Elle ne dort pas. L'angoisse lui serre le coeur. Par un ultime mouvement de la volonté, elle s'extirpe de son lit douillet. Elle doit en avoir le coeur net.
Se dirigeant vers sa table de travail, elle scrute les prévisions que lui a tracé une institutions financière : l'argent dont elle aura besoin pour ses "vieux jours". Si elle désire un revenu de 40 000 $ par an, il lui faut engranger plus de 700 000 $ !
C'est la panique....Comment faire ?
Cette publicité et d'autres qui nous montrent joueurs de golf et skieurs envahissent les ondes durant la période frénétique des REÉR - les régimes enregistrés d'épargne-retraite - lorsque les pages financières des journaux se noircissent de conseils judicieux de placements - si vous n'avez pas encore entendu parler des fonds communs de placement, vous deviez être à Tombouctou ces dernières semaines !
Les institutions financières s'arrachent nos épargnes - qui seront placées à des taux d'intérêt minables - et nous incitent même à nous endetter afin de nous assurer une retraite future confortable. La publicité fait vibrer l'une de nos cordes sensibles : comment assurer notre sécurité alors que nous vieillissons inéluctablement ? Pire encore, que nous vieillissons nombreux en même temps !
Car c'est une réalité démographique comme le montre très bien le démographe David Foot, nouveau gourou de la prospective : en l'an 2030, 23 % de la population sera âgé de plus de 65 ans comparativement à 12 % aujourd'hui (1).
Le vieillissement de la population affectera toute l'activité économique du pays - il y a aura un virage de l'économie vers des secteurs dont la clientèle sera assurément constituée de la cohorte des baby-boomers - et exercera des pressions importantes sur les services publics de santé et de sécurité du revenu, en particulier sur les régimes publics de retraite.
Les régimes publics de retraite - Régime de pensions du Canada et Régime des rentes du Québec - sont sur la sellette. La situation est grave selon les actuaires qui décrivent de sombres perspectives : si on ne fait rien, les taux de cotisation des entreprises et des employés pourraient tripler d'ici les prochaines années si l'on veut offrir la même couverture...qui a déjà été réduite ces dernières années puisqu'on prend désormais en compte le revenu des retraités.
Plusieurs documents peuvent être consultés pour en savoir plus sur la problématique des régimes publics de retraite :
Le gouvernement fédéral vient d'ailleurs d'annoncer - le jour de la Saint-Valentin ! - une augmentation du taux combiné (employeur-employé) de 5,85 % à 9,9 % sur six (6) ans à partir de 1998. À noter que le Québec a déjà haussé son taux à 6 % en 1997. Son projet de réforme propose aussi d'autres mesures qui lui feront économiser plus de 1,5 milliards de dollars.... (3)
Selon David Foot, le temps est opportun pour les gouvernements d'effectuer cette révision des programmes universels. Pourquoi ?
Les gens âgés de 55 ans et plus ainsi que la première vague de baby-boomers ont bénéficié des régimes de retraite avantageux mis en place par les gouvernements et les entreprises durant les "années glorieuses et prospères" incluant cette innovation de l'époque, les REÉRs. Ils devraient donc avoir suffisamment d'argent pour vivre une retraite confortable.
La vague à venir de futurs retraités (les 25-35 ans), jeunes et en santé, savent que les gouvernements ne seront plus là pour assurer leurs vieux jours, peut déjà se préparer et épargner. Ce qui explique d'ailleurs l'optimisme des futurologues sur l'industrie des services financiers.
D'ailleurs, la publicité est déjà l'oeuvre. C'est ce grand-père perdu dans sa forêt de conifères qui suggère à ses enfants et petits-enfants de commencer à épargner tôt. Il y a aussi cette histoire de la jeune étudiante de 19 ans qui épargne 1 000 $ par an durant 5 ans et qui, à 60 ans, se retrouve avec un capital de plus de 1 million de dollars $. C'est touchant de prévenance !
Nous sommes donc à l'ère des jeunes vieux :
Eh ! me direz-vous, qu'en est-il des 30-49 ans ? les gens de ma génération, celle de l'entre-deux, les baby-boomers dans la force de l'âge, ceux qui effraient et font tant parler d'eux ?
Nous nous situons doublement au coeur de la transformation de nos sociétés parce que nous suscitons le changement et nous créons ainsi nos conditions de vie futures. Nous vivons chaque jour le changement : le virage ambulatoire, la réforme des services publics, le déficit zéro et le budget équilibré.
Nous payons de plus en plus nos services, privés ou publics, par exemple l'assurance-médicaments. Nous nous faisons l'avocat et le maître d'oeuvre de la réduction des régimes publics (par exemple l'assurance-emploi, l'assurance-maladie, la sécurité du revenu).
Si nous avons un emploi, nous nous y attachons...et y sommes attachés par les avantages que nous en retirons, n'osant la quitter par crainte des lendemains.
D'autre part, notre génération - et celle qui nous suit immédiatement - vit à plein la mutation du marché du travail (4) : plusieurs d'entre nous sommes travailleurs autonomes, créateurs de très petites entreprises, de nouveaux artisans du travail.
La retraite était la dernière certitude : qui d'entre nous, à 25 ans, ne s'est pas imaginé prendre sa retraite à 40 ans et nous transformer en lézard sur une lointaine plage de Tahiti ?
Le paradigme change. Ne devrions-nous pas plutôt parler aujourd'hui d'innovation, de dynamisme, de participation active dans toutes les sphères de la vie sociale, économique et culturelle, de création d'opportunités plutôt que d'être obsédé par nos vieux jours ?
Et si la retraite anticipée des 50 ans et plus ainsi que les nouvelles formes de travail étaient la voie vers le renouveau, vers le goût de faire des choses par soi et pour soi tout en y collant une vision de la société de demain, vers une nouvelle génération de travailleurs qui, comme le dit Jean Boissonnat dans le dossier de l'Express "seront indépendants dans leur vie professionnelle, habitués aux coups durs et tellement libres de droits qu'il seront plus libres encore de leurs paroles"...(5)
(1) "La force de l'âge", Futur Présent, été 1996, p. 11-14
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