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Le premier demi-siècle de l'IHAF

Deux décennies de ténacité (1946-1967)

Lionel GroulxC'est en juin 1946 que Lionel Groulx annonce publiquement son intention de mettre sur pied un Institut d'histoire de l'Amérique française. "Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge !". Le fondateur, ne l'oublions pas, a 68 ans... À cette lointaine époque, l'Institut vient proposer un lieu d'échanges et de débats à ceux et celles qui espèrent développer une histoire scientifique au Québec. La première réunion se tient en décembre de la même année, et c'est en avril 1947 que les lettres patentes sont obtenues. Dès le début, Groulx met sur pied plusieurs activités : publication d'une revue savante trimestrielle ; organisation de cours publics ; publication d'ouvrages scientifiques ; réunions annuelles ; rassemblement des principales sociétés d'histoire, les "sections" de l'IHAF. Ce concept d' "Amérique française" est original et devient rapidement le point d'ancrage de la recherche sur la présence française en Amérique.

Les sections se réunissent dès l'année suivante pour la première assemblée générale. Cette réunion annuelle se tient d'abord à la Bibliothèque municipale de Montréal puis, à partir de 1959, à l'Externat classique Saint-Viateur, à Outremont. Toutefois, à deux reprises, en 1952 et en 1958, la rencontre a lieu à l'Université Laval de Québec. Le programme est régulier : la matinée est consacrée au rapport des "sections" ; l'après-midi permet à quelques historiens, deux ou trois, de présenter le résultat de leurs recherches et de discuter avec l'assistance. La Ville de Montréal accueille traditionnellement les participants à un banquet. Celui de 1967, qui souligne les vingt ans de l'Institut, est mémorable : plus de 500 convives se pressent pour honorer le fondateur.

Lionel Groulx s'entoure dès le départ d'une équipe de jeunes : Guy Frégault et Maurice Séguin, qui n'ont pas trente ans et sont deux nouveaux docteurs en histoire de notre collectivité, font partie de l'équipe de direction. Surtout, la Revue devient le lieu de publication privilégié des jeunes diplômés en histoire du Québec, qui se multiplient après 1960. À la mort de Lionel Groulx, en mai 1967, la relève est bien assurée. Le fondateur a en effet mis sur pied, en 1956, la Fondation Lionel-Groulx, et lui a légué sa maison du 261, av. Bloomfield l'année suivante. Les deux institutions sont distinctes, même si elles sont logées à la même adresse. Depuis 1961, l'IHAF reçoit une modeste subvention du ministère des Affaires culturelles.

Une transition s'amorce (1967-1973)

Guy Frégault

Guy Frégault prend la succession de Groulx. Grâce au travail de Juliette Rémillard, la nièce du fondateur devenue avec les années son assistante, le passage se fait sans difficulté. Surtout, la subvention annuelle du MAC s'établit maintenant à 15 000 $ et permet de nouvelles initiatives.

Mais la conjoncture est différente. L'éducation supérieure traverse une phase d'expansion colossale avec la création du réseau de l'Université du Québec. Combien y a-t-il de départements d'histoire ? C'est à Guy Frégault que revient la tâche de réorganiser l'IHAF qui entame à ce moment-là une période de transition.

Guy Frégault croit en la recherche professionnelle et d'ailleurs, les sociétés d'histoire où se regroupent plutôt des amateurs sont désormais réunies en fédération depuis 1965. Première tâche : réviser les statuts et les règlements et obtenir une charte provinciale. Le bureau de direction s'agrandit. Ensuite, transformer progressivement l'IHAF en un regroupement d'historiens professionnels plutôt qu'en un regroupement de sociétés d'histoire. Un nouveau secrétaire, Paul-André Linteau, multiplie les initiatives dans la revue : publication d'une "Bibliographie" (1967), "Chronique de la recherche", "Inventaire des projets de recherche" (1970), "Inventaire des thèses en histoire" (1972).

Michel BrunetMais Frégault démissionne pour accepter de nouvelles responsabilités à Québec en 1970. Il est remplacé par Michel Brunet qui poursuit la transition amorcée. Il ne craint pas de confier des responsabilités aux jeunes. En priorité, on tente de restaurer les finances de l'Institut qui a dû augmenter son personnel ; on adopte les nouveaux règlements ; on sollicite la collaboration des départements d'histoire pour organiser la rencontre annuelle qui se transforme en colloque.

