Histoires de disparitions


  • Espèces animales en danger
  • Les mineurs de Black Lake
  • Aon et Sodarcan
  • Mon épicier, ma caissière
  • Vide cybérien

    Humeur particulière... Je veux partager avec vous quelques histoires de disparitions, réaliser un collage un peu surréaliste d'événements récents. Thème : changement... Changement, dites-vous ? Le futur se prépare dans notre vie de tous les jours, dans le monde réel et virtuel dont mon journal matinal se fait le témoin.

    Ce journal me réserve parfois des surprises par la simple juxtaposition d'articles sans liens apparents. 1er novembre 1997, journal La Presse : deux articles se suivent dans l'un des derniers cahiers.

    Le premier s'intitule "Orangs-outans tués à la tronçonneuse en Indonésie"; le second "La mine de Black Lake ferme : 300 chômeurs". Deux espèces en danger se côtoient ainsi, selon cet ordre, dans les colonnes du quotidien montréalais.

    Espèces animales en danger

    Le premier article de l'Agence France-Presse se fait l'écho du Fonds mondial pour la nature. L'Indonésie est le dernier refuge au monde des orangs-outans avec quelque 30 000 singes et leur population a diminué de 30 à 50 % au cours des 10 dernières années à cause du recul de leur habitat, la forêt tropicale. Les acheteurs se bousculant aux portes des forêts tropicales - y aurait-il de tels massacres s'il n'y avait pas de demande ? - les bébés sont arrachés à leur mère et sont vendus sur le marché illégal des animaux sauvages et de compagnie! Quant aux mères, efficacité et performance oblige, on les tue à coups de tronçonneuses, la plus récente méthode d'élimination. La mère est alors revendue en morceaux (crâne, mains, etc.)

    Il n'y a pas que les orangs-outans. Il y a aussi les grands singes du Congo, pris dans le filet des guerres, les pandas, et j'en passe. Partout sur la planète, y compris au Canada, de nombreuses espèces d'animaux, de poissons, d'oiseaux, d'insectes, etc. sont menacés de disparition (1). Certains scientifiques se font rassurants. Non, la diversité biologique n'est pas nécessaire. Oui, la génétique vient à notre secours grâce aux prélèvements d'ADN qui nous permettront dans le prochain millénaire de reproduire ces espèces disparues. Dois-je applaudir ?

    Les mineurs de Black Lake

    Black Lake, près de Thetford Mines, au Québec. Ville de mineurs, ville d'amiante. Les quelque 300 travailleurs de la mine d'amiante British Canadian, exploitée depuis près de 100 ans (1890), perdent leur emploi. La mine ferme. La nouvelle avait été annonçée plus tôt en septembre. Le P'tit Journal s'en était fait l'écho.

    Le président de la mine British Canadian, M. Jean Dupéré de la compagnie Lab Chrysotile, avait été très clair : sauver la mine, ça signifie un investissement d'au moins 50 millions de dollars. Les gouvernements sont peu disposés à contribuer à un tel financement d'autant plus que le marché est en décroissance, en butte au bannissement du produit, notamment en France. Il est difficile de rentabiliser dans de telles conditions. Un comité de relance avait alors été mis sur pied.

    Le couperet est tombé en ce 1er novembre : sur les 300 mineurs, une centaine trouvera peut-être du travail dans les deux autres mines exploitées par la compagnie, les mines Lac d'Amiante et Bell.

    Les mineurs mis à pied ont souvent dans la cinquantaine. Ils ont 20 à 30 ans de mine dans le corps. Ils connaissent la mine et leur métier comme le fond de leur poche mais pour être replacés dans les deux autres mines, ils devront, selon le président du syndicat. M. André Laliberté, "se soumettre à un examen médical, à des tests de qualification et posséder un diplôme de secondaire V ou l'équivalent" (La Presse, 2 novembre 1997).

    Le village et toute la communauté veut se retrousser les manches pour créer de l'espoir, pour garder les jeunes, pour développer de nouvelles voies d'avenir à l'ombre des montagnes de résidus miniers qui seront peut-être leur planche de salut (projet de recyclage de la compagnie Noranda).

    "Les gens ne parlent plus de leur travail, ce sujet tabou qui crée un malaise dans les familles, entre amis, entre ceux qui ont un job et ceux qui n'en ont plus", écrit le journaliste Yann Pineau.

    Le travail, sujet tabou en cette fin de siècle ?

    Aon et Sodarcan

    Montréal, automne 1997. Même temps, autre lieu. Le siège social de Sodarcan, un holding d'assurances créé par M. Gérard Parizeau (2) il y a près de 50 ans et dirigé jusqu'à tout récemment par son fils, M. Robert Parizeau, se vide lentement. Déserts, les étages résonnent de l'écho des milliers de pas et de sons de voix perdus au fil du temps.

