L'étrange retraite,

vers une histoire de notre abdication professionnelle.

Il y a un malaise assez généralisé chez une partie de l'intelligentsia. Partout, paraît-il, l'importance accordée aux sciences humaines est en déclin. Apparemment, on ne connaît plus notre histoire et notre condition post-moderne n'est que surfaite identitaire sans attaches temporelles véritables. Comment comprendre ce malaise? D'abord, le fait qu'il se limite aux pays capitalistes avancés me semble important, car cela suggère qu'il s'agisse d'un symptôme de la maladie de Melrose : "the discomfort of the comfortable". Après tout, personne dans les bidonvilles du monde majoritaire ne souffre d'amnésie. Au contraire, c'est de l'écrasante pesanteur du passé que les peuples du monde veulent se libérer.

Néanmoins, un peu partout dans les pays de l'OCDE ce malaise se fait sentir. Devant un phénomène culturel si généralisé qu'il semble faire partie intégrante de notre condition post-moderne, on doit se demander si c'est le résultat de l'évolution générale de notre époque? À mon avis, la réponse est non. Pire encore, je pense que si on le conçoit ainsi, cela serait une abdication de notre responsabilité en tant qu'historienne ou historien. Certes, il a y des facteurs et processus généraux dont il faut tenir compte; cependant, notre présent n'est pas prédéterminé. Notre présent est le fruit de la dialectique complexe entre choix et contraintes. Cette dialectique s'opère au sein de chaque société. Ainsi, il y a une histoire de ce malaise propre au Québec, une histoire, si non passionnante, au moins pertinente, car ici nous avons choisi d'accepter des contraintes que nous n'aurions jamais dû accepter.

Mais d'abord, un constat important s'impose. Au Québec, ce malaise coïncide avec une éclosion extraordinaire de l'histoire. Cette année, il y aura près de 175 nouveaux mémoires de maîtrise et thèses de doctorat portant sur l'histoire du Québec, soutenus dans les universités québécoises, c'est-à-dire, plus de thèses et de mémoires en histoire québécoise qu'il existait lorsque j'ai commencé mes études de deuxième cycle en 1975. Ainsi, nous vivons une situation contradictoire: une apparente méconnaissance grandissante de notre histoire développe au même moment que nous découvrons des pannes entières de notre passé. Cette contradiction m'apparaît fondamentale, car elle témoigne du caractère actuel, profondément contre-révolutionnaire, de notre profession.

Afin de mieux comprendre ce triste état de fait, j'esquisserai trois moments marquants de notre histoire récente, soit l'échec de la démocratisation de nos universités à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix; l'endossement progressif par le professorat d'un nouveau régime financier et pédagogique au cours des années soixante-dix; et, enfin, l'isolement intellectuel et social des universitaires qui s'en suivit.

La démocratisation de l'accès à l'université fut une bataille sociale majeure menée par les syndicats et les groupes communautaires au Québec. L'expansion des universités existantes comptait pour beaucoup, mais la création de la première université publique au Québec en 1969 fut l'étape décisive, car avec ses négociations d'ententes de groupes-cours, sa représentation étudiante étendue aux modules de premier cycle et aux familles interdisciplinaires et ses programmes innovateurs, comme l'animation culturelle, le réseau de l'Université du Québec tenta d'élargir le processus de démocratisation pour atteindre le continu des cours, voire la définition même des disciplines. Peut-être, comme dit Sylvain Lelièvre, cela fut une révolution trop tranquille pour ceux qui ne l'ont pas vécu; néanmoins, il faut reconnaître l'importance de ce moment dans l'évolution de notre discipline.

En histoire, on a choisi d'élargir les champs, de privilégier l'étude des groupes sociaux et des structures socio-économiques et de miser sur les groupes de recherches. Bref, on a pris un virage Braudelien. Notre moment de démocratisation en fut davantage un de modernisation. L'idéal fut de bien former les jeunes du monde ordinaire. Ainsi, sous l'oeil malveillant des universités privées, le programme des études avancées en histoire permis à l'Université du Québec fut plus qu'orthodoxe : une maîtrise exigeait six cours de scolarité, des cours de lectures dirigées et la rédaction d'une thèse. Certes, on étudia les idéologies et non la pensée politique, on parla de la classe ouvrière et de la bourgeoisie - petite, moyenne et grande, mais, en ce faisant, on n'a remis en question ni la théorie ni la méthode disciplinaire.

