Le week-end dernier - les 27 et 28 septembre -, à Massawipi dans les Cantons de l'Est, l'Agora, le magazine de réflexion philosophique dirigé par Jacques Dufresne et Hélène Laberge, organisait un séminaire de deux jours sur le thème général : Les Inforoutes et l'avenir du Québec : les aspects culturels.
La journée du samedi avait pour but de réfléchir sur l'identité culturelle et les Nouvelles Techniques de Communication et d'Information. Les invités étaient M. Florian Sauvageau et M. Daniel Cérézuelle. La journée du dimanche se consacrait à la présentation du projet d'encyclopédie québécoise mis de l'avant par le groupe de l'Agora.
L'allocution de M. Florian Sauvageau
Florian Sauvageau est directeur du Centre d'études sur les médias. Homme d'expérience, Florian Sauvageau n'aime pas le discours utopique sur les technologies et reproche à notre société et aux médias une absence de sens critique devant les promesses de la technique.
Il s'interroge sur la stratégie des médias qui consiste à augmenter toujours plus la quantité d'informations disponibles au détriment d'une sélection intelligente qui irait dans le sens de la transformation de l'information en connaissance. Devant le phénomène de la surinformation, l'absence de dimension qualitative l'inquiète.
Il se demande si Internet ne devrait pas être réglementé comme les autres médias et il s'interroge à cet égard sur ce qui lui semble être un essoufflement chez ceux qui élaborent les politiques culturelles. Les médias jouent un rôle primordial dans le maintien de la démocratie. Florian Sauvageau craint que le journalisme de qualité, les médias de qualité ne trouvent plus suffisamment de marché (entendre de lecteurs ou de téléspectateurs) alors qu'ils sont nécessaires à la vie démocratique. À cette réflexion, Jacques Dufresne s'interrogera sur le sentiment d'impuissance que ressent le citoyen ce qui l'empêcherait ou le démotiverait à s'informer.
Florian Sauvageau ajoutera que la transformation qu'engendre Internet dans le domaine de l'information lui semble aussi significative que l'arrivée du télégraphe à la fin du XIXe siècle. Le télégraphe a transformé le traitement de l'information: à partir de son introduction, les journalistes ont privilégié des textes brefs et courts.
Internet peut-il allier brièveté et complexité ? Peut-il contribuer à la survie de l'identité culturelle ? Et d'abord, qu'est-ce que l'identité culturelle ? Pour Florian Sauvageau, ce sont des questions importantes qui ne reçoivent encore que des réponses parcellaires.
L'allocution de M. Daniel Cérézuelle
Daniel Cérézuelle est professeur de philosophie à Bordeaux, en France et il est un des meilleurs interprètes de Jacques Ellul, auteur d'ouvrages fondateurs sur la technique et la propagande (1).
D'entrée de jeu, Daniel Cérézuelle affirme le caractère non-neutre d'Internet et du cyberespace. C'est une représentation de ce qu'il appelle la société technicienne. Il affiche un certain pessimisme quant à la possibilité de transformer l'outil ou du moins ses finalités. Selon lui, l'une des caractéristiques de la société technicienne est qu'elle favorise l'inertie à cause notamment des interrelations multiples entre les techniques. Il y aurait donc une tendance à l'irréversibilité.
La société technicienne est d'autant plus irréversible qu'elle fait appel à la fois à des systèmes de communication et à des systèmes de contrôle sophistiqués. Et comme l'évolution est très rapide, l'impératif technique devient une valeur très forte qu'il est de plus en plus difficile d'arrêter.
À cette montée de la technique, correspond la propagande et en particulier la propagande sociologique. Le but de la propagande sociologique est d'intégrer le maximum d'individus en unifiant les comportements et en diffusant des modèles de styles de vie. Les effets de la propagande sociologique sont inconscients car on ne diffuse pas des idées (orthodoxie) mais des modèles de comportement (orthopraxie). Et les médias sont un élément de cette intégration.
Peut-on changer la finalité de la technique et par extension d'Internet et du cyberespace ? Selon Daniel Cérésuelle, il y a un déséquilibre entre les individus et les organisations. La massification des informations - l'une de ses expressions - fait perdre le sens critique au citoyen. La propagande sociologique menace notre identité culturelle parce qu'elle tente d'imposer un autre mode de vie, d'autres modèles de comportement. Il y a risque que l'expérience personnelle soit disqualifiée au profit d'une expérience virtuelle, lointaine du vrai.
Y a-t-il alors des solutions ? Daniel Cérézuelle propose d'abord la constitution ou la reconstitution des groupements sociaux qui peuvent alors servir de rempart à la propagande sociologique. Ensuite, il souhaite que les techniques soient démystifiées et désacralisées, critiquées. Il faut, dit-il, "remettre les techniques à leur place" : la technique n'est qu'un moyen. Il faut redonner sa place à la parole, au verbe, au contact humain. D'où son souhait pour une écologie de la communication, pour un recul, une distance symbolisée par le proverbe populaire "Il faut une longue cuillère pour souper avec le diable". La revalorisation de l'expérience directe est donc pour Daniel Cérézuelle un moyen incontournable pour contrer la dépersonnalisation engendrée par la technique.
En somme, reconstituer les réseaux de diffusion indépendants et multiplier les dissidences.
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