    En juin dernier, la vente de Sodarcan au groupe Aon Reed Stenhouse était annonçée. Les actionnaires ont été bien traités puisqu'ils recevront 3,85 $ l'action.

    J'ai fait mes premiers pas "professionnels" chez Gérard Parizeau ltée, le courtier d'assurances en 1976, il y a de cela plus de 20 ans. Le hasard de la vie. J'y suis restée près de 10 ans et j'y ai vécu les joies et les misères du merveilleux monde de l'entreprise. J'y ai côtoyé des gens extraordinaires, pleins d'humour et de vivacité, d'intelligence, des batailleurs. D'autres, opportunistes, ambitieux, prêts à toutes les entourloupettes pour se tailler une place. Tous restent imprimés dans ma mémoire.

    Aujourd'hui, le bras canadian-torontois de la multinationale américaine fait le ménage et impose sa façon de faire, sa "culture organisationnelle" diront les spécialistes de la gestion. Toute l'administration - ou presque - est mise à pied - en anglais s'il-vous-plait - mais correctement pour ce qui est des indemnités de départ. Dans les entreprises du groupe, on fait aussi table rase, à moindre échelle : dans l'une d'entre elles, des 75 employés, il n'en restera que 15. C'est à Toronto que ça se décide et que ça se passe maintenant.

    Cette razzia en a surpris beaucoup. Ne suis-je pas compétent, performant, quasiment irremplaçable ? se disaient-ils ou se disaient-elles ? Mr. James S. Horrick, pdg de Aon Reed Stenhouse, disait en juin : "On behalf of our Canadian management, we welcome the employees of the Sodarcan group to Aon in Canada". Et Patrick G. Ryan renchérissait : "The Sodarcan Group brings a team of talented professionals to our organization and further enhances Aon's presence in Canada".

    Mineurs de Black Lake, cadres, professionnels ou secrétaires de Sodarcan la conquise : une même histoire ?

    Mon épicier, ma caissière

    J'avais mon épicier : le marché Sirois. Un petit marché d'alimentation où je trouvais tout. J'y faisais mon épicerie en moins d'une demi-heure. Je jasais avec la caissière. Je faisais des suggestions d'achat. je trouvais tout ce dont j'avais besoin et à bon prix.

    Depuis le 12 octobre, mon marché d'alimentation a fermé ses portes et a été remplacé par un Métro plus grand, aux larges allées, ouvert 7 jours par semaine jusqu'à 23 heures, qui accepte les cartes de crédit. Un peu plus loin, il y a aussi le Maxi de Provigo, ouvert lui aussi 7 jours par semaine : un magasin d'alimentation, pas un épicier. C'est commode quand j'ai besoin d'essuie-tout.

    Ces deux nouveaux supermarchés forcent mon fruitier, Olifruits, à modifier ses heures d'ouverture. Il devra aussi se trouver de nouvelles niches de produits pour ne pas perdre sa clientèle (mais la perdra-t-il vraiment ?). Ses allées sont étroites mais c'est chaleureux, les fruits et les légumes sont beaux, frais et bons. Je fais un pied-de-nez à Métro et à Provigo en y allant puisque j'y achète des produits sur lesquels normalement les grandes surfaces font le max de sous, les produits spécialisés, tellement les marges de profit sont minces en alimentation. Et tant pis pour les promoteurs des grandes surfaces.

    Parce que des Wal-Mart, il y en a à Laval, des Future Shop, des Winners, des Rona et des RenoDépôt, etc. Je vous donne en mille le cri de ralliement des "associés" Wal-Mart :
    Give me a W !
    Give me an A!
    Give me an L!
    Give me a Squiggly!
    Give me an M!
    Give me an A!
    Give me an R!
    Give me a T!
    What's that spell?
    Wal-Mart!
    Who's number one?
    The Customer!

    Que seront devenues ces grandes surfaces dans dix ans ? Je m'interroge...

    Outre mon épicier, j'ai aussi perdu plus tôt ce printemps un petit commerce d'aliments et d'accessoires pour animaux. Que je vous raconte : c'était une gentille dame, retraitée de la municipalité où elle travaillait à la bibliothèque. Son désir le plus cher : avoir sa propre boutique d'aliments et d'accessoires pour animaux. Pourquoi ? Parce qu'elle adorait les animaux et qu'elle voulait faire partager cet amour des bêtes à ses clients.

    Elle nous offrait donc un service personnalisé, nous informait des nouveautés, nous négociait des rabais intéressants selon que nous avions chats, chiens ou oiseaux, livrait à domicile gratuitement, et jasait avec nous de tout et de rien...Accueil chaleureux, toujours de bonne humeur...sauf que...