Mais le plus gros changement concerne la revue qui se dote d'un comité de rédaction. Ce dernier adopte l'évaluation des articles par les pairs et une politique de publication. Enfin, on met sur pied un comité pour examiner les relations avec les Sociétés d'histoire, compte tenu de la nouvelle orientation qui se dessine. Le colloque annuel de 1971, prévu pour mars, est reporté à cause de "la tempête du siècle". Marcel Trudel

Marcel Trudel vient remplacer, en 1972, Michel Brunet, lui aussi démissionnaire. Il hérite de la responsabilité de poursuivre le redressement des finances de l'Institut. C'est lui qui voit au nouveau fonctionnement du comité de direction de la Revue. En 1973, on prend la décision de reporter à l'automne la rencontre annuelle, depuis que l'ACFAS a décidé de tenir son propre congrès au printemps.

La recherche s'affiche sur tous les fronts (1973-1981)

Jean-Pierre Wallot

Jean-Pierre Wallot est élu en octobre 1973. Le paysage de la recherche historique s'est beaucoup transformé au Québec, et l'IHAF est au coeur de ce renouveau. La formule des congrès est modifiée pour faire place aux nombreux travaux en cours : ils se déroulent désormais sur deux journées et, à partir de 1977, proposent un thème aux congressistes.

En 1976, on collabore avec la Fondation Lionel-Groulx, à la mise en place du Centre de recherches Lionel-Groulx qui abrite une bibliothèque et un centre d'archives. Cette initiative permet d'obtenir de nouvelles subventions : celle du ministère des Affaires culturelles passe bientôt à 20 000 $ en 1974 et à 40 000 $ en 1979. Le personnel de l'avenue Bloomfield augmente.

On multiplie les interventions publiques : vigilance au moment de reconduire la loi d'accès à la vie privée ; séance conjointe avec la Société des professeurs d'histoire du Québec pour exiger l'enseignement obligatoire de l'histoire nationale au niveau secondaire ; participation au concours Lionel-Groulx. On procède à la réorganisation du secrétariat : Juliette Rémillard passe progressivement à la Fondation Lionel-Groulx et est remplacée par Lise McNicoll, en 1978, qui se révèle rapidement une perle indispensable.

René DurocherProgressivement, plusieurs comités sont mis en place : comité des affaires professionnelles, comité des archives, comité étudiant, dont les nombreuses interventions ne peuvent toutes être rapportées. L'année 1978 marque le centenaire de la naissance de Lionel Groulx et l'IHAF se trouve associé à un grand nombre d'événements commémoratifs. René Durocher et son équipe prennent la décision de décerner chaque année des prix : le prix Lionel-Groulx, qui couronne le meilleur ouvrage en histoire de l'Amérique française, longtemps offert par la Fondation Lionel-Groulx, et le prix Guy-Frégault, qui souligne le meilleur article publié par la revue. Ce dernier est offert par Liliane Frégault, en mémoire de son mari qui vient de mourir à la consternation générale.

Ainsi, l'Institut a élargi ses orientations et ses objectifs. Il décide de la publication d'un Bulletin de Liaison et raffermit ses liens avec les archivistes, les muséologues et les responsables de la gestion du patrimoine. En septembre 1983, la revue offre désormais à son public lecteur une photographie d'époque. Avec quelques retouches, papier glacé (automne 1985), typographie différente (printemps 1989), format légèrement réduit (été 1996), cette maquette a été conservée jusqu'à maintenant. On retrouve, à la direction de la revue, Andrée Désilets (1982-1985), Richard Jones (1985-1988), Louise Dechêne (1988-1991), Pierre Trépanier (1991-1992), René Hardy (1992-1993) et Jacques Rouillard (1993-1996). Fernande Roy assume la direction depuis 1996. Quatre numéros thémati-ques sont publiés : "Travailleurs et mouvements sociaux" en septembre 1983 ; "Histoire de la famille" à l'automne 1985 ; "Population et Histoire" à l'hiver 1985 ; surtout, avec une couverture en couleurs, "Montréal 1642-1992", à l'été 1992, numéro coordonné par Johanne Burgess.

