord inspirée de l’ancienne piastre coloniale espagnole (27,07 grammes, 902 °/°°). Il en existe deux types: KM 82.1/2 (1817-1834) (fig. 2) et KM 96.1/2 (1837-1849). Puis, en 1851, le peso d’argent chilien est aligné sur la pièce française de 5 francs (25 grammes, 900 °/°°). Là encore deux types: KM 129 (1853-1862) et KM 142.1 (1867-1891) (fig.3).
De tout cela, les numismates hexagonaux retiendront au moins qu’à la fin du XIX° siècle, ce dernier type a circulé en Polynésie française, à La Réunion, et même, par tolérance administrative, en France jusqu’à une loi d’expulsion de 1894. La chasse à la baleine avait alors déjà entamé son déclin, mais douze cents cap-horniers français sillonnaient les mers, voiliers plus compétitifs que les vapeurs sur les longues distances. Il pouvait être très avantageux d’en payer les équipages avec des pesos chiliens, donnés pour 5 francs, alors qu’achetés au poids contre de l’or, ils n’en coûtaient que la moitié au spéculateur avisé. Il n’y a pas de petits profits.
Références et illustrations:
Copyright © Jean-François Ostermann 1999