LE ROUBLE OR: thématique

par Jean-François Ostermann

Chaque domaine a ses raretés et les signes monétaires russes de la période 1897-1914 ne font pas exception. Mais, à moins de vouloir se constituer une collection par années, marques de maîtres, signatures et variantes, celui-ci est sans doute un des plus accessibles car monnaies et billets sont disponibles en abondance, souvent en excellente qualité et encore à des prix les rendant accessibles aux plus petites bourses. Tout simplement parce qu’avec la Première guerre mondiale, la Révolution bolchevique et l’inflation, beaucoup de monnaies, souvent fleur de coin ou au moins superbes, ont été thésaurisées, et certains billets n’ont que peu circulé, ou ont été transférés hors de Russie et n’ont pu être échangés lors de la conversion de 1921 (10.000 roubles anciens pour 1 nouveau).

Même s’il ne désire pas aborder cette thématique, un collectionneur, surtout débutant, aurait tout intérêt à examiner attentivement ces monnaies et billets lorsqu’il a l’occasion de les rencontrer, car ils sont un excellent support pour s’exercer à évaluer des états de conservation.

Mais si un collectionneur, surtout débutant, était tenté par cette thématique, une mise en garde s’impose. Non seulement il ne faut espérer aucune plus-value, même à long terme, mais une revente se fera certainement à perte, aucun commerçant n’ayant intérêt à s’encombrer d’une marchandise aussi commune.

Cette thématique peut être considérée comme un point de départ, une préparation à d’autres développements, comme se spécialiser en numismatique russe, ou aborder une collection générale consacrée au début du XX° siècle par exemple. Mais elle peut aussi se suffire à elle-même, comme un dérivatif qui permet de se changer les idées quand on ne trouve pas de quoi faire avancer sa collection principale. Enfin, disposer d’une série russe à côté d’une série canadienne peut contribuer à mettre cette dernière en perspective, donc en valeur, tant sur le plan historique qu’esthétique.

Ceci posé, familiarisons-nous un peu avec ces monnaies et billets avant de tenter une approche du marché.

Se familiariser avec les monnaies et billets

Pour toutes les monnaies, quel que soit le métal, l’examen de l’aigle bicéphale (à deux têtes) permet une première évaluation de l’état de conservation.

Le point le plus sensible est certainement la couronne qui surmonte l’aigle: en principe très ornementée, elle apparaît souvent légèrement estompée même sur des pièces superbes à fleur de coin; plutôt que d’usure, il s’agit d’une fatigue ou d’un encrassement du coin à la frappe.

Vient ensuite le globe crucigère (surmonté d’une croix) que l’aigle tient dans sa serre gauche (donc à droite lorsque l’on regarde la monnaie): sur une pièce neuve et bien frappée, on doit pouvoir y observer une sorte de T inversé ornementé. Si ce motif n’est pas visible, ou estompé, c’est soit un indice d’usure, soit un indice de fatigue ou d’encrassement du coin à la frappe; on peut trancher entre les deux options après l’examen complet de la pièce.

Sur ses ailes, l’aigle porte huit écus armoriés; détaillons-les pour les puristes, de gauche à droite: Kazan, Pologne, Chersonèse-Tauride et Kiev-Vladimir-Novgorod, Finlande, Caucase, Sibérie, Astrakhan. Pour mémoire, l’écu sur le poitrail de l’aigle représente Saint Georges terrassant le dragon. Sur les pièces de billon, la gravure des motifs de ces écus est très nette et résiste bien à une certaine usure. Pour les autres métaux, c’est plus délicat. Sur les pièces de cuivre neuves, les motifs sont nets mais sans grande profondeur; sur celles ayant beaucoup circulé, ils peuvent avoir presque disparu. Sur les pièces d’argent et d’or, leur gravure est plus fine avec du relief. Aussi, pour les pièces d’argent frappées avec un coin encrassé ou déjà fatigué, les motifs deviennent flous ou informes; avec l’usure de la circulation, ils disparaissent en partie. Pour les pièces d’or, plus petites, le phénomène est accentué: sur certaines pièces par ailleurs superbes à fleur de coin, un, deux écus, ou plus, n’ont plus que l’aspect de plaques épaisses et disgracieuses.

Pour les monnaies d’argent et d’or, l’examen de la tête du tsar Nicolas II présente une petite difficulté en raison de la technique de gravure, qui ne fait qu’esquisser chevelure et barbe. Les parties hautes les plus exposées à l’usure sont l’oreille et la moustache; leur relief doit s’imposer d’emblée au regard. Si ce n’est pas le cas, il faut examiner la chevelure en dessous de la raie: l’esquisse de mèches doit être discernable; si au contraire on observe une plaque polie, c’est un signe d’usure générale due à la circulation.

Pour les monnaies de cuivre, l’ornement du revers, rameaux d’olivier et de chêne, est aussi un bon indicateur d’usure: sur une pièce superbe, les nervures des feuilles peuvent encore être devinées. Enfin l’aspect général, la couleur sont aussi importants: il serait préférable d’écarter les pièces tachées, nettoyées (rouges-roses), oxydées (vertes, noires) ou ayant été au contact du feu (noires, parfois avec des incrustations).

Pour les monnaies de billon, la remarque concernant l’ornement du revers est aussi valable, mais il faut bien faire attention à la couronne qui surmonte l’indication de la valeur faciale: sur une pièce superbe, elle est nette et très ornementée. Enfin les coins de revers des monnaies de billon semblent moins enclins à l’encrassement ou à la fatigue que les coins à l’aigle en général. Comme pour le cuivre, il convient d’écarter les pièces tachées ou ayant été au contact du feu. S’agissant d’un alliage contenant 50% d’argent, en fonction de l’usure, la pièce peut virer au gris, avec un aspect vitreux, ou au gris rosé lorsque se manifeste le cuivre de l’alliage. Une pièce superbe a le brillant d’une monnaie d’argent; éventuellement le métal peut avoir un aspect poreux dû à la présence d’impuretés au laminage.

