Cyber-université : naviguer ou sombrer
"D'ici trente ans, les universités telles que nous les connaissons n'existeront plus". Cette phrase-choc, nous la devons à Peter Drucker, l'un des gourous les plus connus de la gestion aux États-Unis et dans le monde (Fortune, 10 mars 1997). Ce qui lui fait dire cela, c'est la percée fulgurante des nouvelles technologies de l'information (les NTIC), en particulier d'Internet. Alors qu'une année universitaire se termine, voici l'occasion de réfléchir sur le défi du virtuel pour nos universités.
Le défi du virtuel
Internet est le canal privilégié par où le virtuel s'insère dans notre vie de tous les jours. Le réseau des réseaux met au défi nos capacités d'adaptation car il contribue à former une société nouvelle et ce à travers une multitude de communautés virtuelles.
Le milieu de l'éducation, notamment les universités, n'échappe pas à la vague Internet. Tout va très vite.
Dans un futur rapproché, les cyber-cours chambarderont les habitudes d'enseignement. Les professeurs agiront désormais dans un espace sans frontières. La matière est livrée hors du temps et de l'espace, avec comme seul lien l'ordinateur et le courrier électronique. Plus besoin de salles de classe. Plus besoin pour l'étudiant d'assister aux cours à heure fixe. En réseau, professeurs et étudiants de plusieurs pays participeront à l'élaboration interactive et multimédias d'un cours en temps réel.
Des pionniers comme le professeur Michel Guay sont déjà à l'oeuvre et trouvent l'expérience excitante et passionnante. Des universités québécoises sont aussi sur la brèche.
Une proposition...un projet
Montréal, 1996. Nous sommes au Sommet économique pour l'économie et l'emploi. Patrons, syndicats, lobbyistes et politiciens confondus sont d'accord : il faut redresser la situation économiques du Québec et créer des emplois.
Ce que vous ne savez pas, c'est qu'en coulisses, une fois les caméras des télévisions éteintes, les participants viennent de rejeter du revers de la main une proposition qui aurait eu pour effet de propulser les universités québécoises sur l'autoroute de l'information.
Le projet innovateur s'appelle Presses Universitaires Multimédias. Il a été élaboré par le groupe de travail sur les nouvelles technologies de la CRÉPUQ, la Conférence des recteurs et principaux des universités du Québec. Visionnaire, le concept est simple : créer une co-entreprise, branchée sur Internet, formée des universités du Québec en partenariat avec Bell, CRIM Technologies et Québécor Multimédias.
Sa mission : concevoir et commercialiser du matériel multimédia pédagogique.
L'objectif visé par les universités est double : augmenter leurs revenus - ils ont fondu de 20 % depuis cinq ans - et se positionner dans l'industrie émergente de la formation électronique à distance.
Pour expliquer le rejet du projet, les promoteurs invoquent qu'à l'heure actuelle la collaboration avec le secteur privé est mal définie et que les professeurs, inquiets d'être dépossédés de leurs matières et de perdre leur emploi, sont montés aux barricades.
Dans les universités, pourtant, l'argent se fait rare alors qu'il faut s'équiper et intégrer les NTIC dans l'organisation et l'enseignement. D'ailleurs, dans son rapport intitulé Développement des nouvelles technologies de l'information et des communications dans le réseau universitaire québécois, la CRÉPUQ insiste sur le fait que "même si les universités ont fait des progrès significatifs dans leurs infrastructures de l'information au cours des dernières années, on est loin d'une situation optimale et le financement à long terme est problématique".
Les universités québécoises ne peuvent compter sur le gouvernement préoccupé d'abord par l'atteinte du déficit zéro. "Les universités ne sont pas une priorité pour le gouvernement actuel qui pense que nous sommes riches", dit Bernard Shapiro, président de la CRÉPUQ et recteur de l'Université McGill. Il déplore du même souffle l'absence de vision de nos élus face aux changements qu'entraîne Internet pour le milieu de l'enseignement supérieur.
Son collègue de l'Université Laval, François Tavenas, est aussi inquiet, lui qui dirigeait le groupe de travail de la CRÉPUQ sur les nouvelles technologies. Selon lui, si rien n'est fait, les universités manqueront le bateau de l'enseignement virtuel car elles n'ont d'autres choix que de se brancher sur la vague Internet et d'en explorer toutes les opportunités.
À son avis, les remises en question sont inévitables : sur la façon d'enseigner, sur la réorganisation du travail et même sur le financement. Les universités québécoises doivent maintenant penser en terme d'alliances mondiales : c'est back to the future. On s'en va vers un enseignement virtuel. Ce n'est pas une mode passagère et ça demande beaucoup d'argent, déclare-t-il. François Tavenas frémit à l'idée que ce soit Bill Gates ou l'empire Walt Disney qui occupent tout ce champs et qu'ils établissent leur propre université virtuelle, une voie dans laquelle plusieurs entreprises se sont déjà engagées pour la formation de leurs employés.
La question du financement
Le Fonds de l'autoroute de l'information, le bras financier du gouvernement en matière de multimédias et de NTIC, doté d'un budget de près de 60 millions de dollars, n'a accordé que des miettes aux universités québécoises à l'exception de la Télé-Université.
