Habiller l'argent : Roger Pfund

par Jean-Marc Côté

L’exposition «Roger Pfund - Travaux» se tenait du 14 janvier au 21 février 1999 au Centre de design de l’UQAM sur la rue Sanguinet à Montréal. Elle fut présentée dans le cadre de la première Biennale de design graphique du Québec organisée par la Société des designers graphiques du Québec et de l’Université Laval.

Artiste suisse né à Berne en 1943, ayant acquît une formation scientifique, Roger Pfund s’initie au graphisme dans sa ville natale chez Kurt Wirth. Il débute par les arts plastiques mais les arts appliqués s’imposeront pour leur diffusion plus large. Il touche à plusieurs disciplines ; la musique comme contrebassiste, la peinture, le théâtre, le design d’aménagement, la sculpture. En graphisme, il produit de nombreuses affiches qui constituaient d’ailleurs la majeure partie de l’exposition. Il réalise aussi des billets pour la Banque nationale suisse et la Banque de France.

La Banque nationale suisse propose, en 1970, un concours où quatorze artistes sont invités à soumettre des projets pour la réalisation d’une nouvelle émission de billets de banque. Cette émission préconise un changement de perception lié à l’image de l’argent, en écartant les sujets allégoriques comme dans les séries précédentes, celle de 1910 dessinée par Hodler et Burnand de même que celle de Gauchat à la fin des années cinquante. On leur propose comme sujet de créer autour de la représentation d’hommes célèbres dans les secteurs de la recherche, de la science et de la création. Des hommes qui ont contribué par leurs découvertes et réalisations à accréditer la pensée helvétique.

Deux artistes seront choisis, Ernst Hiestand pour la série mise en circulation et Roger Pfund qui se verra confier le mandat d’élaborer une série de six billets de réserve. Dans ce contexte, Roger Pfund propose des billets où on retrouvera sur chacun l’environnement du personnage.

Le cahier de charge est précis. On imposera les couleurs dominantes, les sujets, les guillochis, les textes ainsi que leurs langages, les techniques d’impression, etc. À ces contraintes s’ajouteront un traitement de l’image qui doit éviter la contrefaçon tout en établissant un climat de confiance quant aux valeurs qu’elle véhicule, chères aux helvètes.

«On ne peut pas imaginer un travail plus intéressant que le billet de banque. C’est le plus beau travail pour un graphiste, le plus intense, le plus dense, qui le met au défi sur les plans graphique et technique. Plus le cahier des charges est dense, mieux il est, car c’est à l’intérieur de toutes ces contraintes que la liberté est possible», dira Roger Pfund.

Sur le billet de 50 F on retrouvera Conrad Gessner (1516-1568). Les esquisses présentées à l’exposition, tout en nous laissant entrevoir le travail colossal d’un tel projet, nous permettent de voir l’évolution de sa démarche. Délaissant au départ le portrait, il élabore à partir du fond un traitement de l’image où viendront s’imbriquer les guillochis, les couleurs. Le portrait principal viendra s’y fondre dans une homogénéité totale laissant apparaître la croix suisse issue d’une transformation de figures végétales ou autres. Au verso, la métamorphose de motifs d’animaux s’enchevêtrant avec un texte en latin apportera diversité et richesse dans la lecture des symboles.

Une décennie plus tard, en 1980, on s’adresse de nouveau à lui ; cette fois c’est la Banque de France et pour une série bien connue : le billet de 50 F dédié à Antoine de Saint-Exupéry, le 100 F à Paul Cézanne, le 200 F à Gustave Eiffel et le 500 F au couple Pierre et Marie Curie.

Alors s’amorce un travail important de recherches iconographiques. «Un billet de banque est un fait d’époque et de société et, pour un graphiste, la plus belle occasion de marquer tant soit peu la sienne. J’ai été sidéré par l’étendue et l’intérêt de la documentation qu’il avait déjà réunie» ajoutera son collaborateur et ami Nicolas Bouvier.

Pour le billet de 50 F consacré à Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944), Roger Pfund dit avoir «accumulé trois classeurs avec tous les types d’avions d’entre les deux guerres, une vingtaine d’images différentes de déserts, des variantes de mappemondes, etc.». Il présentera une vingtaine de projets parmi lesquels la Banque de France fera son choix.

Sur le recto de ce billet, le buste détouré de Saint-Exupéry se pose sur un fond à guillochures de couleur cyan. S’y croisent une carte topographique de 1’Europe et de l’Afrique, des tracés de plan de vol ainsi que les longitudes et latitudes.