Pour les billets, l’épinglage des liasses neuves n’est pas une habitude russe; en conséquence, il convient d’être très réservé devant les exemplaires présentant des trous d’épingles. Attention cependant à ne pas confondre avec certains minuscules trous, un ou deux, rarement plus, ou l’infime coupure que l’on observe parfois sur des billets neufs: il s’agit alors de défauts du papier. Il existe aussi des variétés de teintes pour un même type de billet, les plus clairs étant les plus récents.

Une approche du marché

Les monnaies de cuivre (1/4 - 1/2 - 1 - 2 - 3 - 5 kopecks) sont communes. D’usage quotidien, elles ont beaucoup circulé et se trouvent plus en TTB qu’en superbe, mais rien ne justifie de les acheter dans un état inférieur. La pièce de 5 kopecks, dont il n’existe que deux millésimes pour cette époque, est peu commune; mais faisant double emploi avec celle en billon, on peut éventuellement s’en passer. La curiosité de la série est naturellement la pièce de 3 kopecks, qui rappelle une ancienne monnaie prédécimale, l’altyn ou altynnik. Mais curiosité n’est pas rareté.

Les monnaies de billon (5 - 10 - 15 - 20 kopecks) sont extrêmement communes, surtout les derniers millésimes, massivement thésaurisés durant la Première guerre mondiale. Il est donc possible d’être très exigeant sur l’état de conservation. Les prix sont généralement identiques, quelle que soit la valeur faciale. La curiosité de la série est la pièce de 15 kopecks, lointaine survivance de l’ancien zloty polonais.

Pour les monnaies d’argent (25 - 50 kopecks - 1 rouble), le contraste entre millésimes à grands et petits tirages est très net, ces derniers n’étant pratiquement pas proposés en dehors des dispersions de collections spécialisées. Pour les millésimes communs, l’offre la plus abondante est celle des roubles. Comme ils sont proposés soit en TB, soit en superbe, y compris pour les premiers millésimes qui ont le plus circulé, autant opter pour la qualité. Curieusement certains roubles en TB sont proposés à un prix anormalement élevé. Dans ce cas, deux possibilités: soit le vendeur n’y connaît pas grand chose en monnaies russes, soit il s’agit de variantes de diamètre (35 ou 36 millimètres au lieu de 33,5) ou de défauts de fabrication (tranche lisse). Mais une monnaie «ordinaire» est accessible en superbe à petit prix. Les pièces de 50 kopecks étant proposées surtout en superbe, on peut se demander si elles ont vraiment circulé. Les prix en superbe sont variables, parfois très bas, parfois équivalents à ceux des roubles; payer davantage ne paraît pas justifié. Les pièces de 25 kopecks sont incontestablement les moins fréquentes, leur fabrication ayant été courte. Les amateurs de séries complètes en voudront absolument une, les autres soutiendront avec raison que la pièce de 20 kopecks est plus typique. Dans tous les cas, il vaudrait mieux refuser les exemplaires inférieurs à TTB et à un prix dépassant celui du rouble.

Pour les monnaies d’or (5 - 7 1/2 - 10 - 15 roubles) il n’y a pas vraiment de contraste de marché entre grands et petits tirages. L’impression de rareté relative que ces monnaies peuvent donner au débutant vient de ce qu’elles apparaissent plutôt dans les officines faisant le commerce des métaux précieux que chez les marchands numismates, mais les millésimes à grand tirages sont communs et le plus souvent presque superbes au minimum. Il convient donc d’écarter les monnaies présentant des chocs nombreux et trop marqués ou des traces de nettoyage vigoureux. Bien qu’en théorie les moins nombreuses, les pièces de 15 roubles sont très faciles à trouver et d’un rapport poids / prix avantageux, mais il faut prendre garde aux traces d’usure dues à la circulation. Ici deux curiosités, les pièces de 15 et 7 1/2 roubles; cette dernière est généralement moins bien conservée que les autres valeurs de la série, sans doute parce que, de mêmes caractéristiques que les pièces de 20 francs françaises et de l’Union latine, elle a plus largement circulé hors de Russie.

Les billets (1 - 3 - 5 - 25 - 50 - 100 - 500 roubles) sont pour la plupart très communs, surtout dans un état inférieur à TTB. Mais les non-spécialistes soutiennent toujours que, comme il s’agit de billets anciens, ils valent forcément cher. Il est donc vivement recommandé de se renseigner chez un spécialiste du papier monnaie, qui traite ces billets avec réalisme. Il peut proposer un billet neuf au prix qu’en demande un non-spécialiste pour un exemplaire TB. Encore faut-il le savoir et être un peu patient. Et si l’on s’en tient à la dernière variété de signature, on peut se permettre d’être très exigeant sur la qualité. Le billet de 50 roubles est le plus sensible de la série: imprimé sur un papier très fin, il est très fragile et les exemplaires aux premières variétés de signatures sont franchement rares; la dernière variété reste cependant accessible. Les curiosités sont naturellement le billet de 3 roubles, qui rappelle une ancienne pièce d’or, le ducat impérial, mais aussi ceux de 5 et 10 roubles, de format vertical.

Bonne collection !

Bibliographie:

  1. catalogues généraux:
  2. pour en savoir plus:

Articles complémentaires

Billet de 25 roubles

Copyright © Jean-François Ostermann 1997

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