L'Australie vient de rejoindre les rangs des pays qui veulent censurer l'Internet. L'opposition s'est organisée autour de l' Electronic Frontiers Australia qui a organisé une manifestation en mai dernier, voyant dans cette nouvelle loi - la Broadcasting Services Amendment (Online Services) Bill - un frein à la liberté d'expression.
Le gouvernement australien explique qu'il souhaite équilibrer les besoins de l'industrie avec la protection des enfants (violence, sexe, etc.).
Au Canada, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) a décidé le 17 mai dernier de ne pas réglementer les services de nouveaux médias sur Internet. Cela ne veut pas dire que le gouvernement canadien ne pourrait pas adopter une législation qui irait dans le même sens que les récentes propositions américaine et australienne.
La question se pose en effet : doit-on réglementer - entendons censurer - Internet ?
Dans un texte publié dans l'ouvrage collectif Liberté d'expression et nouvelles technologies sous la direction de Michèle Paré et de Peter Desbarats (Isabelle Quentin, éditeur), Jean K. Chalaby écrit : "De tout temps, les nouvelles techniques de communication ont constitué une menace pour le pouvoir en place, les élites politiques se sentant toujours assaillies par un flot d'arguments apparemment sans fin. Et lorsque ces nouveaux médias parviennent réellement à aider les gens à obtenir plus de liberté, l'inquiétude succède rapidement à la méfiance. Bientôt le pouvoir cherche à noyauter le nouveau discours. Des procédures sont mises en place pour restreindre l'incessant flot de mots et d'images et maîtriser les nouveaux dangers qu'il représente" (citation extraite de "Protéger l'humanité contre la poursuite des faux dieux : un point de vue sociologique sur l'histoire de la censure", p. 33 et ss.).
Il est vrai qu'Internet est un fourre-tout assez représentatif ma fois de l'humanité. À côté de citoyens du Net bienveillants et bien intentionnés, civilisés oserions-nous dire, se trouve des psychopathes, des criminels et des terroristes.
Une étude du Centre Simon-Wiesenthal , fruit d'un travail de 14 mois en Amérique du Nord, en Amérique du Sud et en Europe, a recensé sur Internet 1426 sites qui font l'apologie du racisme et de l'anti-sémitisme, de la haine, des néo-nazis et du terrorisme. Le centre doit distribuer son étude sur CD-rom à plusieurs polices des pays concernés. (Source : Journal de Montréal, 25 mars 1999; AFP)
Le Centre n'en appelle cependant pas à la censure, plutôt à la vigilance des fournisseurs d'accès qui sont de plus en plus appelés à retirer de leurs services des sites dont le contenu reflète les interdictions prévues aux différents Codes criminels en vigueur dans les pays concernés.
Internet nous semble davantage menacé par la commercialisation de l'outil, l'implantation des filtres de blocage - à l'insu des internautes bien souvent - et la limite des outils de recherche. En fait, l'outil Internet est à générer sa propre censure interne.
Jean Chalady décrit dans l'article cité ci-dessus l'efficacité plus que douteuse des filtres qui bloquent l'information du Web et des groupes de discussion. L' Electronic Frontier Foundation a publié de nombreux articles et études sur les filtres et leurs limites notamment en termes d'indexation.
Sur un autre registre, mais tout aussi important, les engins de recherche - qui servent à repérer l'information sur Internet tels Alta Vista, Hot Bot, Northern Light, etc. - ne réussissent pas à suivre le rythme de l'Internet.
Une étude publié en juillet dans le magazine scientifique Nature (no 400 p. 107) par deux chercheurs, Steve Lawrence et C. Lee Giles du NEC Research Institute de Princeton, au New Jersey, montre que des 11 engins de recherche analysés, le plus performant - Northern Light - ne couvre que 1/6 du territoire Internet.
En février 1999, il y aurait eu sur le Net 800 millions de pages correspondant à 6 trillions de caractères. En comparaison, les 850 kilomètres de la Library of Congress de Washington représentent 20 trillions de caractères.
C'est donc dire combien l'information nous échappe déjà; d'où l'importance que les citoyens du Net les plus expérimentés multiplient les bibliothèques virtuelles (les pages de liens) en n'oubliant pas de préciser les critères de sélection et en organisant l'information afin qu'elle soit la plus facilement repérable.
Cela irait d'ailleurs dans le sens de l'une des propositions de l'essayiste Joël de Rosnay dans son ouvrage L'homme symbiotique : investir du temps dans la création d'un capital-temps - dont fait partie la bibliothèque virtuelle - un capital générateur dans ce cas-ci de liberté.
La création de bibliothèque virtuelle permet aussi de réduire l'influence accrue des médias traditionnels qui envahissent actuellement l'Internet. Ils sont certes des instruments d'information indispensables mais ils répondent aux même critères de sélection que leurs alter ego papier. Voir l'entrevue accordée au journal Voir (1er-7 avril 1999) par Manse Jacobi, le co-directeur de Freespeech TV, une chaîne communautaire américaine dédiée à la diffusion de projets progressistes.
Une masse d'information est ainsi laissée de côté, négligée, des acteurs de tous les jours ignorés alors que nous croyons, malgré le pessimisme de certains auteurs (voir le récent ouvrage de Dominique Wolton, Internet et après?), qu'Internet peut encore être un lieu de liberté et d'expression à l'aube du 3e millénaire. Ainsi, Internet pourra-t-il transcender sa nature "technique" et prendre une dimension "humaine".
Parlant de pages-liens, nous vous suggérons la page du
The Michigan Electronic
Library : Internet Censorship Issues pour en savoir plus sur la censure
sur Internet.
La rédaction
Juillet 1999