1998 : le yuan chinois sous surveillance

par Jean-François Ostermann

En septembre 1997, alors qu’à Bangkok, Kuala Lumpur, Djakarta, Manille, bourses des valeurs et monnaies locales plongeaient de concert, le rapport China 2020 de la Banque Mondiale complimentait Pékin pour ses résultats économiques. Avec les atouts d’une relative stabilité, d’un taux d’épargne remarquablement élevé (une projection à 15 ans l’évalue à 45% des revenus des ménages), de réformes pragmatiques réussies, d’une population disciplinée et éduquée, enfin d’une diaspora active, la Chine, déjà numéro deux mondial pour les investissements étrangers deviendra la deuxième économie du monde avant 2020, derrière les Etats-Unis.

Le rapport d’octobre 1997 du Bureau d’Etat des Statistiques confirmait le boom de l’économie chinoise, donnant une estimation de croissance du PIB (produit intérieur brut) de 9,5%, dépassant les prévisions du premier ministre Li Peng, qui tablait sur 8%. Elle atteint finalement 8,8%, avec en prime une progression de l’indice des prix de détail de moins de 2% sur l’année contre 6,1% en 1996.

Ce fut le moment que choisit la crise du sud-est asiatique pour contaminer Hong Kong, qui avait pourtant victorieusement repoussé une première poussée spéculative en août. En deux jours, la brusque tension du 21 octobre tournait au krach, que la presse spécialisée interprétait comme la fin du «sans faute» de Pékin, la première épreuve économique importante de la Chine depuis la rétrocession de l’ancienne colonie britannique.

Si le yuan chinois n’a pas été entraîné dans la chute en cascade des monnaies des pays asiatiques en développement rapide, c’est parce qu’il n’est pas entièrement convertible, non négociable à l’étranger pour les opérations en capital. Depuis le premier janvier 1994, où les parités officielles du yuan avaient été alignées sur celles en vigueur sur le marché noir, la devise chinoise brille par son parcours atypique: initialement stabilisée à 8,7 yuan pour un dollar US, elle s’est régulièrement appréciée jusqu’à 8,3 yuan pour un dollar.

Mais du coup, cette singularité se mue en handicap. Pour une Chine entourée de concurrents commerciaux aux monnaies dépréciées (Thaïlande, Indonésie, Singapour, Malaisie, Philippines, Corée du Sud, Vietnam, Inde), la stabilité du yuan se traduit par une baisse de compétitivité de ses produits.

Cependant les déclarations officielles ont pris le contre-pied des rumeurs de dévaluation: en décembre 1997, les autorités chinoises estiment que le taux de change du yuan devrait être soumis à une pression à la hausse au lieu d’être dévalué! Le 6 janvier 1998, le contrôle des changes est renforcé afin de lutter contre le trafic illégal de devises. Lorsque le 7 janvier, une nouvelle forte baisse de la bourse de Hong Kong relance le débat, les opérateurs considèrent pourtant une dévaluation du yuan comme peu probable et exclue à court terme. Le 17 février, le gouvernement chinois répète encore que la dévaluation du yuan n’est pas à l’ordre du jour.

Ce qui ne l’empêche pas de prendre en compte les perspectives de ralentissement économique. On constate notamment l’absence de pressions inflationnistes, l’indice des prix de détail de janvier reculant de 1,5% après une hausse de 0,8% sur l’ensemble de l’année 1997. Le 24 mars, la Banque de Chine assouplit sa politique monétaire en baissant son taux d’intérêt à 6 mois de 7,65 à 7,02%. Mais dès avril, des signes indiquent déjà que l’objectif de progression de 8% du PIB en 1998 sera difficilement tenable, notamment le coup de froid sur le commerce extérieur chinois: pour les quatre premiers mois de 1998, la croissance des exportations a été ramenée à 11,6% contre 26,9% durant la même période en 1997. Dans son rapport annuel publié fin avril, la Banque Asiatique de Développement avertit la Chine de la possibilité d’attaques spéculatives contre sa monnaie et souligne que l’évolution de la situation en Asie en 1998 dépendra de la vigueur de l’économie et de la monnaie chinoises.

