Comparaison Russie-Canada

par Jean-François Ostermann

Une recherche bibliographique ayant livré divers matériaux statistiques, il a paru intéressant sinon divertissant de tenter une comparaison sommaire entre la Banque d’Etat russe et les banques à charte canadiennes à la veille de la Première guerre mondiale. Le décalage chronologique d’environ un an entre les deux situations ne devrait pas être gênant puisqu’il s’agit seulement de dégager des orientations générales.

RUSSIECANADA
Banque d’Etat
situation au 29 juillet 1914
(montants en millions de roubles)
Chiffres cumulés des 25 banques à charte
situation au 30 septembre 1913
(montants en millions de dollars)
Liquidités: 1.817,1
dont or: 1.603,6
Liquidités: 261,8
dont or: 42,8
dont billets du Dominion: 90,5
Billets en circulation: 1.633,3
couverture or: 98,2%
couverture liquidités: 111,2%
Billets en circulation: 111,1
couverture or: 38,5%
couverture or et billets du Dominion: 119,9%
couverture liquidités: 235,6%
Couverture créances à vue / liquidités: 65,3%
couverture créances à vue / or: 57,6%
Couverture créances à vue / liquidités: 53,1%
couverture créances à vue / or: 8,6%
couverture créances à vue / or et billets du Dominion: 27%
N.B.: les pourcentages donnés pour les banques à chartes sont des chiffres moyens, qui ne reflètent pas la situation exacte de chaque banque.

Relevons d’abord pour les banques à charte canadiennes le remarquable taux de couverture des billets en circulation par les liquidités : 235,6% contre «seulement» 112,2% pour la Banque d’Etat russe. Donc, pour chaque dollar en billet de banque à charte en circulation, les banques à charte prises globalement ont en moyenne 2,356 dollars de liquidités en caisse.

Mais la nature de ces liquidités diverge sensiblement: côté russe, la part de l’or atteint 98,2% et il s’agit intégralement d’or physique, alors que côté canadien, l’or physique ne représente que 38,5%. Si les banques à charte canadiennes atteignent un taux de couverture or de 119,9%, c’est en y intégrant l’encaisse en billets du Dominion, qui ont un statut de certificats de dépôt d’or.

Le reste des liquidités est constitué de lettres de change et d’avoirs dans d’autres banques, à l’étranger seulement pour la Banque d’Etat russe, dans des banques canadiennes et étrangères pour les banques à charte.

La nette différence qui apparaît dans le taux de couverture des créances à vue témoigne de la gestion globalement dynamique (ou audacieuse, ou téméraire selon les points de vue) des banques à charte canadiennes: l’ensemble de leurs liquidités ne représente que 53,1% des créances immédiatement exigibles (billets en circulation, dépôts à vue), leur couverture en or physique seulement 8,6%, leur couverture or 27% en comptant les billets du Dominion. En comparaison, les chiffres de la Banque d’Etat russes semblent bien plus rassurants, révélant une gestion plus prudente (ou plus timorée, ou plus rigide selon les points de vue): non seulement le taux de couverture des créances à vue par les liquidités est plus élevé, mais l’écart entre ce dernier et le taux de couverture or est nettement plus faible que celui des banques à charte.

Les amateurs de finance-fiction calculeront qu’en appliquant les taux de couverture or russes, les banques à charte canadiennes auraient dû globalement limiter la circulation de leurs billets à 43,5 millions de dollars. Inversement, l’audace canadienne appliquée à la circulation des billets de la Banque d’Etat russe aurait porté son montant à 4.166,2 millions de roubles...

Bibliographie:
Dierschke K., Muller F., Die Notenbanken der Welt, Berlin 1926 P>

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