Le côté noir de la mondialisation

Le côté noir de la mondialisation


Voici une réflexion de notre collaborateur, M. Raymond Vaillancourt, sur la mondialisation. Afin d'approfondir les éléments de sa pensée et offrir des pistes d'action, M. Vaillancourt vient d'inaugurer un site Web Le temps de l'incertitude. Nous vous invitons à le visiter fréquemment. Il sera un phare à l'aube de ce troisième millénaire.

La rédaction

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    Dans une conférence prononcée au Musée de la Civilisation en avril 1997, le fondateur et président du Groupe de Lisbonne introduisait son sujet de la façon suivante :

    Aujourd'hui, un discours qui se veut explicatif (et légitimant( du temps présent, du sens de l'histoire en cours, prédomine dans les milieux politiques, socio-économiques et scientifiques au Nord comme au Sud, à l'Ouest comme à l'Est. Selon ce discours, la mondialisation actuelle de l'économie, des marchés, des entreprises, des capitaux serait en train, de pair avec la révolution technologique, liée, notamment, aux nouvelles technologies de l'information et de la communication, d'enterrer le XXe siècle et d'enfanter le troisième millénaire.

    Cet énoncé suffit à nous rappeler que, de façon insidieuse, certains ont fini par nous faire croire que ce que l'on appelle la mondialisation est devenue maintenant une réalité incontournable et qu'elle est liée de façon inextricable au développement. Cela nous renvoie à cette notion de progrès qui, après la seconde guerre mondiale, laissait croire que tout ce qui était à venir avait une valeur intrinsèquement meilleure que ce qui était passé. À l'époque, on croyait que, par exemple, les années quatre-vingt-dix seraient meilleures que les années quatre-vingt qui, elles-mêmes, supplanteraient les années soixante-dix... Le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui détruit peu à peu cette chimère. C'est probablement pour cela que l'on tente d'en proposer et d'en imposer une autre !

    L'émergence de cette chimère peut, d'une certaine façon, être reliée à la chute du mur de Berlin en ce sens que le déclin et la mort d'une vision de l'économie autre que le capitalisme a laissé à celui-ci tout le champ libre pour conduire à sa conclusion logique la vision du monde que ce système favorise : le rattachement et la subordination de toute valeur à la seule valeur économique voire même comptable.

    La prédominance de ce discours est le résultat de la prise de pouvoir (à maints égards il s'agit aussi d'une reconquête du pouvoir), de direction et de contrôle sur les processus d'allocation des ressources naturelles et immatérielles des pays les plus développés de la planète par des conceptions et des politiques ont fait des valeurs et des critères propres à l'économie de marché capitaliste les valeurs et les critères exclusifs de référence et de mesure de ce qui est bon, utile et nécessaire, en économie comme ailleurs.

    Cette subordination à la logique des marchés financiers a conduit et conduire encore les États à faire du bien public que représentait l'économie un bien privé qui, dans les faits, doit d'abord plaire et recevoir l'aval des analystes et de ceux qui établissent la cote de crédit avant que la population puisse dire son mot. La réduction du déficit devient non seulement un enjeu majeur auquel tout autre enjeu est soumis mais fait de l'équilibre budgétaire une orientation stratégique toute aussi importante sinon plus que la réduction du chômage, le maintien de services de santé et d'éducation de qualité, etc. À la limite, une proposition d'un projet de société par un gouvernement n'aurait de sens à ses yeux que dans la mesue où cela procureraut un avantage concurrentiel sur le marché des taux d'intérêt.

    La crise toute récente, et encore présente pour bon nombre de citoyens, relative à notre énorme dépendance à l'égard de l'électricité, a bien fait ressortir que pour le gouvernement québécois la dépendance des citoyens à l'égard de l'hydro-électricité comptait moins que la réputation d'Hydro-Québec sur les marchés et sa capacité à livrer la marchandise. Dans un geste sans précédent, il y a eu ouvertement collusion entre le gouvernement et une société d'État qui a permis à cette même société d'obtenir, directement du conseil des ministres, une autorisation de donner suite à des projets d'expansion pour lesquels la population devra se porter garante après coup.

    Ainsi, on est obligé (et on le sera de plus en plus) de faire appel à la solidarité des individus pour en secourir d'autres sur une base personnelle ou communautaire parce que les gouvernements, guidé par la seule valeur économique dans laquelle la solidarité ne peut avoir place (l'économie ne pouvant compter que sur des partenaires !) ne veulent jamais perdre de vue que les enjeux demeurent toujours financiers. Comme le signale fort à propos Riccardo Petrella:

    L'économie actuelle est en train de nous faire perdre le sens d'être, de faire et de vivre ensemble, le sens du bien commun.

    Or s'il y a une chose que l'on ne mesure pas assez, ce sont les conséquences néfastes d'une telle situation sur l'exercice de la démocratie et sur l'acceptation par la population des contraintes inhérentes à cette forme de gouvernement. Les contraintes sont habituellement supportées dans la mesure où chaque citoyen a l'impression que ces mêmes contraintes sont partagées par l'ensemble et arbitrées par un gouvernement dont c'est justement le mandat. Si le citoyen perd confiance dans ce processus et sent que les droits et intérêts de ceux qui jouissent de la supériorité économique comptent plus que les droits et intérêts de l'ensemble, et beaucoup d'indices nous incitent à le croire, le danger croîtra avec l'augmentation de l'aveuglement du gouvernement à cet égard. On ne peut toujours gouverner en favorisant du pain et des jeux !

