Lors d'une visite chez un marchand, je suis tombé sur une petite pièce intrigante. Il s'agit d' une petite rondelle trouée en bois pressé. Elle est de couleur bleue. Elle portait la légende suivante: Canada Ration / Meat Viande. J'ai tout de suite compris que c'était un jeton de rationnement, mais comme je n'ai pas connu cette époque, je me demandais durant quelle guerre il pouvait avoir été utilisé et quelle était sa "valeur". J'ai donc questionné des gens de ma famille qui se souvenaient d'avoir vu cette pièce durant la guerre. Cependant, ils ne se souvenaient plus des détails.
Je me suis donc mis à la recherche d'informations sur le sujet. Une petite monographie sur le sujet m'a éclairé. Harold Don Allen a en effet écrit un petit ouvrage portant le titre Canada Rationing publié en 1956. Grâce à ce livret et à quelques conversations avec des personnes qui ont connu la deuxième guerre mondiale, j'ai pu retracer l'histoire de cette pièce.
Tout d'abord, il faut savoir que de façon générale, des événements comme une guerre amène toujours des problèmes dans le commerce et la monnaie: manque de numéraire, inflation, rareté des produits, thésaurisation, etc Pour palier à certains de ces problèmes, le gouvernement canadien a créé la Commission des prix et du commerce en temps de guerre. Sa principale action allait être l'instauration du rationnement. Pour contrôler ce dernier, on a fait imprimer des livrets que l'on remettait aux citoyens comportant des coupons dont on fixait une période d'utilisation. Les denrées touchées par ce livret étaient le sucre et ses dérivés, le thé et le café, le beurre, la viande et le lait évaporé. D'autres livrets existaient pour l'essence et les boissons alcoolisées.

On ne voit donc toujours pas la raison des jetons dans ce système. Regardons donc le principe de fonctionnement du rationnement et la raison apparaîtra. Mme Consommatrice (C'était le terme utilisé par le gouvernement à l'époque) se présente chez l'épicier pour faire des achats avec son carnet de rationnement et celui des autres membres de la famille, carnet qui devait être identifié au nom et adresse de son propriétaire. Pour avoir, par exem ple, le droit d'acheter une ration de sucre, elle devait avoir dans son carnet un coupon valide à ce moment-là pour cette denrée. L'épicier devait prendre le coupon et l'argent de l'acheteuse pour pouvoir lui remettre son beurre. Par la suite, il devait présenter le coupon lors de ses propres achats en gros.
Comme la viande était périssable, il y avait un problème. On a donc créé le jeton qui servait de change. Si quelqu'un achetait pour la moitié de sa ration de viande, on lui remettait des jetons comme "monnaie". Huit jetons équivalaient alors à un coupon. Le tout permettant de s'approvisionner plusieurs fois et ainsi garder la viande froide tout en respectant le rationnement.
On comprend facilement que ces jetons pouvaient entraîner de la fraude. En effet, les livrets permettaient de vérifier l'identité du client, mais les jetons étaient anonymes. On peut donc croire que certaines personnes pou vaient vendre ces jetons, lorsqu'ils n'en avaient pas besoin. De plus, l'absence de date d'expiration ne permettait pas de contrôler leur utilisation. Malgré tout, l'abondance relative du Canada durant la guerre rendait ces possibles abus sans conséquences graves sur l'alimentation de la population.
Ce jeton est unique dans notre histoire car tous les autres coupons de rationnement étaient de papier ou de carton. Il fut fabriqué à plus de 100 millions. Beaucoup furent détruits à la fin de la période de rationnement en 1947, mais il en reste quand même plusieurs que l'on peut se procurer pour un ou deux dollars. C'est un élément très intéressant de notre histoire. Même si ce n'est pas un item numismatique à proprement parler, ce jeton n'avait pas de valeur comme tel, il peut être intéressant de l'ajouter à une collection de jetons canadiens. Il servait à complé menter la monnaie en permettant l'achat d'une denrée. Sans lui, l'argent était bien impuissant à acheter de la viande dans le commerce légal.
Copyright © Dominic Labbé et ANFC 1995