Rareté monétaire dans les colonies

par Peter Kraneveld (peterk@mailhost.grolier.fr)

On prétend souvent que les puissances coloniales du 17e et 18e siècle maintenaient une rareté dans la monnaie dans le but de maintenir les colonies dans une dépendance économique. D’abord, il n’était pas certain que la rareté du numéraire amènerait les colons à une plus grande loyauté envers la Mère-patrie. Au contraire, dans le cas où les colons seraient sujets à commercer uniquement avec la Mère-patrie, ce serait plutôt un incitatif d’être payé en monnaie sonnante. Enfin, je crois qu’il est défendable d’affirmer que les puissances coloniales ont essayé de fournir la monnaie nécessaire.

C’est un fait que les pièces de monnaies dans les colonies étaient rares et souvent bien usées, mais c’est un symptôme, pas une cause. Les colons étaient en manque de monnaies de cuivre mais pas d’argent, pour lequel les pièces d’argent des Espagnols et le papier-monnaie ( souvent sans garantie ) étaient généralement abondants. Ceci est amplement démontré par la quantité de jetons de cuivre, alors que ceux en argent ( ou ceux en cuivre avec une dénomination habituellement en argent ) ne sont pas communs.

Sur le plan de la politique monétaire britannique, la première législation importante fut la Proclamation Royale du 18 juin 1704, plus tard devenue loi ( 6 Anne, cap57, 1707 ) qui démontre clairement que le Gouvernement voit un approvisionnement suffisant dans les colonies comme son rôle et qui reconnaît que l’on doit faire plus. La proclamation fixe une valeur de 6 shillings pour la pièces de 8 reales ( ce qui est basé sur le tarif du Massachusetts de 1697 ). Ce tarif, qui surévalue le dollar aux piliers est la source du problème de rareté, comme il est mentionné dans un rapport du sous-gouverneur Evans de la Chambre de Commerce, qui blâme la rareté comme étant la conséquence de l’avidité des marchands locaux et mentionne qu’il ne provient pas du gouvernement.

La situation n’était pas différente en France. Dans une déclaration royale du 19 février 1670 contresignée par Colbert, il est dit: « il estoit nécessaire d’y envoyer de la menue monnoye, afin d’aider les artisans et gens de journée.» Même si le roi a d’abord essayé de maintenir des tarifs plus élevés dans les colonies ( la valeur de la livre coloniale flottait face au dollar espagnol, alors qu’elle était fixée à 20 sols en France ), la contrebande a forcé l’abandon de la livre coloniale dans les colonies françaises ( Ordre royal du 30 août 1826 ).

Les colonies Néerlandaises ont aussi connu une rareté monétaire, même si la frappe locale par la VOC ( Compagnie Unie des Indes Occidentale ) fut éventuellement autorisée et en dépit d’une tarification de 4 duits par Stuiver ( 8 dans la Mère-patrie ). La VOC avait aussi le droit de frapper des pièces en argent, mais seulement aux ateliers européens et leur valeur était la même que les pièces des Provinces-Unies. La contrebande était courante et apparemment un avantage pécuniaire des officiers de la marine de la compagnie. En 1826, les pièces Néerlandaises devinrent valides dans les colonies ( décision du 18 février, numéro 1 ) au même tarif que dans la Mère-patrie.

Il y a des indications supplémentaires que le gouvernement britannique a essayé de fournir suffisamment de monnaie pour remplacer les dollars espagnols par des shillings. C’était une affaire urgente et importante. Si les colons avaient utilisé les pièces britanniques plutôt qu’espagnoles, le gouvernement britannique aurait obtenu le profit qui allait aux espagnols. En plus, le reale espagnol était continuellement dévalué face au shilling en raison du nouvel argent sud-américain ce qui augmentait l’inflation en Espagne. La réforme monétaire britannique en 1816, introduisant l’étalon-or, a donné au gouvernement un outil pour introduire le shilling. Par ailleurs, autour de 1820, les révolutions qui faisaient rages un peu partout en Amérique du Sud allaient diminuer l’offre de pièces d’argent espagnoles.

Une note du Trésor du 11 février 1825, devenue Ordre du Conseil le 23 mars 1825 a essayé d’introduire le shilling britannique dans toutes les colonies britanniques. Sensiblement, on mentionne : « La substitution de l’argent et du cuivre britannique pour les dollars espagnols, même dans le paiement des troupes, ne peut être fait que graduellement.» Il est clair dans l’Ordre que la solde des militaires en garnison dans les colonies était calculée en sterling, ce qui ne signifie pas qu’elle était payée en sterling. Comme premier pas pour supplanter le dollar espagnol, les militaires devraient être payés uniquement en sterling. Cependant l’ordre ayant fixé le 8 reales à 4/4, le dollar se trouvait surévalué face au souverain d’or ( souvenez-vous que la Grande-Bretagne se trouvait sur étalon-or et que les pièces d’argent étaient des jetons ). Encore une fois, le dollar a gagné, étant la pièce inférieure.

Si ce n’était pas une rareté artificielle, qu’est-ce qui a causé la rareté des pièces de cuivre? Dans les années 1790, les théories économiques commençaient à peine à se développer. Une théorie commerciale influente était le mercantilisme, l’idée où la richesse d’une nation était déterminée par la quantité d’or et d’argent qu’elle possédait. Cette théorie demandait de hauts tarifs d’impor- tations, surtout sur les biens manufacturés pour protéger l’industrie locale et des droits d’exportation sur les matières premières, quelquefois complétés par des lois d’expéditions protectionnistes ( Acte de Navigation Britannique ). Les économistes ont découvert, il y a cent ans que le libéralisme économique est plus efficace à augmenter la richesse, mais le mercantilisme a toujours d’ardents défenseurs parmi les politiciens populistes et les syndicalistes.

Telle que raffinée par Colbert, la théorie mercantiliste supportait un large déficit avec les colonies qui demeuraient impayées comme un moyen d’augmenter la richesse, à tout le moins dans la Mère-patrie. « A Survey of Trade « de William Wood ( Londres 1718 ) présente le sujet comme ça : « Il est exporté de la Grande-Bretagne et d’Irlande pour une valeur de 850,000 livres, alors que les importations, incluant argent et or, ont une valeur de 2,600,000 livres. Donc, ce que nous envoyons à nos colonies et plantations forment un excédent de 1,750,000 livres. « Notons que cette phrase s’applique aux produits seulement et ne contient rien sur les paiements.

Un surplus structurel dans la balance des paiements ( comme les colonies en ont fait l’expérience ) qui reste impayé mène à l’inflation puisque le même montant chasse de moins en moins de produits. Cependant, par la tarification des monnaies ( tables publiées des tarifs auxquels les pièces peuvent être échangées pour d’autres ), les puissances coloniales ont essayé de garder la valeur de leurs pièces semblables dans la Mère-patrie et la colonie. Comme conséquence, les pièces de la Mère-patrie étaient sous-évaluées dans les tarifs et avaient tendance à disparaître. En plus, la réaction entre l’or et l’argent ou entre des monnaies de poids et pureté diffé- rentes étaient faussement évaluée dans les tarifs, ce qui amenait à la fonte des pièces. Les colonies n’étaient pas à court de monnaies parce que l’État ne voulait pas fournir les pièces, mais parce que les tarifs étaient erronés ( ou parce que les exportations des colonies restaient largement impayées, si vous préférez).

Copyright © ANFC et Peter Kraneveld 1997

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