    Mais lorsque sur toutes les questions existentielles liées à l'avenir, les gouvernements ne peuvent plus répondre qu'en évoquant l'inexorable contrainte de l'économie transnationale, toute politique se transforme en une comédie de l'impuissance et l'État démocratique perd sa légitimité. La mondialisation se transforme en un piège pour la démocratie.

    Il faut être un théoricien naïf ou un politicien à courte vue pour croire que l'on peut priver chaque année des millions de personnes de leur emploi et de toute garantie sociale, sans en payer le prix tôt ou tars. Cela ne peut que mal finir.

    La mondialisation fait aussi vivre un changement dont le rythme et la cadence laissent de plus en de gens derrière, incapables de s'y adapter non pas en raison d'un manque d'intelligence, mais en raison de la vitesse avec laquelle cette apprentissage doit se faire. Les nouvelles technologies de l'information et l'autoroute électronique en sont des exemples évidents. Le changement n'est plus linéaire (à rythme constant) mais exponentiel (à rythme croissant). Pour chaque petit groupe de citoyens qui bénéficient d'une plus grande facilité d'accès à l'autoroute électronique et à son utilisation dans le domaine du télé-magasinage par exemple, combien de travailleurs se verront privés de travail ?

    Plus les clients pourront effectuer eux-mêmes, on line, leurs réservations de voyage, leur gestion de comptes et leurs achats de toute nature, moins il y aura d'emplois dans les banques et les assurances, les agences de voyage et le commerce de détail.

    Ou encore : (...) le boom imminent du on line va faire disparaître dans le cyberespace d'innombrables autres professions dans le domaine des prestations de services. Archivistes et bibliothécaires, commerciaux d'agences de voyages, marchands au détail, collaborateurs de journaux régionaux et d'hebdomadaires de petites annonces, tous deviennent superflus

    On ne peut, jour après jour, procéder à l'annonce de regroupements, de fusions, d'intégrations tant dans le secteur privé que dans le domaine public sans que les conséquences finissent pas nous rattraper. L'angoisse du lendemain risque de se propager et d'accroître l'incertitude tout en fragilisant la cohésion sociale. La solidarité communautaire risque de s'effriter dès lors que les citoyens constateront que c'est le gouvernement qui en sort grandi malgré l'impuissance dont il a fait preuve.

    Ce n'est pas tant la mondialisation qui est blâmable mais l'usage immodéré qu'en font les gouvernants pour justifier leur obéissance aux dites lois du marché économique et à sabrer allègrement, pour conserver la cote de crédit, dans ce qui permettait à la population et à la société de faire contrepoids à la logique du marché.

    À présent, à cause de l'incapacité que nous avons montré ces vingt dernières années à rompre une chaîne de chômage, dette, inflation, absence réelle de croissance, nous dérivons de plus en plus sur une mer froide, hostile et déroutante. La nouvelle certitude des gens au pouvoir - ceux dont la tête est hors de l'eau - est que la seule solution est de supprimer les garde-fous.

    Dans un récent commentaire sur le film Titanic, un critique faisait ressortir que l'une des raisons pouvant peut-être exprimer le succès populaire de cet oeuvre, par-delà ses qualités cinématographiques évidentes, reposait sur l'impression que la catastrophe que l'on nous montre à l'écran ressemble à s'y méprendre à la catastrophe appréhendée que la fin du vingtième siècle nous prépare. Il y a là le sentiment d'invulnérabilité, l'importance de la disponibilité financière et du statut et le peu de considération que l'on attache à ceux qui font avancer le bateau et le sauve-qui-peut de ceux qui ont provoqué la catastrophe. Les spectateurs auraient inconsciemment la pensée magique que d'en voir la représentation à l'écran exorciserait celle qu'ils appréhendent quotidiennement.

    Par-delà ces images, il importe de garder l'oeil ouvert et l'esprit critique à l'égard de ce que recèle le terme de mondialisation et l'usage immodéré que l'on en fait pour justifier toute nouvelle mise à pied, toute nouvelle réorganisation, toute nouvelle compression. Fort heureusement, de plus en plus de voix d'élèven pour enrichir notre compréhension de ce qui risque fortement d'accompagner notre passage vers le prochain siècle.


    Sources de référence :

    Martin, H.-P. et H. Schumann. Le piège de la mondialisation. Actes Sud (19-)
    Petrella, Riccardo. Écueils de la mondialisation. Urgence d'un nouveau contrat social. Fides, 1997
    Saul, John. La civilisation inconsciente, Payot, (19-)


    Sur Internet :

    Un dossier du Monde diplomatique sur la mondialisation
    Un article sur les agences de notation
    Un article sur l'Angleterre qui donne un avant-goût de ce qui nous attend...

    Raymond Vaillancourt
    Janvier 1998


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