Survol numismatique de la ville de Québec

par Dominic Labbé(anfc@cam.org)

Cet article a reçu le Prix Jérôme H. Remick III à titre de meilleur article publié dans un bulletin de club au Canada. Sa reproduction est autorisée à condition d'en faire parvenir un exemplaire à l'auteur.

La ville de Québec, berceau de la colonisation française en Amérique, a une histoire numismatique bien remplie. Depuis sa fondation en 1608 par Samuel De CHAMPLAIN. Depuis près de 400 ans, plusieurs items numismatiques furent associés à la Vieille Capitale. Voici donc les faits marquants de cette épopée.

Régime français

exemple 1 de monnaie de carteexemple 2 de monnaie de carteExemple d'ordonnanceBillet d'armée

La première monnaie directement reliée à Québec fut la contrefrappe de pièces espagnoles par le gouvernement local. Vers 1680, des pièces étrangères furent pesées par la trésorerie. On contremarqua ces pièces avec une fleur de lys et on ajouta un chiffre romain (de I à IIII) pour indiquer la qualité de la pièce en fonction dela quantité de métal qui restait. Plus une pièce était usée, plus le chiffre était élevé. Les gens pouvaient donc savoir combien valait une pièce selon l’usure indiquée par le chiffre. L’histoire de ces pièces est notée dans plusieurs documents d’époque, mais, malheureusement, on ne connaît pas de spécimens de telles pièces aujourd’hui.

Comme bien des colonies, la Nouvelle-France se retrouvait souvent privée de monnaie en raison du déficit de sa balance commerciale envers la Mère-Patrie française. Pour combler ce manque chronique de numéraire, l’intendant Jacques DeMEULLES dû prendre les moyens du bord pour créer de la monnaie. Pour ce faire, il fit réunir les jeux de cartes à jouer se trouvant dans la colonie. On coupa les cartes en quatre et on les marqua du sceau du trésorier et des signatures de l’intendant et du gouverneur. En 1685, il fut produit des cartes de 15 sols, de 40 sols et de 4 livres qui devait être remboursées à l’arrivée des bateaux au printemps.

La peine de mort menaçait les gens qui ne présenteraient pas leurs cartes pour échange le moment venu. Cette menace fut efficace car on ne connaît aujourd’hui aucun exemplaire de cette émission. D’autres émissions vont suivre dans les années suivantes de 1686 jusqu’en 1717. Les fonds du roi de France ayant fondu comme neige au soleil en raison des ses nombreuses guerres, il offrit de rembourser les cartes pour 50% de leur valeur en argent, ce qui ressemble aux arrangements que les entreprises en difficulté prennent face à leurs créanciers. Il semble qu’en 1720, toutes les monnaies de cartes aient été détruites et qu'elles aient cessé de circuler.

À partir de 1729, une nouvelle série de monnaie de carte va faire son apparition. Cette fois-ci, on utilisa du carton uni , plutôt que des cartes à jouer. De nombreuses émissions vont se succéder jusqu’à la Conquête pour former la majorité du numéraire en circulation. Parallèlement à celles-ci, des ordonnances ou billets du trésor seront émises par le trésorier. Ses billets étaient imprimés en France, numéroté et signé en Nouvelle-France.

Après la Conquête, les monnaies de cartes et les ordonnances furent échangées à 25% de leur valeur faciale au grand déplaisir des détenteurs. Une certaine crainte envers le papier-monnaie va ainsi rester ancrée dans l’esprit de la population, peur qui ne disparaîtra que bien des années plus tard. Régime Britannique

Après la Conquête, la première mention de la ville de Québec se trouve sur des billets privés, émis par deux marchands de la Vieille Capitale: George KING et Thomas FERGUSON. Le premier fit émettre des notes dès 1772, ce qui constitue la plus ancienne émission privée connue du Canada. Il procéda à l’émission de «bons» libellés en coppers ou pièce de cuivre. Il existe des billets de 3, 6, 12, 15, 20 et 24 coppers de 1772 et 1773.

