Pour un gouvernement mondial

Le 1er juillet dernier, M. Michel Albert, auteur de l'ouvrage Capitalisme contre capitalisme, accordait une entrevue à MétaFuturs. Cet entretien est publié dans le numéro du 15 octobre 1996 du magazine L'Actualité.

Voici, sous forme de mots-clés, ses réflexions sur les différents sujets abordés lors de cet entretien. Rappelons que M. Albert est un économiste français, actuellement conseiller à la politique monétaire de la Banque de France. En écrivant Capitalisme contre capitalisme il y a maintenant cinq ans, il prédisait la victoire d'un capitalisme moins préoccupé de justice sociale, un capitalisme à l'américaine et craignait que, malgré sa performance, le capitalisme de type rhénan (ex. l'Allemagne, la Suède) ne doive renoncer à son mode de fonctionnement.

Aujourd'hui, le modèle néo-libéral domine le marché. Les gouvernements doivent éponger leur déficit accumulé et cesser d'emprunter pour "payer l'épicerie". Les propos de M. Albert s'inscrivent dans ce contexte.


  • Les marchés financiers
  • Des actionnaires heureux
  • Ces actionnaires gèrent votre épargne
  • Loyauté et cynisme
  • Une société anxieuse
  • La flexibilité
  • Performance économique et sociale
  • Le vieillissement de la population
  • Choix de la retraite et travail à temps choisi
  • La mondialisation
  • Pour un gouvernement mondial


    Les marchés financiers

    Les marchés financiers jouent un rôle utile pour exiger des gouvernements un minimum de prudence dans la gestion des finances publiques. Que demandent-ils ? Eh bien, qu'il n'y ait pas trop de déficits des finances publiques et que la dette publique ne soit pas trop forte.

    Dans un monde où il n'y a presque plus d'inflation, il faut éviter, quad on est un État ou une collectivité publique, de s'endetter trop.

    Les marchés financiers sont un facteur de sagesse à l'égard des États qui se sont beaucoup endettés depuis 20 ans; par contre, à l'égard des entreprises, ils ont introduit ce que l'on appelle maintenant le corporate government, la gestion dans l'intérêt unique des actionnaires.


    Des actionnaires heureux

    Les marchés financiers sont très exigeants envers les entreprises. Ils obtiennent beaucoup d'efforts et par conséquent beaucoup de rentabilité. Mais il est certain que cela se fait au prix d'une pression de plus en plus forte exercée sur le personnel des entreprises avec cette philosophie selon laquelle tout employé dans une entreprise est une charge qu'il faut réduire: c'est le downsizing.

    Les gestionnaires ne sont pas libres. Lorsque vous êtes gestionnaire d'une entreprise, vous devez rendre des comptes. Comme le financement des entreprises repose de plus en plus sur les marchés financiers, plutôt que sur les banques, vous devez répondre aux exigences du marché. C'est vraiment la situation de base de notre capitalisme d'aujourd'hui et, à cet égard, il est vraiment néo-américain.


    Ces actionnaires gèrent votre épargne

    Qui sont ces actionnaires heureux ? Eh bien, surtout de grands fonds de retraite qui gèrent l'épargne des individus.

    Autrefois, les actionnaires, c'étaient essentiellement des individus qui avaient épargné et qui géraient leurs placements (actions, obligations) avec les conseils du banquier du coin, de manière artisanale.

    Aujourd'hui, la gestion de l'épargne, pour la retraite surtout, est beaucoup plus institutionnelle, plus professionnelle. Or, l'objectif d'un gestionnaire de fonds de pension, quel est-il ? C'est d'apporter une rémunération aussi élevée que possible à sa clientèle, d'autant plus que la concurrence est forte entre les différents fonds de pension.

    Ils exigent donc un bon rendement des entreprises. Ils sont exigeants parce que, pour que les retraités reçoivent une bonne pension, il faut qu'il y ait un bon rendement de l'épargne. En faisant cela, par contre, ils risquent de porter atteinte aux forces vives de l'entreprise elle-même.


