L'ouvrage de Paul Virilio publié chez Galilée (1995, 176 p., 49.50$) n'est pas facile. Impossible de "zapper".
Le titre de l'ouvrage réfère à la vitesse de 28,000 km/heure qui nous permet de nous libérer de la gravitation, de "fuir vers le haut". Ce changement d'horizon, par rapport à l'horizon plat et défini de la Renaissance, est amplifié par la révolution des transmissions, ce qu'il appelle les télétechnologies, qui bouleverse notre conception du temps et de la distance.
Les grands axes horizon-espace-temps-distance-vitesse encadrent les propos de l'auteur. Le lecteur courageux y trouvera des idées-forces indispensables, parfois lumineuses, pour quiconque cherche à comprendre comment les technologies dessinent demain.
La difficulté du texte est augmentée par le nouveau vocabulaire créé par l'auteur. De toute évidence, l'ouvrage ne sera lu que par quelques-uns et c'est dommage. Voici, malgré tout, sommairement résumées, quelques-unes des idées-force développées à travers les différents chapitres de l'ouvrage.
La révolution des transmissions, les télétechnologies interactives, caractérise le XXe siècle. Elles modifient nos notions de distance et de temps et engendrent une "mutation profonde du rapport de l'homme à son milieu de vie". Tout arrive sans que nous ayons à partir: nous nous déplaçons, "immobiles", grâce à l'innovation du véhicule statique: la télévision, l'ordinateur. L'espace se réduit à cet écran, "à tel point, qu'à la fin du siècle, il ne restera plus grand-chose de l'étendue de cette planète".
L'immobilité qu'engendre la révolution des transmissions, la tyrannie du temps réel crée une nouvelle pollution que l'auteur nomme pollution dromosphérique dont devraient se préoccuper les écologistes. L'horizon de l'écran de la télévision ou de l'ordinateur échappe à la gravité terrestre: c'est un horizon trans-apparent, sans point fixe dans l'espace. La nouvelle pollution a pour conséquence la perte du corps locomoteur, en mouvement, et la perte de la terre ferme, base de notre identité.
Les télétechnologies interactives créent un trouble de la perception: il y a pour chacun de nous dédoublement de la représentation du Monde et donc de sa réalité. Nous sommes ici et ailleurs en même temps. Le mythe de l'ubiquité (pouvoir être à deux endroits en même temps) est vaincu. Il y a dédoublement entre activité et interactivité, présence et téléprésence, existence et téléexistence. L'expérience ne sera-t-elle plus que virtuelle ?
L'ultime proximité est celle du corps humain, de la biotechnologie: jonction entre le biologique et le technologique. Comme nous avons peuplé et aménagé la terre, les micro-machines occuperont bientôt l'organisme humain. La machine post-industrielle est au stade de la miniaturisation, du réductionnisme technologique et la physiologie humaine est le lieu d'expérimentation privilégié des micro-machines de la communication, transmettrices d'informations.
"À côté de la pollution des substances qui composent notre environnement, ne devrait-on pas deviner aussi, cette soudaine pollution des distances et des longueurs de temps qui dégrade l'étendue de notre habitat?" Nous serons bientôt totalement dépendants des télécommunications qui se mettent en place en cette fin de millénaire.
Les territoires sont désormais questionnés. L'entreprise et le travail n'ont plus de lieu. La société ne se divisera bientôt plus en Nord et Sud mais en deux temporalités, deux vitesses. Il ne fait aucun doute que s'annonce un krach des modes de production post-industrielles. Comment pallier aux dégâts de l'intégrisme technique des télétechnologies interactives?
"Est-on encore libre d'essayer de résister à l'inondation oculaire en détournant le regard, en portant des lunettes noirs dans le souci de préserver son intégrité, sa liberté de conscience ? Devrait-on revendiquer le droit à la cécité ?"
Avec la cybersexualité, on ne divorce plus, on se désintègre. Une rupture radicale se prépare entre les hommes et les femmes, qui menace directement l'avenir de la reproduction sexuée. Le cyberféminisme doit contribuer à reprendre le contrôle sur les frontières du corps.
Nous sommes au commencement d'un autre temps. Le monde nous renvoie à notre solitude, "une solitude multiple de quelques milliards d'individus que les multimédias s'apprêtent à organiser de manière quasi-cybernétique".
COMMENTAIRE
Il y a donc de nombreuses pistes de réflexion dans cet ouvrage de Paul Virilio. Par contre, je ne partage pas le pessimisme de l'auteur. Les technologies ne sont qu'un outil : c'est à nous de décider si elles sont sources d'asservissement ou créatrices de liberté. L'important est d'en comprendre les enjeux et de réagir en toute connaissance de cause.
Aux internautes qui auront "pris le temps" pour lire Virilio: Qu'en pensez-vous ? Partageons nos points de vue...
Monique Dumont
Date: 17 mai 1996
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