La prospective

La théorie du chaos et l'incertitude

Le mérite de l'incertitude actuelle est de nous remettre tous, si nous voulons bien l'accepter, en situation d'apprentissage.

Bien que notre vieux paradigme nous conduit à préférer l'ordre et la logique, il a le défaut de nous laisser pantois devant le désordre apparent du contexte actuel. La théorie du chaos nous enseigne qu'il est possible, à travers le désordre apparent, d'extraire les signes qui nous permettront de redessiner un nouvel ordre.

Pour cela, il faut nous affranchir de certains modes de pensée linéaires qui empruntent au manichéisme et qui entretiennent certains mythes contemporains.

À titre d'exemple, je vous suggère l'article de François Brune, "De l'idéologie aujourd'hui" , publié dans Monde diplomatique du mois d'août 1996. L'auteur attire notre attention sur nombre de notions telles mondialisation, progrès, technique qui sont considérées comme des réalités incontournables et prises pour acquises. Il relève également l'incongruité de la situation et le danger qu'elle nous fait courir:

On oblige le bon citoyen à pratiquer la double pensée, en s'efforçant de croire tout et le contraire de tout. Une scission s'opère entre les données de l'expérience quotidienne et l'imprégnation de l'idéologie ambiante. Aux fractures sociales s'ajoute la fracture mentale qui divise le for intérieur de chacun de ses membres. Quand les citoyens ne savent plus où donner de la tête, à qui cela profite-t-il, sinon aux pouvoirs ? L'idéologie aujourd'hui, qui part du réel pour nier le réel, conduit ainsi à une forme de schizophrénie collective.

Nous avons longtemps cru que la situation antérieure correspondait à une situation d'équilibre stable dans le sens que toute perturbation n'était que passagère et que nous reviendrions à l'équilibre antérieur. C'est la pensée qui a prévalu jusque dans les années 90 et encore aujourd'hui, à voir la façon dont les gouvernements abordent la question économique et le chômage.

Il nous est difficile d'accepter que la situation empruntait davantage à une situation d'équilibre instable où, une fois les perturbations terminées, nous ne pouvions plus revenir en arrière.

Un exemple tiré de la physique permet d'illustrer mon propos. Si je place une bille au fonds d'un puits et que j'exerce une poussée pour la faire remonter, la bille retombera dès que la poussée cessera. Voilà une situation d'équilibre stable (1).

Par contre, si la bille est en équilibre sur une pyramide dont la pointe est juste assez large pour la contenir, toute poussée sur la bille aura pour effet de provoquer un changement irréversible d'équilibre.

Appliqué à l'humain, cet exemple illustre combien nous sommes constamment en équilibre instable: en effet, les événements qui nous affectent ne nous permettent jamais de revenir à notre état initial.

Depuis les années d'après-guerre et jusqu'à maintenant, nous avons tenté, par le biais de l'économie et l'action des gouvernants, de créer artificiellement un état d'équilibre stable. Or, la théorie du chaos nous rappelle que l'excès d'ordre conduit au désordre, donc à un état de déséquilibre.

Les organisations se doivent donc de découvrir leur nouveau point d'équilibre en présupposant qu'il s'agira maintenant d'un équilibre instable. Elles peuvent prendre les moyens d'assurer cet équilibre instable par le biais d'une configuration moins rigide, moins hiérarchisée et par une modélisation qui s'apparente davantage à l'araignée. Ce type de modélisation permet ainsi à une entreprise de mieux être en contact avec son environnement et ainsi mieux réagir au changement. Un exemple d'application: les équipes semi-autonomes de gestion.

En apprivoisant le chaos apparent de la situation actuelle, les organisations qui ne craignent pas l'incertitude en viennent à l'inclure dans leur processus de planification en y intégrant un éventail plus grand de situations probables. Les organisations gagneraient aussi à favoriser des processus continuels d'adaptation qui leur permettent de contrôler minimalement la façon avec laquelle elles sont entraînées dans la mouvance et l'incertitude. Elles doivent aussi apprendre à composer avec la complexité.


(1) Forsé, Michel. L'ordre improbable, Paris, P.U.F., 1989


Raymond Vaillancourt
8 octobre 1996


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