    Loyauté et cynisme

    L'exigence de rendement exerce une pression intense sur l'entreprise. Malgré une tendance minoritaire qui souhaiterait que l'entreprise adopte une attitude "proactive" - investir plutôt que réduire son personnel par exemple - ce n'est pas le courant principal. Il présente par contre beaucoup d'intérêt puisqu'il montre le bien-fondé de certains aspects du capitalisme de type rhénan, davantage bâti sur la stabilité, le long terme, la loyauté.

    C'est un mot très important pour moi, la loyauté. Celle de l'entreprise envers le travailleur et du travailleur envers l'entreprise.

    J'ai entendu dire que dans certaines business schools, on enseigne ceci aux élèves: "Quand vous aurez trouvé un travail, empressez-vous de trahir votre entreprise pour pouvoir vous trouver rapidement un autre emploi ailleurs, un emploi qui paie mieux. Car, si vous ne trahissez pas votre entreprise le premier, c'est elle qui vous trahira".

    Eh bien, quand on est dans la course à la trahison, on est dans une mauvaise société. On traite les hommes comme des matériaux, comme des choses. Il faut en prendre conscience. Nous devons témoigner de la loyauté contre le cynisme qui monte. Si nous aimons mieux une société loyale qu'une société cynique, notre devoir est d'essayer de lutter pour révéler la situation. Il faut témoigner des valeurs auxquelles on est attaché.


    Une société anxieuse

    La pression croissante sur les entreprise entraîne ce que l'économiste Robert Reich appelle "la société anxieuse". Elle crée beaucoup de précarité, d'incertitude et d'anxiété. Les gens craignent pour leur avenir. C'est vrai en particulier pour les classes moyennes, habituées à voir souffrir les classes populaires, pas elles....

    Le modèle de développement des classes moyennes depuis 50 ans, en parallèle à l'évolution des démocraties, est remis en question. Les transformations de l'économie exercent donc aussi des pressions sur notre modèle de démocratie, basé sur les classes moyennes.

    Tous nos modèles sont remis en question par cette tendance nouvelle des entreprises à n'avoir qu'un seul but, satisfaire les intérêts des propriétaires, des actionnaires en oubliant l'environnement, la société et les responsabilités de caractère général.


    La flexibilité

    La société américaine nous montre quand même sa capacité à créer des emplois. Bien sûr, ils ne sont pas tous bons. Il y a beaucoup d'emplois McDo (allusion aux restaurants McDonalds). Bien sûr, le patron peut être dur envers les travailleurs, imposer ses conditions. Mais je trouve cette évolution américaine moins mauvaise que celle que l'on observe en Europe continentale où l'on constate une augmentation très forte du chômage.

    Il y a donc quelque chose de positif dans la flexibilité pratiquée aux États-Unis même si l'American Dream prend du plomb dans l'aile.


    Performance économique et sociale

    La performance économique et sociale de l'Allemagne - et du modèle de capitalisme à la rhénan - est une réalité. Ainsi, pour un salaire moyen dans l'industrie américaine de 100$ en 1995, au taux de change courant, le salaire dans l'industrie allemande est de 160$. C'est vous dire que l'économie allemande est beaucoup plus performante socialement puisqu'elle peut payer un salaire 60% plus élevé que le salaire américain. En outre, sa balance des paiements est pratiquement équilibrée.

    Par contre, je constate que les pays rhénans perdent des points sur le marché mondial et qu'ils ont de plus en plus d'entreprises qui ne peuvent atteindre un niveau de compétitivité internationale parce que leurs coûts salariaux sont trop élevés. Leurs entreprises se délocalisent, s'installent ailleurs d'où la montée récente du chômage. Eux aussi doivent réduire leur dépenses de protection sociale, trop élevées.

    Les entreprises ont encore des marges de manoeuvre mais elles se réduisent d'abord à cause du progrès technique - nous avons besoin de moins de travailleurs pour une production donnée -; puis à cause de la mondialisation, de la concurrence internationale des pays à bas salaires.