Filiale de l'Université du Québec, le budget de la Télé-Université est de 21 millions de dollars. Elle emploie 40 professeurs et a 15 000 étudiants à temps partiel. La Télé-Université a reçu du Fonds 9 millions de dollars pour moderniser l'enseignement à distance. Comme l'explique Gilbert Paquette, le directeur du centre de recherche, la Télé-Université offre 15 cours sur Internet : ce nombre devrait doubler d'ici peu et dans 3 ans, l'objectif est d'offrir sur Internet la totalité des 250 cours. La Télé-Université a aussi reçu une subvention de 5 millions de dollars de l'ACDI pour développer un réseau en Amérique latine et elle a aussi des échanges avec l'Ile Maurice et le Sénégal. La Télé-Université se voit très bien comme le développeur de l'enseignement virtuel au Québec.
Autre joueur en matière de financement : CANARIE, une initiative fédérale. Créé en 1992, c'est un consortium géré par l'industrie qui a été mis sur pied afin de stimuler l'aménagement de l'autoroute de l'information au Canada. Son enveloppe budgétaire s'élève à 400 millions de dollars étalés sur 6 ans. Six de ses vingt-deux administrateurs proviennent du milieu universitaire. CANARIE finance plusieurs projets d'enseignement virtuel dans les universités du reste du Canada.
Les universités du Canada à l'ère du virtuel
Au Canada anglais, les universités doivent composer avec la proximité linguistique des États-Unis où l'enseignement virtuel par Internet est en plein essor.
Plusieurs universités canadiennes-anglaises explorent les possibilités de l'enseignement virtuel et certaines ont déjà pris le virage. L'université d'Athabasca en Alberta, déjà reconnue comme un important centre d'enseignement à distance, a mis sur pied VITAL - Virtual Teaching and Learning - un concept d'enseignement virtuel qui offre déjà une dizaine de cours sur Internet. Athabasca s'est jointe à l'université Guelph de l'Ontario afin d'offrir une maîtrise en administration spécialisée en agriculture qui sera donnée sur Internet.
L'université Laurentienne est un autre exemple : elle s'est dotée d'un site Web pour aider les compagnies, les franchisés et les PME du nord de l'Ontario à profiter des opportunités de l'Internet.
L'essor de l'enseignement virtuel par Internet aux États-Unis
Au sud de la frontière, plus de deux mille cours sont déjà offerts sur Internet comme le répertorie le CASO, un catalogue des cours offerts sur Internet. Le Gartner Group, l'une des principales firmes américaines d'études et de conseil dans le domaine des NTIC, estime en effet que le chiffre d'affaires de cette industrie représentera 12 milliards de dollars américaines en 1998.
Plusieurs universités offrent déjà des programmes entiers sur Internet tel l'Université Harvard et l'université de Phoenix en Arizona : cette dernière dispose de 20 professeurs pour 25 000 étudiants, modelant déjà l'université virtuelle du XXIe siècle.
Des réseaux virtuels d'université se bâtissent notamment en Californie et dans les états du centre. Le projets des smart States et du Western Governors University est un exemple.
Née en juin 1995 et basée à Salt Lake City, l'initiative des gouverneurs Mike Leavitt de l'Utah et Roy Romer du Colorado a pour but de réunir 15 états et 1 territoire situés dans l'Ouest américain dans un vaste projet d'enseignement à distance. La WGO veut offrir à la population un réseau interactif d'institutions d'enseignement qui offrira plusieurs cours via Internet. Le but est de rejoindre les citoyens partout et en tout temps afin de leur permettre d'acquérir une formation collégiale et universitaire reconnue et ciblée sur les besoins des étudiants et des entreprises.
Ses promoteurs tentent donc de s'imposer comme une norme de développement malgré que l'argent ne soit pas encore au rendez-vous. La WGO devait proposer un projet-pilote à la fin de 1997, en retard déjà de six mois sur l'échéancier. Le plan d'affaires prévoir un investissement de 100,000$ de chacun des états plus des contributions de fondations comme l'Alfred P. Sloan Foundation et d'entreprises privées. Mais il faut plus de 7 millions de dollars US pour concrétiser ce projet-pilote. Et l'initiative n'est pas encore réalisée.
Malgré ces retards, des universités choisissent la voie du virtuel. Il existe des universités dont le campus n'est que virtuel tandis que d'autres établissements développent à un rythme très rapide des divisions consacrées à l'enseignement électronique à distance.
D'autre part, l'entreprise privée est de plus en plus présente dans ce secteur en essor. Des entreprises qui sont jeunes comme UOL dont nous mentionnions l'existence. Il y a des risques de dérapage : des établissements virtuels, non-accrédités, peuvent offrir des enseignements qui ne sont reconnus nulle part) et de nombreuses questions restent en suspens :
- qui établira la pertinence du contenu et sa qualité ?
- quels seront les critères d'évaluation ?
- les critères seront-ils académiques ou commerciaux ?
- les cours seront-ils axés sur les besoins des entreprises commanditaires pour qui la connaissance doit avoir un caractère utilitaire ?