La course aux subventions : 1981-1989

Jacques Mathieu

Jacques Mathieu poursuit le travail amorcé et l'IHAF intervient de plus en plus sur la scène sur de multipes fronts : l'enseignement de l'histoire, la politique des archives, les conditions de la recherche, la conservation du patrimoine, la culture et l'éducation. Mais la conjoncture financière continue d'être préoccupante. Le ministère des Affaires culturelles se retire progressivement et, après les multiples démarches du président, en 1982, l'IHAF reçoit une subvention annuelle du Fonds FCAR. On obtient également de l'argent du ministère de l'Éducation. René Hardy

À l'été de 1984, la Revue d'histoire de l'Amérique française se voit décerner, par le Conseil de la langue française, un prix d'excellence à l'occasion de la 7e rencontre francophone de Québec. C'est René Hardy qui a le plaisir de recevoir cette distinction. La question finan- cière demeure précaire car le Fonds FCAR remet en question la spécificité de la Revue. On prend donc la décision de se tourner du côté d'Ottawa, et la revue obtient des subventions du Conseil de recherches en Sciences humaines du Canada. Quelque temps après, sous le mandat d'Andrée Désilets, l'Institut décide d'adhérer à la Fédération des Sciences humaines du Canada. Andrée Désilets

Grande nouveauté : on décide d'adopter l'informatique pour la composition de la revue en 1986. John Dickinson se fait fort de démontrer aux membres que les investissements requis deviendront vite rentables. Le comité étudiant présente un dynamisme nouveau. On procède en 1986 à une enquête sur l'état de l'enseignement de l'histoire nationale dans les écoles secondaires. Grâce à un don de l'épouse de Michel Brunet, décédé en 1985, l'IHAF crée le prix Michel-Brunet accordé à un ouvrage publié par un jeune chercheur de moins de 35 ans.

Mais à l'automne de 1989, le départ de Juliette Rémillard, qui oeuvre à l'IHAF et à la Fondation Lionel-Groulx depuis tant d'années, est ressenti comme une césure significative : c'est elle qui assurait en quelque sorte l'héritage de Lionel Groulx. Son départ marque aussi le début d'une plus grande autonomie de l'IHAF face à la Fondation Lionel-Groulx qui assume désormais le fonctionnement du Centre de recherches.

La vigilance est de rigueur

Jean Roy

L'entrée dans la dernière décennie du siècle annonce de nouveaux débats : c'est Jean Roy qui assure la vigilance et la stabilité grâce à trois mandats successifs. L'IHAF est saisi de nouvelles questions : enquête sur la pratique historienne en dehors des universités ; place de l'histoire dans la politique de la culture et des arts ; nouveau programme de formation des maîtres au secondaire ; états généraux sur l'éducation.

Les fêtes organisées autour du 350e anniversaire de la fondation de Montréal mobilisent plusieurs membres de l'Institut qui organise, en 1992, un congrès exceptionnel de trois jours. Par ailleurs, l'austérité qui semble frapper l'ensemble de la société oblige l'Institut à intervenir de plus en plus pour tenter la sauvegarde des institutions menacées de fermeture. Le comité étudiant s'intéresse de près aux conditions financières des étudiants en histoire inscrits aux études avancées dont la situation est de plus en plus préoccupante.

L'autonomie progressive de l'IHAF face à la Fondation Lionel-Groulx se traduit par de nouveaux besoins financiers : il faut donc rechercher de nouveaux bailleurs de fonds. L'IHAF se dote d'une brochure publicitaire qui facilite les démarches. Il est également décidé de procéder au traitement des archives qui s'accumulent depuis près d'un demi-siècle : on espère produire assez rapidement un inventaire détaillé et un calendrier de conservation.

Micheline DumontLa présidente élue en 1995, Micheline Dumont, tente de poursuivre son action. L'IHAF est entendu devant le Groupe de travail sur l'enseignement de l'histoire en 1996 et adhère à la Coalition pour la promotion de l'histoire. Mais c'est tout l'avenir de la recherche qui est remis en question par de nouvelles législations qui protègent la vie privée ; lois sur le droit d'auteur ; nouveau code d'éthique sur la recherche "avec des sujets humains", code qui tente d'imposer le modèle des sciences fondamentales aux sciences humaines. Sur toutes ces questions, l'IHAF réagit par la voix de ses comités et de ses responsables. Les mémoires qu'il présente sont reçus avec intérêt. Mais la vie continue. Décision est prise d'établir un site officiel sur le réseau internet, et un nouveau comité est mis sur pied pour le constituer et le gérer. Que dirait Lionel Groulx s'il revenait visiter "son" Institut ? Il le trouverait sans doute passablement transformé, mais à l'image sans doute de ce qu'est devenue la société québécoise.


Voir l'allocution de la ministre Louise Beaudoin à l'occasion du cinquantenaire
 
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