L'IncUNAble: Cours du franc francais en Argovie et à Bale vers 1840.

Par Jean-François Ostermann, extrait du liaison de l'U.N.A.

L'extrême diversité des émissions cantonales suisses jusqu'au milieu du XIX° siècle est généralement connue des numismates, même si ce n'est pas leur domaine de collection. Il suffit de feuilleter un catalogue général pour en avoir un aperçu. Pourtant cet abondant monnayage n'a que très imparfaitement répondu aux besoins des échanges, d'où un large recours aux espèces étrangères, parmi lesquelles les monnaies françaises ont occupé une place appréciable.

S'il est malheureusement assez difficile de cerner l'usage pratique, quotidien, des monnaies, une approche au moins théorique en est cependant possible par les documents officiels que sont les tarifs ou mandats monétaires cantonaux. On s'intéressera plus particulièrement ici au traitement réservé, vers 1840, aux monnaies françaises du système décimal dans deux cantons très proches de l'Alsace, Argovie et Bâle, d'après le tarif de 1832 complété en 1837 pour le premier, d'après celui de 1839 pour le second.

Une particularité commune d'Argovie et de Bâle est la pratique d'une double tarification des espèces, qui distingue monnaie courante et monnaie de capital:

Concrètement, à titre d'exemples, cela donne pour Bâle:

Le cours des espèces en monnaie de capital est généralement inférieur, au mieux égal, au cours en monnaie courante. Des espèces ayant un cours en monnaie courante, y compris des pièces suisses en général et même des pièces du canton édictant le tarif, peuvent ne pas être admises comme monnaies de capital. Ainsi Argovie n'admet pas ses propres espèces d'une valeur nominale inférieure à 1 franken et Bâle va jusqu'à n'admettre aucune de ses propres espèces d'argent!

Ceci posé, le tableau suivant récapitule les tarifications des espèces décimales françaises et de la seule monnaie étrangère expressément admise tant comme monnaie courante que comme monnaie de capital dans les deux cantons, le kronentaler.

ArgovieArgovieBâleBâle
40 francsCourantCapitalCapitalCourant
20 francs28?2728
10 francs1413,6013,5014
5 francs3,503,403,3753,40
2 francs1,40------1,40
1 franc0,70------0,70
1/2 franc0,35------0,35
1/4 franc---------0,175
Kronentaler43,923,854

Ne sont concernées que les espèces d'or et d'argent; le billon et le cuivre français n'ont pas cours légal et pour cause: les cantons suisses souffrent déjà tous d'une pléthore de divisionnaires médiocres. En monnaie courante, les deux tarifications cantonales sont identiques, à la seule réserve qu'Argovie n'admet pas la pièce d'un quart de franc, qui a cours légal à Bâle. En monnaie de capital, les deux cantons écartent les espèces françaises inférieures à la pièce de 5 francs; le tarif d'Argovie ne mentionne pas expressément la pièce de 40 francs, mais il est probable qu'elle devait être admise au double du tarif de celle de 20 francs. Par rapport à la valeur en monnaie courante, on constate une perte sensible: -2,85% en Argovie, -3,57% à Bâle; mais dans les deux cas elle touche également les espèces d'or que d'argent, ne cherchant pas à privilégier un métal précieux par rapport à l'autre.

Comparées aux espèces suisses admises, généralement reçues au pair ou avec seulement 2,5% de perte pour les talers d'argent à Bâle, les espèces décimales françaises semblent défavorisées. Mais comparées à la seule espèce étrangère admise comme monnaie de capital dans les deux cantons, le kronentaler (de Brabant, Bade, Bavière ou Wurtemberg), le propos doit être nuancé. En Argovie, les espèces françaises perdent davantage que le kronentaler: -2,85% contre -2%. A Bâle, elles sont très légèrement avantagées par rapport à lui: - 3,57% contre -3,75%.

Mais plutôt que de dépréciation en monnaie de capital, il vaudrait mieux parler de surévaluation en monnaie courante: les populations ont tendance à arrondir vers le haut la valeur d'échange des grosses espèces étrangères qui leur sont familières. C'est à la fois une commodité de calcul et une "prime" à la bonne monnaie. Car une pièce de 5 francs est plus pratique et de ce fait plus facilement acceptée que son équivalent en espèces divisionnaires cantonales (34 ou 33 3/4 batz) qu'il faut recompter, sans oublier les contestations qui peuvent naître du billon, déjà médiocre à l'état neuf et souvent très usé par une longue circulation. En faisant le calcul inverse du précédent, les primes de la monnaie courante sur la monnaie de capital sont: Argovie, espèces françaises +2,9%, kronentaler +2%; Bâle, +3,7% et +3,9% respectivement. Le croirait-on, en ce temps-là, la monnaie française était assez appréciée en Suisse...

A l'heure où de nombreuses personnes s'inquiètent des conséquences pratiques du passage à la monnaie unique européenne, le souvenir des subtilités de la circulation monétaire au siècle dernier devrait en relativiser certaines difficultés.

Copyright © U.N.A. 1997

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