Ce sont des questions actuellement sans réponse mais que se posent de nombreux experts du domaine comme le professeur John Reid, attaché à l'université de Kennesaw en Georgie.
Ainsi, une entreprise comme UOL Publishing offre aux universités intéressées des services de conception, d'implantation et de marketing de cours virtuels. UOL assure même la formation des professeurs et agit donc en véritable courtier en cours virtuels.
Que fait le Québec ?
Pendant ce temps, le gouvernement du Québec consulte. Cet automne devait avoir lieu une série d'audiences à partir d'un document préparé par le ministère de l'Éducation sur l'avenir des universités. Le document vient de sortir et le moins qu'on puisse en dire c'est qu'il est loin de la réalité des universités comme nous le verrons dans un prochain dossier.
Or le temps presse. Les universités doivent relever un double défi. D'abord, trouver les fonds nécessaires pour accéder aux nouvelles technologies de l'information et des communications. Puis, changer les mentalités à l'intérieur même de leurs murs, transformer leur propre culture comme organisation et lieu de transmission des connaissances.
Relever le premier défi, ça signifie réussir des partenariats avec le secteur privé. Cela veut dire une véritable coopération inter-universités. François Tavenas a remis à l'ordre du jour le projet refondu des Presses Multimédias Universitaires, celui-là même qui a été rejeté lors du dernier Sommet pour l'économie et l'emploi. "Devant l'inertie actuelle, il faut persister, revenir à la charge avec nos projets, c'est la seule façon d'y arriver" affirme d'ailleurs Bernard Shapiro avec un sourire timide.
Toutes les universités sont unanimes, elles n'ont plus le loisir ni les moyens de travailler isolément, chacune dans sa tour d'ivoire. Le nouveau projet propose la création d'un consortium dont toutes les universités du Québec seraient actionnaires. Elles auraient la responsabilité de créer du matériel didactique. La commercialisation serait assurée par des entreprises intéressées au projet. Les universités conserveraient ainsi le contrôle sur le contenu, l'un des enjeux majeurs du développement de l'enseignement multimédia. Le financement est encore à définir.
Le projet chemine actuellement dans les couloirs du ministère de l'Éducation, François Tavenas y voit aussi une belle occasion pour le Québec de prendre les devants et d'en faire un projet pour la communauté francophone.
Réussir le deuxième défi en est un aussi de taille car les directions universitaires se heurtent ici à des façons de faire et à des mentalités difficiles à changer. Car beaucoup de professeurs sont réfractaires aux nouvelles technologies perçues comme une menace. Ils craignent la perte de contrôle sur les contenus et les étudiants. Ils appréhendent aussi le changement dans leur rôle puisque les étudiants deviennent plus autonomes. Ils devront aussi développer de nouvelles expertises en matière de NTIC en particulier dans la conception de cours virtuels. Conscients d'une nécessaire adaptation, les dirigeants prennent le taureau par les cornes. Ainsi, Bernard Shapiro, recteur de l'Université McGill, veut obliger ses professeurs à communiquer avec lui par courrier électronique. Il vient aussi de créer un poste de vice-recteur aux nouvelles technologies qui vient d'être comblé.
La résistance des professeurs est compréhensible. Le recteur François Tavenas admet que le principal défi du futur consortium dont il se fait le promoteur est le ralliement du corps professoral. Le professeur Michel Guay avoue avoir rencontré des résistances à ses projets mais qu'elles se résorbent lentement maintenant que le cours est sur Internet et qu'on peut en évaluer les résultats. Il s'attend d'ailleurs à plus de 150 inscriptions en septembre 1998 à son cours virtuel.
Les universités ne restent donc pas totalement inactives comme le montre d'ailleurs les HEC: l'école offre sur son Intranet du matériel didactique, des babillards d'échanges entre professeurs et étudiants de même que des facilités administratives comme l'inscription aux cours ou les horaires d'examens.
Conclusion
Est-il exagéré de penser que les universités telles que nous les connaissons pourraient disparaître si elles ne prennent pas le virage de l'enseignement virtuel ? Les universités francophones, selon le recteur de l'université Laval François Tavenas, doivent réussir à créer des réseaux aussi puissants que ceux qui existeront bientôt dans le monde anglo-saxon. Les universités doivent relever le défi du cyberespace. Elles ne peuvent échapper, pour leur propre survie, à l'obligation de se réinventer un nouveau modèle d'enseignement et faire le saut dans le XXIe siècle.
"Nous fonctionnons avec des modèles d'université du XIXe siècle. Il faut maintenant faire ce saut dans le XXIe siècle" nous dit Jean-Claude Guédon, auteur de La planète cyber : Internet et le cyberespace aux Éditions Gallimard. Chacun dans sa tour d'ivoire : cette façon de faire n'a plus sa raison d'être si l'on ne veut pas que le savoir devienne la chasse gardée d'une classe privilégiée qui aura les moyens de se le payer. L'université centralisée et hiérarchisée doit faire place à une université ouverte sur le virtuel.
Catherine Kovacs
Monique Dumont
Mars 1998