Un autre marchand de Québec, Thomas FERGUSON fit émettre des billets quelques années plus tard, soit en 1788. Cette fois-ci, les «bons» sont en monnaie sterling, soit 1s6d, 1s9d et 2s.

Parallèlement à ces émissions privées, le «Custom House» ou douane de Québec allait émettre en mai 1778, un petit billet de 6d, probablement pour faire le change. Ce billet semi-officiel est bilingue, possédant la valeur imprimée en français et en anglais, soit un demi-shelin sterling. On possède malheureusement peu de renseignements sur ce billet..

La guerre de 1812 allait amener des dépenses importantes pour le gouvernement colonial, le paiement des troupes. Une des façons de payer ses dépenses fut en émettant des billets militaires. Des dénominations de 4, 25, 50, 100 et 400 piastres furent émises en 1813. L’unité monétaire, étrangement, n’était pas la livre, mais bien le dollar espagnol. Le 4 dollars était un billet tout à fait conventionnel, alors que les autres dénominations, très élevées pour l’époque, étaient plutôt des titres de créances portant un intérêt de 6 1/2% par année. Les billets étaient échangeables contre de l’argent sonnant, dans le cas du 4 piastres alors que les autres étaient échangeables à Québec contre de l’argent ou en lettre de change sur Londres, au choix du Commandant en chef des forces armées.

Une deuxième émission aurait été complétée en 1813, mais on n’en connaît guère de détails. Celle de 1814 est mieux connu des numismates. Cette fois-ci, on n’émit que des petites dénominations, soient 1, 2, 3, 5 et 10 piastres valeurs que l’on retrouvaient aussi exprimées en shillings. Cette émission n’était échangeable que pour des lettres de change gouvernementales sur Londres. Une dernière émission fut lancée à Québec en 1815 avec des billets de 12 piastres ou 50 shillings. Il semble y avoir eu jusqu’à 6.000.000 $ qui furent émis durant cette guerre, une somme colossale pour l’époque. Les billets furent échangés à la fin de la guerre en 1815 et on n’en trouve guère beaucoup aujourd’hui.

Quebec Bank

Billet de la Quebec Bank

Après cette guerre, comme c’est souvent le cas, une période de développement économique a suivi. Le système bancaire verra le jour avec l’arrivée de la Montreal Bank en 1817, qui deviendra la Bank of Montreal en 1822. La Quebec Bank, fondée à Québec, allait suivre en 1818 comme firme privée pour ensuite recevoir une charte de la Province du Bas-Canada en 1822 . La Quebec Bank fut organisée principalement par des marchands et citoyens anglophones. La première succursale sera ouverte sur la rue Sault-Au-Matelot. La banque émettra ses premiers billets en 1818, billets qui ressembleront beaucoup aux billets militaires de 1813-15. Les émissions suivantes deviendront de plus en plus sophistiquées avec les années. De nombreuses émissions vont suivre jusqu’en 1911. La Banque va connaître du succès, procédant à l’ouverture d’une succursale à Trois-Rivières dès 1853. Dix ans plus tard, le siège social fut transféré sur la rue St-Pierre à Québec. La Quebec Bank fusionnera avec la Banque Royale du Canada en 1917 dans le mouvement de consolidation qui a marqué le système bancaire canadien et qui fait sa force aujourd’hui. Les billets de la banque sont aujourd’hui assez rares et très recherchés par les collectionneurs tant pour leur rareté que pour les magnifiques dessins qu’ils présentent. Une banque fantôme sera en «opération» vers les années 1840 en jouant sur le nom de la Quebec Bank, le modifiant pour Bank of Quebec Lower Canada. Des billets furent émis pour abuser de la confiance que les gens avaient pour la véritable Quebec Bank.