    Les revenus n'ont pas été au rendez-vous. Manque de chance, une semaine après que ma gentille dame eût signé son bail, elle et son mari apprennent l'ouverture, à quelques rues, d'un magasin plus grand, une moyenne surface dirais-je. Comme le volume n'est pas au rendez-vous, ma gentille dame ne peut offrir des prix concurrentiels. Par exemple, le grand magasin est capable d'offrir un gros sac de moulée pour chiens à 15 $ pour attirer la clientèle. Ma gentille dame achète ce même sac de moulée à 35$ ....et le sac n'est pas encore vendu ! Certains jours, ma gentille dame n'encaissait comme recettes que 45 $...

    Ce fût un jour cruel que celui de la vente de l'inventaire du magasin à des liquidateurs. Ce jour-là, son mari pleurait en nous informant, nous ses clients, de la décision de fermer, une décision d'affaires inévitable, avant de tout perdre. Il n'y a jamais eu autant de clients que durant la liquidation des stocks, à rabais, sans taxes, sans factures, payés comptant.

    Je suis aussi à la veille de perdre mes caissières. Trois caisses Desjardins de mon quartier sont en effet à la veille de fusionner. Ma caisse réduit ses heures d'ouverture des caisses mais allonge ses heures-conseils. Je suis en partie responsable de cette perte parce que j'ai tellement bien appris ma leçon, que j'utilise allègrement le guichet automatique pour la plupart de mes transactions.

    C'est la beauté des institutions financières : elles ont montré à leurs clients comment faire le travail de leurs caissières. Je suis complice de cette "innovation de gestion" : non seulement j'effectue le travail qui était fait auparavant par ma caissière, mais en plus je paie des frais pour le faire ! Devrais-je acheter des actions des banques et de Desjardins ?

    Vide cybérien

    Coup de tonnerre dans le cyberespace ! En octobre, Jean-Pierre Cloutier et Mychelle Tremblay, des pionniers du cyberespace par leurs Chroniques de Cybérie, annonçaient la suspension, pour une période indéterminée, de la diffusion de la publication virtuelle.

    Dans sa chronique du 23 octobre dernier, Jean-Pierre Cloutier raconte les nombreux appuis qu'il a reçu depuis et l'espoir qu'il a de trouver une solution au manque de temps et au manque de revenus. Touché par la grande solidarité manifestée à la suite de cette annonce, il la salue bien bas. De nombreux chroniqueurs des médias virtuels ont depuis souligné avec tristesse cette disparition. Comme éditrice de MétaFuturs, je la partage.

    Cette disparition nous incite à réfléchir, comme le souligne d'ailleurs Jean-Pierre Cloutier, "à notre médium, à la place des cybermédias, à l'autonomie de la presse, à la biodiversité du cyberespace". Les cybermédias ont reçu tout récemment une gifle d'envergure lorsque les organisateurs de la conférence sur la vie privée, qui s'est tenue à Montréal en septembre dernier, ont refusé de nous accréditer. À quand un forum sur la publicité sur le Net qui permettra des échanges entre cybermédias et publicitaires ? À quand un forum de la Fédération des journalistes professionnels du Québec ou de l'Association des journalistes indépendants du Québec sur ce sujet ?

    Les histoires de disparitions sont porteuses d'avenir. Pourquoi ? Parce qu'elles nous amènent à réfléchir sur le sens de nos actions aujourd'hui. Mais faut-il qu'il y ait des disparitions pour forcer cette réflexion ? Sans ces disparitions, ne risquons-nous pas de devenir aveugles, de ne pas savoir ce qui nous arrive, pour paraphraser Edgar Morin ? (Pour sortir du XXe siècle, Paris, Fernand Nathan, 1981)

    Notre survie ne passe-t-elle pas par le développement d'une éthique de soi qui se transpose en une éthique pour tous. Je cite à nouveau Fernand Morin (p. 508) : "Il est chez l'être humain, une éthique pour soi qui est en même temps une éthique pour autrui et une éthique pour tous. C'est l'éthique qui nous enjoint :
    - d'entretenir notre autonomie d'esprit
    - d'essayer d'être juste et vrai
    - de sauvegarder notre intégrité
    - de corriger nos dérives
    - de ne pas être possédés par ce que nous possédons
    - de tenter de transformer nos événements en expérience, notre expérience en sagesse
    - de tenter de nous bonifier en vieillissant, c'est-à-dire d'"être meilleurs".

    À demain, pour des "Histoires de renaissance"....

    Notes

    (1) Le site intitulé "Hawaii's Endangered Species, Balancing on a Thin Line" est réalisé par l'école Enchanted Lake Elementary School, située à Kailua, sur l'île d'Oahu, dans l'état américain d'Hawaii

    (2) Lire Joies et deuils d'une famille bourgeoise de M. Gérard Parizeau, courtier d'assurances, historien, homme d'une vaste culture, représentant d'une génération et d'une certaine bourgeoisie en voie de disparition, aux Éditions Fides


    Monique Dumont
    Éditrice
    Novembre 1997



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