Au début de mai, de nouvelles craintes se font jour dans les milieux boursiers en raison de la baisse du yen japonais face au dollar US, qui provoquerait une pression spéculative dépassant les capacités de la Chine à défendre la stabilité de sa monnaie. Le scénario envisagé serait que toutes les monnaies de l’espace Asie-Pacifique, du won coréen au baht thaïlandais en passant par les dollars de Taïwan, d’Australie et de Nouvelle-Zélande, suivent la devise japonaise dans une nouvelle vague de dépréciation. La pression sur le yuan, notamment par les attaques spéculatives sur le dollar de Hong Kong, pourrait alors devenir irrésistible.

Mais en repoussant la dévaluation du yuan, la Chine marque des points, gagnant en crédibilité financière et en poids politique. Les signaux qu’elle lance n’en sont que mieux pris en considération. Ainsi, à la demande, tout à fait inhabituelle, du gouvernement de Pékin, le 16 juin, que Tokyo fasse preuve de courage et de sagesse pour arrêter la chute du yen, fait suite dès le lendemain une intervention concertée du Japon et des Etats-Unis sur les marchés des changes.

A la veille de la visite du président des Etats-Unis en Chine, le jeu des déclarations officielles se fait plus subtil: tandis que le ministre du commerce extérieur assure que la Chine ne dévaluera pas, le vice-président de la commission économique et financière de l’Assemblée nationale populaire confie qu’une dévaluation est possible en 1999. La stabilité du yuan devient un argument pour obtenir des concessions commerciales de la part des Etats-Unis.

Bill Clinton ne manque pas d’apporter son soutien à Pékin en faveur du maintien de la parité du yuan lors du sommet sino-américain du 28 juin, annonçant que les deux pays travaillent ensemble afin d’empêcher une nouvelle série de dévaluations déstabilisantes en Asie. Mais dans le même temps, le cours du dollar US au marché noir de Shanghaï dépasse 10 yuan contre 8,28 au cours officiel.

Les dernières statistiques du commerce extérieur chinois, donnant une croissance des exportations de 7,6% pour le premier semestre 1998 contre 21% en 1997, relancent la polémique. Craignant une montée des mouvements sociaux alors que leurs carnets de commande se réduisent, les industriels chinois militent plus nombreux en faveur d’un ajustement du yuan qui permettrait de doper les exportations. Mais plutôt que de toucher à la monnaie, Pékin multiplie les aides à l’exportation: subventions fiscales, prêts bonifiés, octroi de nouvelles licences. Ce qui n’empêche pas la rumeur d’une dévaluation d’au moins 30% du yuan d’aller bon train sur le marché noir de Shanghaï fin juillet, le dollar US ne se négociant plus à moins de 8,70 yuan. Les 31 juillet et 06 août, les interventions ouvertes de la Banque centrale chinoise sur le marché des changes, achetant du yuan afin de le maintenir dans la fourchette de 8,2750 à 8,28 pour un dollar US, sont particulièrement remarquées. La plupart des spécialistes soutiennent toujours que la Chine aurait plus à perdre qu’à gagner avec une dévaluation, le trouble qu’une telle décision sèmerait sur les marchés asiatiques risquant de réduire encore la demande de produits chinois. Mais le désoeuvrement des salles de marché en période estivale aidant, les anticipations vont bon train: le dollar de Hong Kong, dont le lien avec le dollar US serait mis à mal par une dévaluation chinoise, est largement offert à la vente. La crise asiatique n’en finit pas de rebondir.

Billet de 10 yuan de la République Populaire de Chine

Copyright © Jean-François Ostermann 1998

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