Banque Nationale

Billet de la Banque Nationale

Il faut attendre 1860 pour qu'une première banque francophone voit le jour à Québec, la Banque Nationale, nom familier aujourd’hui, mais qui a connu bien des changements entre-temps. Elle demeurera une banque locale jusqu’à l’ouverture de succursales à Montréal et Ottawa en 1872. Des billets sont émis à partir de l’ouverture en 1860, billets ne sont pas plus faciles à trouver que ceux de sa concurrente anglophone. En 1925, la Banque sera fusionnée avec la Banque Hochelaga pour former la Banque Canadienne Nationale qui elle-même fusionnera avec la Banque Provinciale en 1979 pour faire naître la Banque Nationale telle qu’elle est connue aujourd’hui.

The Union Bank of Lower Canada

Une troisième banque voit le jour dans la ville de Québec, The Union Bank of Lower Canada qui est fondée en 1865. Elle changera de nom en 1886 pour s’ajuster à la réalité politique et deviendra The Union Bank of Canada. Des billets furent émis sous les deux noms durant l’existence de cette banque. Le siège social de cette banque déménagera à Winnipeg en 1912. Comme sa consoeur, la Quebec Bank, elle fusionnera avec la Banque Royale en 1925.

The Stadacona Bank

Billet de la Stadacona Bank

Cette banque fut ouverte en 1872, à la veille d’une grave crise financière au Canada. Cette faiblesse de l’économie tuera dans l’oeuf le projet et la banque se dissolvera de façon volontaire en 1879, remboursant tous les détenteurs de son papier-monnaie ainsi que les actionnaires. Compte-tenu de ce remboursement, les billets sont aujourd’hui rarissimes. Ils furent émis en coupure de 4, 5, 6 et 10 dollars.

Autres banques

D’autres banques ouvriront des succursales à Québec d’où elles émettront des billets payables dans la Vieille Capitale. On peut noter la Banque de Montreal dont certains billets furent émis pour Québec dès 1831. La Bank of British North America, absorbée par la Banque de Montréal en 1918, émettra du papier-monnaie basé à Québec en 1838. La Bank of Upper Canada , bien connue des collectionneurs de jetons, fera de même en 1857.

Jetons

jeton de J. Shaw, quincaillerJeton de la Quebec Bank

Les années 1830 furent marquées par une crise financière et politique (La Rébellion des Patriotes), ce qui , conjugué avec le manque chronique de petite monnaie, allaient amener la frappe de nombreuses pièces privées. En effet, si le manque de monnaie d’argent et d’or était relativement bien comblé par le papier-monnaie des banques, celui de la monnaie de cuivre n’avait pas de remède autre que ces jetons, nombreux à l’époque, qui font aujourd’hui le plaisir de nombreux collectionneurs. La première pièce à Québec fut celle d’un quincaillier de Québec: John SHAW. Ce dernier a fait frapper un jeton portant d’un côté divers outils vendus dans son commerce, de l’autre son nom et le lieu «Upper Town Quebec». Frappée en cuivre, cette pièce allait se révéler être plus légère qu’une pièce normale. Alertée par un article publié dans le «Canadien», un journal de l’époque, la population allait protester contre cette émission. SHAW essaya de se défendre en disant qu’il n’y avait pas d’autre numéraire en circulation et qu’il se ferait un plaisir de retirer ses pièces lorsque le besoin ne serait plus aussi important. Avec l’émission, au début de 1838, du sou «habitant», il put justifier sa promesse de reprendre ses pièces et il les échangea sur demande.

Cette émission, est nommée sou habitant en raison du personnage que l’on retrouve au revers représente un habitant en habit de laine du pays, portant une ceinture fléchée. Malgré la date de 1837, elle fut en réalité émise au début de 1838. Cette émission suivait le succès des sous au bouquet de la Bank de Montréal. Cette dernière redemanda donc la permission d’émettre des pièces, ce qui lui fut accordé, à la condition de faire participer d’autres banques. Parmi les quatre banques qui ont fait émettre de telles pièces, il y eut la Quebec Bank qui fit produire 240 000 pièces de 1/2 penny ou un sou, et 120 000 de 1 penny ou deux sous. On reconnaît l’émetteriice des pièces par le nom de la banque mentionné dans le ruban sous les armes de la ville de Montréal à l’avers. Ces jetons furent frappés par Boulton & Watt, à Birmingham.

