Quelques réflexions sur les «Tiffin» et les «Buste et Harpe»

par Dominic Labbé

Parmi les nombreux jetons coloniaux, certaines pièces attirent plus l'attention que d'autres. Parmi celles-ci, les pièces de fabrication locale ont un intérêt particulier. On peut penser aux jetons de forgeron, aux sous bouquet de Jean-Marie Arnault ou aux imitations de jetons au chardon de la Nouvelle-Écosse. Cependant, deux séries occupent le haut du pavé dans ce domaine: les «Tiffin» et les «Buste et Harpe».

Lorsque l’on pense aux imitations des pièces «Tiffin» et «Buste et Harpe», plusieurs questions se posent: par exemple: où furent-elles fabriquées, combien d’ateliers furent impliqués et pourquoi y-a-t-il autant de variations dans la fabrication? Courteau, dans ses monographies sur ces deux sujets, nous permet d’avancer certaines hypothèses. Ces informations, jumelées avec des observations, peuvent permettre de tirer quelques conclusions, ou a tout le moins de jeter certaines balises quant à l'histoire de ces pièces.

Il semblerait que Montréal, ou son voisinage, soit le lieu désigné. Il est courant de lire que Montréal fut la plaque tournante de la contrefaçon à l’époque, mais il existe aussi des preuves tangibles de cette hypothèse. Un marchand de la région de Montréal m’a présenté un lot de pièces trouvées dans une rivière de la région par l’un de ses clients. Le lot de pièces comprend des imitations de «Tiffin» et de «Buste et Harpe» dont la couleur particulièrement dorée démontre un séjour dans l’eau. De plus, le marchand semble avoir confiance aux dires de ce client. Les pièces trouvées contiennent majoritairement des «Tiffin» sans légende et des «Buste et Harpe» avec le portrait du Courteau 1 et ses différents revers.

Un question intéressante est de savoir si les pièces furent produites au même atelier ou dans des endroits différents. Les différences de qualité entre les pièces pourraient nous amener à penser qu’il y a eu plusieurs ateliers, mais il ne faut pas sauter aux conclusions trop rapidement. Regardons l'analyse que l'on peut faire des pièces.

Une façon de résoudre l’énigme est de constituer un tableau des variétés et de voir les combinaisons possibles. On voit dans les tableaux inclus, les pièces existantes selon Courteau. Dans les cas des «Tiffin», on voit clairement trois groupes d’imitations. Le groupe principal contient les variétés sans légende et quelques variétés avec légende, puis deux groupes séparés de pièces avec légende. Le cas des «Buste et Harpe» est beaucoup plus simple, on constate que toutes les pièces sont reliées les unes aux autres. On voit donc qu’il y a au plus quatre ateliers différents. Il est même possible qu’il y en ait eu moins. En effet, il se pourrait que deux groupes furent produits au même atelier.

Lors que l’on parle d’atelier, il faut cependant voir ce terme de façon assez large. On parle ici d’une certaine suite dans la production: utilisation de mêmes matrices, hybrides entre différentes matrices. On ne peut savoir si toutes les pièces furent produites dans le même lieu physique, par les mêmes employés. Le contraire serait plutôt probable. Le fait que cette production n’était pas légale laisse penser qu’il est possible que plusieurs lieux furent utilisés, que des déménagements fréquents aient été nécessaires et que plusieurs artisans furent impliqués. Ceci expliquerait les différences de qualité entre les pièces d’un même groupe, selon l’équipement disponible et l’artisan sollicité. Le cas des «Buste et Harpe» est frappant. On constate une différence importante dans la qualité des pièces produites, tant au niveau de la gravure, de la frappe que des flans utilisés. Mais pourtant, toutes les pièces sont reliées entre elles d'une façon ou d'une autre. On peut cependant croire qu’un individu ou un groupe fut à l’arrière de cette production et a assuré la continuité.

Si l’on essaie de faire des liens entre les groupes, on peut facilement relier le groupes des «Buste et Harpe» avec le groupe de «Tiffin» comprenant le Courteau 17. Sur cette dernière, on distingue assez bien une harpe derrière le souverain. On pourrait penser qu’il s’agit de pièces surfrappées, mais le fait que les pièces examinées montrent toutes la harpe positionnée de la même façon implique plutôt une matrice modifiée. On aurait ainsi regravée une matrice avec un dessin d’un autre type. Peut-être parce les «Buste et Harpe» étaient devenues moins populaires que les «Tiffin». Ces deux groupes sont ainsi reliés.

Pour ce qui du groupe principal de «Tiffin», il est possible qu’il fut produit par le même atelier que les «Buste et Harpe» si l’on considère le lot trouvé dans la rivière. Cependant, on ne peut pas en être certain. Le dernier groupe de «Tiffin» (Courteau 18 à 20) est difficile à relier aux autres. La qualité des pièces est supérieure aux pièces précédentes et aucun indice ne permet de tirer des conclusions. On peut donc voir qu’il y a au plus trois ateliers, peut-être même seulement deux, possiblement situés dans la région de Montréal.

Charte des variétés des jetons Tiffin

Charte des variétés des jetons Tiffin

Si l’on veut situer dans le temps la production de telles pièces, il y a des éléments qui nous éclairent. Les imitations ne peuvent avoir été produites qu’après les «originales», mais avant l’arrivée des sous habitants, au début de 1838, qui auraient rendus une telle production plus risquée du côté financier et sûrement moins facile à écouler sur le marché.

Les «Buste et Harpe» semblent vraiment dater de 1825 selon plusieurs sources. La date inscrite sur les originales était donc bonne, mais elle dut être modifiée pour 1820, en raison de la loi anti-jeton passée en 1825. On peut penser que les imitations ont suivi assez rapidement après cette date. Les pièces les plus lourdes (autour de 6 grammes) furent produites à cette époque. La production a dû s’étendre sur plusieurs années lorsque l’on voit la masse de certaines, autour de 4 grammes dans les cas extrêmes. Cette légèreté correspond plus à la période précédant 1837, possiblement 1835-1836.

Charte des variétés de jetons Buste et Harpe

Charte des variétés de jetons Buste et Harpe

Si les pièces originales de Thomas Halliday remontent à 1812, les pièces importées par Joseph Tiffin, épicier montréalais, seraient arrivés au Canada vers 1832 selon McLachlan, qui a pu obtenir de telles informations de premières mains. Les imitations seraient apparues quelque temps après, pour se poursuivre possiblement jusqu’en 1836. La période de production plus courte est justifiée par la plus petite différence de masse entre les pièces. On voit donc que ces deux séries sont intimement liées. Le nombre de pièces que l’on trouve aujourd’hui laisse supposer la quantité énorme de ces pièces légères qui furent produites et le profit que certains entrepreneurs ont dû en tirer.

Dans cet article, j’ai essayé de présenter quelques réflexions personnelles sur ces deux séries importantes de la numismatique coloniale et les conclusions que j’ai essayées de tirer ne sont pas à l'épreuve de toute critique. J’accueillerai donc avec plaisir les commentaires d’autres numismates sur le sujet.

Copyright © Dominic Labbé 1995

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