Dans le haut, on retrouve de front un avion. Sur la, gauche, un petit dessin de couleur métallisée verte représente le serpent digérant un éléphant, scène extraite du Petit Prince. Ce personnage que l’on reconnaît au bas du billet entouré de planète et étoiles, regarde vers la gauche dans la même direction que son créateur. Sous le visage en filigrane de Saint-Exupéry, un petit mouton imprimé en blanc ; il nous faudra nous aussi un peu de visualisation pour qu’il apparaisse.

Au verso, l’auteur de «Vol de nuit» aux commandes, tranchant l’horizon sur son biplan qui affiche les lettres ALFA, accompagné d’un copilote. Le désert aux couleurs chaudes semblent aussi fantastique que le ciel nuageux dans ses nuances de couleurs magenta et cyan, Dans le haut à droite, s’allongent les rayons d’une rose des vents. Au-dessous, le Petit Prince, le profil vers la droite, est imprimé en parfait registre avec celui du recto pour ne faire qu’un. Au recto, pour augmenter la difficulté de falsification par photocopiage, une bande holographique hachurée traverse le billet verticalement. Parallèlement à celle-ci, un trait est incrusté dans le papier. Un défi d’imprimerie de plus ; la numérotation est présente au recto et au verso.

À Paul Cézanne (1839-1906)1, on consacrera le billet de 100 F. Sans doute le hasard, mais ce billet remplace celui dédié à Eugène Delacroix, peintre romantique. Cézanne étudia beaucoup Delacroix et en fut un temps fortement influencé, pour le billet de 200 F dédié à Gustave Eiffel (1832-1923), on choisit comme couleur dominante le rose. Viendront s’y ajouter des rouges, des verts, des jaunes dans une mosaïque formée par le treillis métallique de structures de ponts et viaducs.

Dans le haut, un dôme à armature d’acier et à gauche, un dessin qui rappelle les quatre colonnes en plongée de la base de la Tour Eiffel. Sous le filigrane d’un Eiffel vieillissant, est imprimé en blanc une arche de pont.

Au verso, une scène d’époque au pied de sa plus célèbre réalisation, la Tour Eiffel ; l’image est encadrée à la hauteur des immenses arceaux du premier étage. À droite, en haut dans un cercle, figure un détail des poutres en treillis. Juste au-dessous, une tour stylisée dont les segments absents se retrouvent au recto, comme un négatif et un positif, pour former par transparence une tour complète et bien en registre. Comme sur les autres billets, on retrouve les bandes holographiques, le filet vertical, la numérotation ainsi que les diverses mentions et signatures.

Marie Curie (1867-1934) et Pierre Curie (1859-1906) se retrouvent sur le billet de 500 F. Elle se présente dans des couleurs de vert et bleu, lui dans le rouge et vert. Contrairement aux autres billets où tous les personnages regardent vers la, gauche, les regards du couple nous fixent, nous interpellent. A gauche en haut, une camionnette ancienne chapeaute divers éléments de symboles physiques. Sous le filigrane de Marie Curie seule, imprimé en blanc, on découvre des références au radium : son symbole RA, son poids atomique 226 et son numéro 88. Au verso en avant-plan, divers instruments de laboratoire posés sur une table devant une fenêtre donnant sur un jardin rempli d’arbres. A gauche, des électrons tournent autour du noyau. Au-dessous, les mêmes symboles qu’au recto qui, par transparence, se complètent. Reviennent la bande holographique, le filet et la numérotation.

Roger Pfund réalisa également un billet de banque russe ayant pour thème Pouchkine et une pièce de monnaie de 5 Francs pour la Monnaie fédérale suisse. Il fit aussi des propositions pour les premières émissions de billets en Euro. Il travailla en tant que consultant et conseiller design et technique pour la nouvelle série 1998 de billets suisses.

Note 1. Pour une description du billet voir Le Numismate, volume 13, numéro 6, page 191. «Le dernier billet français» par Jean-François Ostermann.

Bibliographie:
Pfund 500G, Teunen et Teunen éditeur, 1996. Article de Nicolas Bouvier et Claude Ritschard, Merci à Richard Garvis et à Mimi de Colgar Devises, 390 rue Saint-Jacques ouest, Montréal, de m’avoir permis de consulter les billets français.

Copyright © Jean-Marc Côté 1999

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