Très éloignée de Toronto et Kingston en regard des moyens de transport de l’époque, la région de Québec eu des problèmes d’approvisionnement en monnaie de la Bank of Upper Canada qui eut l’exclusivité de la frappe de jetons à partir de 1850. Le gouvernement, après maintes représentations de notables québécois, accepta que la Quebec Bank puisse faire frapper une série de pièces en 1852. Cette dernière émit donc 240 000 pièces de deux sous et 480 000 pièces d'un sou. D'un côté, on retrouve le traditionnel habitant que l'on avait vu sur les pièces de 1837, de l'autre, on voit les armoiries de la ville de Québec magnifiquement représentée. De l’avis de plusieurs, ce sont les plus belles pièces de l’époque coloniale canadienne. La qualité du détail de ce dessin est exceptionnelle, surtout pour une monnaie de l’époque. Plusieurs pièces modernes ne viennent pas à la cheville de ce chef-d’oeuvre créé par la firme de Ralph Heaton de Birmingham en Angleterre.

Confédération

Jeton Gagnon au castorDeux jetons de pain: Bourre et Child Jeton de taverne Bacquet

Après la création du Canada actuel, les émissions privées n’allaient plus être motivées par le manque de numéraire, mais plutôt par des motifs publicitaires. Plusieurs marchands vont faire l’émission de jetons. Le plus connu est sûrement H. GAGNON & Cie de St-Roch. Ce magasin s’annonçait sur la rue de la Couronne à Québec, si l’on se fie à ce qui est inscrit sur la pièce au castor valant un centin payable à leur magasin. On raconte que ce magasin était l’endroit par excellence pour faire des achats à la fin du 19e siècle. Des nombreuses circulaires étaient émises par la firme pour annoncer ces produits. Malheureusement, ce magasin n’existe plus aujourd’hui.

Un hôtelier de Québec, Michel BACQUET a émis un jeton de plomb, bon pour un verre. Cette pièce uniface est aujourd’hui très rare. Des pièces de boulangerie furent émises par A. BOURE et W.H. CHILDS autour de 1893. Par la suite, de nombreuses pièces vont suivre: Jetons de lait de la Laiterie Laval ou Cité, jetons de magasins de H.O. MARTINEAU de St Roch ou jeton de l’atelier hygiénique de LACROIX et Frères de la rue Desfossés. Il ne faut oublier les billets d’autobus et de la Traverse de Lévis qui attirent les collectionneurs se spécialisant dans les transports. Le domaine des jetons de marchands de la ville de Québec est fort vaste et des plus intéressants.

Pièce commémorative canadienne

Il est surprenant de voir qu’une seule pièce canadienne commémore la ville de Québec. En effet, le bagage historique de la ville aurait sûrement justifié plusieurs pièces. En 1964, un dollar en argent fut émis pour commémorer le centenaire des conférences de Charlottetown et de Québec qui allait mener à la Confédération de 1867.

Dollars du Carnaval

Dans le but de financer l’événement hivernal, le Carnaval de Québec a fait l’émission de dollar du Carnaval en 1978. Très appréciées des collectionneurs de monnaies tout comme des collectionneurs d’items carnavalesques, ces émissions se poursuivront à chaque année jusqu’en 1993. D’abord d’une dénomination de 1 dollar, on verra apparaître des pièces de 2 dollars en 1986. Les pièces étaient valides auprès des marchands de la ville durant le temps du Carnaval, soit en général deux semaines. Il est malheureux que ces émissions aient cessé, mais peut-être revivront-elles un jour.

Conclusion

La ville de Québec, en plus d’être une ville superbe à visiter, est particulièrement intéressante d’un point de vue numismatique. Cet article a présenté les principaux items monétaires reliés à la Cité de Champlain, quoiqu’il y en ait bien d’autres. Lors de votre prochaine visite dans la Vieille Capitale, profitez-en pour vous procurer des items numismatiques ayant un lien avec cette belle ville qu'est Québec.

Copyright ©Dominic Labbé 1995

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