Les essais constituent souvent la base de nos réflexions sur notre façon de voir le futur et l'identification des grands vecteurs porteurs de la destinée humaine. Mais le roman peut aussi nous inspirer s'il a une portée universelle, si l'écrivain a la culture, l'expérience, le talent pour transcender l'histoire qu'il nous raconte et la muer en une réflexion sur la vie et la société dans laquelle nous vivons.
Cet été, un hasard de lecture comme il y en a parfois, m'a fait lire deux romans qui finalement élaborent un thème commun, sous-jacent à l'anecdote de l'histoire : l'engagement, le parti pris. Deux romans bien différents mais qui se rejoignent parce que les héros de chacun de ces romans vont devoir affronter un choix : rester en marge, demeurer des observateurs de ce qui se passe autour d'eux ou alors foncer, s'impliquer, prendre parti.
Le défi de l'implication, de l'engagement, du parti pris, il se pose tous les jours dans nos sociétés organisées, bien encadrées, où le modèle est tellement puissant qu'il en disparaît et qu'on ne le voit plus. Dans une société où l'on regarde en observateur souvent voyeur les événements se produire, à la télévision par exemple. Dans une société individualiste où non seulement l'engagement collectif ou communautaire est difficile, mais où l'engagement individuel, dans nos vies personnelles, est tout aussi angoissant. C'est alors que surgit la tendance à vouloir se replier sur soi, dans son cocon, dans son ghetto personnel.
C'est ce que souhaite Tim Cranmer dans le roman de John Le Carré, Notre jeu, agent secret mis à la retraite parce que, proche de la cinquantaine, il n'y a plus place pour lui dans le nouvel ordre mondial. Il se retire donc dans son manoir du Somerset, où il compte bien finir ses jours à faire son vin, dégagé de toute contrainte de la vie.
Toute sa vie, Tim Cranmer a manipulé ses "joe", ses agents, souvent des agents doubles ou triples afin qu'ils servent aux mieux les intérêts de Sa Majesté britannique. Or ne voilà-t-il pas qu'un de ses Joe, aussi mis à la retraite, Larry Pettifer, ne voit pas du tout les choses de la même façon, lui à qui on offre un emploi peinard de conférencier et de professeur dans une université entourée de brume. Larry Pettifer qui a toujours poussé Tim dans ses retranchements les plus intimes, provocant et lucide. Et voilà Larry qui décide de prendre parti, de prendre parti pour les Ingouches, un peuple isolé du Caucase, aux prises avec la realpolitik de Moscou, en utilisant les connaissances qu'il a acquis toutes ces années dans l'armée de l'ombre. Et Larry entraîne dans sa suite la belle Emma que Tim Cranmer n'a pas su aimer.
C'est en se mettant à la recherche de Larry et d'Emma, à Londres, à Paris, dans le Caucase que Tim retrouvera un sens à sa vie ... mais je ne vous dis pas comment. Mais voici deux citations qui donnent un peu, oh si peu !, le ton de l'ouvrage et de l'interrogation fondamentale sur lequel il repose :
Tu ne peux pas être du côté de personne, Tim, lui dit Emma.C'est comme si tu n'existais pas. Il nous faut tous un objet de foi, sans çà on n'a pas de personnalité (...) tu ne comprends pas ce que c'est que s'impliquer
et puis celle-ci
...dans la vie, c'est le hasard qui décide de qui on rencontre, quand, de combien il nous reste à donner, et du moment où on dit : et merde, là je vais aller jusqu'au bout, et je n'en démordrai pas, Larry à Tim.
John Le Carré est britannique. Son vrai nom est David John Moore Cornwell. Il est né dans le Dorset le 19 octobre 1931. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma ou en télésérie. À l'heure où l'espionnage est de plus en plus électronique, où ce sont les satellites qui sont les yeux et les oreilles des états, John Le Carré s'attache lui au "facteur humain". Le facteur humain, le grain de sable dans l'engrenage autrement parfait...
Quant à Arturo Perez-Reverte, il nous entraîne à Rome, dans les zones sombres du Vatican, puis il nous transporte dans la lumière, les odeurs et les complots de Séville, à la suite de son héros, de son Templier solitaire, le Pater Lorenzo Quart, agent très secret des IOE, Instituto per le Opere Esteriore. La peau du tambour est une oeuvre fascinante.
La Rome du Père Quart est une puissance mondiale qui veille sur ses intérêts. Lorsqu'un hacker pénètre dans les fichiers secrets du Saint-Père pour y déposer un message, en fait un appel au secours afin de sauver une église menacée à Séville, l'Église Notre-Dame-des-Larmes à Séville, l'IOE reçoit le mandat d'y expédier son meilleur agent pour s'informer et maîtriser la situation d'autant plus qu'il y a déjà eu deux "accidents", morts d'hommes.
Le père Quart est un soldat, à la vie disciplinée, un Templier solitaire, un homme qui marche seul. Il traîne des fantômes, des fantômes de prêtres dont il a contribué à détruire la vie parce que ses prêtres ne respectaient pas l'orthodoxie vaticane. Le soldat obéit, au doigt et à l'oeil, il n'a pas à se questionner, à prendre parti... et pourtant.
Dans la Séville de lumière et d'ombre, il devra affronter des religieux comme lui qui se sont voués à la défense d'une église quasiment en ruine parce qu'il en va d'une certaine conception de l'Église. Menacée par les pics des démolisseurs et des spéculateurs, l'Église n'est donc pas seule : il y a le père Ferro, son vicaire le père Lobato, la soeur Marsala complice de tous les instants. Mais il y a aussi la belle Macarena et sa mère, l'héritière de tous les ducs du Nuevo Estremo de même que les fantômes de Carlota Bruner, l'amoureuse, et de son amant, le capitaine Xaloc.
Un jeudi matin, le père Quart aura à décider du chemin qu'il choisit, du parti qu'il prendra. Tout comme Tim Cranmer, il aura un choix à faire, un sens à donner à sa vie. Lucidité, c'est le mot qui décrit bien Quart, "la lucidité impitoyable de celui qui se sent une minuscule petite goutte d'eau de mer dans le crépuscule flamboyant de l'Univers" et dont la foi dans l'institution n'est qu'un mince mur le protégeant du froid du dehors.
Le "travail" du Père Quart l'amènera d'ailleurs à affronter le père Ferro, représentant d'une AUTRE conception de l'Église. À l'heure où le Vatican se prépare aux Fêtes du Jubilé de l'an 2000, qu'il vient de signer une entente avec Telecom Italia pour produire et diffuser ses "événements" religieux, qu'il "vedettise" sa Sainteté le Pape en direct sur Internet, qu'il s'assure de la propriété de la voix du Saint-Père n'hésitant pas émettre des injonctions pour qui la reproduit sans permission, il y a aussi dans l'ouvrage de Perez-Alverte une réflexion sur l'Église catholique, sa mission et son rôle, sa proximité des petites gens, sa conception de la prêtrise qui est tout à fait d'actualité à l'aube du nouveau millénaire.
Monique Dumont
Rédaction