    À côté de l'Allemagne, se trouvent les pays de l'ancien Bloc de l'Est: Hongrie, Tchécoslovaquie, Pologne, etc. Les salaires y sont dix fois moins élevés. Les gens sont instruits, veulent travailler, ont un bon niveau culturel. Alors, les entreprises allemandes s'y installent.

    Il faut donc que l'Allemagne, malgré sa performance, et les autres pays européens réduisent les coûts des programmes sociaux avant que les entreprises ne soient étranglées, ne fassent faillite ou quittent le pays avec pour conséquence des pertes d'emplois et donc, l'aggravation des troubles sociaux.


    Le vieillissement de la population

    Un milliard d'habitants sur les six milliards que comptent la planète vivent dans les pays développés, les pays industrialisés. Ces pays ont deux caractéristiques: ils sont riches et ils sont vieux.

    En concurrence avec nous, il y a des pays pauvres et jeunes. L'économie dépend énormément de la démographie. On ne s'en était pas rendu compte jusqu'à présent, parce que nous avions relativement peu de vieux. Sans compter que la durée de la vie humaine augmente. En France, elle augmente d'un an tous les cinq ans.

    Le vieillissement de la population suppose donc qu'il nous faudra davantage de ressources pour payer les retraites de nos pensionnés. Et il n'y a plus de baby boom: nous faisons moins d'enfants. Il y a donc une pression pour redéfinir les régimes de retraite publics, la protection sociale.


    Choix de la retraite et travail à temps choisi

    Il n'y a pas de solution qui soit identique pour tous les pays. Chaque situation est particulière. On peut cependant dire que, pour l'ensemble des pays, la retraite ne doit pas, autant que possible, être un couperet qui vous coupe le cou à un âge déterminé. Il faut que la collectivité favorise les choix personnels en matière de retraite, en développant entre autres le travail à temps choisi. Peut-être avec des taux de salaires moins élevés mais avec davantage de choix. Il faudrait que ces choix soient, dans la mesure du possible, négocier de manière collective dans un cadre syndical avec les entreprises.

    D'autre part, la grande leçon de l'Amérique (les États-Unis), c'est la création d'emplois à temps partiel. La Hollande emprunte déjà à ce modèle: le taux de chômage y est de 7 à 8%; mais 35% des emplois sont à temps partiel.

    Même si la situation de chaque pays est particulière, il faut donner davantage de liberté aux gens afin qu'ils choisissent la solution qui leur convient et qu'ils puissent la négocier.


    La mondialisation

    Malgré le difficile constat que nous faisons, il y a encore de l'espoir, l'espoir d'un meilleur équilibre, surtout si nous renforçons les institutions internationales.

    La nouvelle pauvreté est une horreur pour des pays aussi développés que les nôtres. Le grand scandale, c'est le chômage.

    À côté de cela, il y a aussi de véritables drames internationaux qui tiennent à tous les trafics: d'armes, de drogues, d'argent sale, des mafias, de la corruption et tout ça. Tout cela se développe d'autant mieux que l'argent circule librement et qu'il n'y a pas de loi commune. Par exemple, comment comprendre que le secret bancaire ne soit pas soumis à des règles internationales ?

    À partir du moment où nous avons une mondialisation du commerce et des capitaux, il faut que nous allions vers un minimum d'ordre mondial, de mondialisation des lois et des tribunaux.


    Pour un gouvernement mondial

    J'espère qu'à partir de 1999, il y aura une nouvelle Europe, avec sa monnaie commune. Ca va être un grand bond en avant et j'espère qu'à partir de ce moment-là, nous continuerons à avancer dans le sens d'un meilleur ordre international.

    Il faut faire le gouvernement mondial, sinon nous aurons de très très grands malheurs. Cette question devrait être discutée à fond.

    Je pense souvent à ce que je souhaiterai à mes petits-enfants - j'ai huit petits-enfants - le 1er janvier de l'an 2000. Eh bien, le meilleur souhait que je puisse leur faire, c'est qu'ils voient, qu'ils contribuent à créer un gouvernement mondial.


    Michel Albert
    Entrevue réalisée par Monique Dumont
    1er juillet 1996


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