Lors de son deuxième mandat, fort d'une écrasante majorité à l'Assemblée, le gouvernement de Robert " Bou-Bou " Bourassa imposa une politique de rentabilisation et de rationalisation aux universités québécoises. Sans l'appui bourgeois dont jouissaient les universités plus anciennes, ni l'appui des élites régionales du réseau, ce fut l'UQAM qui en écopa le plus. En réponse, un nouveau mode de gestion y émergea et ce mode finirait par être le modèle québécois.

Afin de boucler son budget, l'administration locale de l'UQAM a eu recours d'une façon systématique à l'embauche de chargés de cours à un salaire dérisoire calqué sur le paiement versé à un professeur permanent pour un cours en supplément. Le syndicat des professeurs réplique avec un projet de cogestion universitaire selon lequel les professeurs auraient une charge d'enseignement réduite, un salaire augmenté, une présence majoritaire sur toutes les instances académiques et un plafond du nombre de charges de cours. Si 20% des cours est offert par les chargés de cours, l'université doit embaucher des professeurs permanents. Ce projet ambitieux se réalise grâce à la grève de l'automne 1976 qui établit le record de la grève universitaire la plus longue en Amérique du Nord. Quand les professeurs de l'Université Laval imposent leur variant du modèle, quelques années plus tard, ils établiraient un nouveau record.

La logique de ce modèle, c'est qu'on accepte deux catégories d'enseignants universitaires. Une catégorie jouit de conditions de travail favorables et un monopole des pouvoirs qui traditionnellement incombaient à l'ensemble du corps enseignant. L'autre catégorie fut conçue comme l'Autre, comme en témoigne la petite histoire du plafond à l'UQAM. La première fois, moins de 10 des 180 nouveaux postes sont allés aux 1600 chargées et chargés de cour ayant un lien d'emploi à l'université. La deuxième fois, face aux coupures draconiennes du gouvernement péquiste, on échange en troc 285 nouveaux postes contre la reconduction de la convention collective des professeurs permanents, assortie, bien sûr, d'une bonification salariale.

Au début des années quatre-vingt, la majorité des cours de premier cycle au Québec sont offerts par des chargées et des chargés de cours. Certes, en histoire, on n'atteint ce niveau que dans les programmes d'éducation permanente et parfois dans les universités régionales. Néanmoins, cette division de l'enseignement universitaire en deux catégories caractérise tous les départements d'histoire au Québec, sauf McGill. Cette division fut d'abord une de génération : les jeunes, faute d'embauche permanente, deviennent chargés de cours. Mais avec la lente syndicalisation des chargées et des chargés de cours, qui érige l'ancienneté en principe, l'enseignement de l'histoire devient de plus en plus une valse hésitante entre deux cohortes démographiques qui vieillissent ensemble, sans pour autant s'entendre sur qui doit suivre le pas de qui. Ainsi, l'isolement intellectuel et social des universitaires commença au sein de leurs propres départements avec l'absence d'une relève pour les uns et d'un avenir pour les autres.

J'insiste sur l'importance de cet isolement progressif, car aucune refonte en profondeur d'une discipline universitaire n'est possible sans une mobilisation sociale significative. J'ai déjà souligné le rôle primordial des syndicats et des groupes populaires dans la lutte pour la démocratisation de l'accès à l'éducation. Au cours des années quatre-vingt, les professeurs permanents, seuls responsables de la gestion des programmes académiques, coupaient de plus en plus leurs liens avec la collectivité. L'évolution des rapports entre les syndicats des professeurs et le mouvement syndical dans son ensemble est particulièrement révélatrice à cet égard. En ce faisant, ils s'écartaient de toute possibilité d'un réforme progressiste. La seule exception d'alors confirme la règle générale. Le développement au sein de la discipline d'une critique féministe forte ne s'explique pas sans le mouvement des femmes. Sans les multiples pressions des organisations féministes et les milliers d'étudiantes militantes qui ont revendiqué des changements et qui ont appuyé, certes, mais qui les ont aussi vivements critiquées les premières tentatives des professeures et des chargées de cours, on n'aura pas eu ce gain si précieux.

Or, depuis le début des années quatre-vingt, il y a une mobilisation significative en faveur d'une refonte universitaire. Ce mouvement est organisé et financé par les plus grandes entreprises canadiennes et leurs associations telles le Conference Board in Canada, le Business Council on National Issues et le Conseil du patronat. De plus en plus, l'histoire et surtout l'histoire canadienne se trouvent au centre des préoccupations et des plans de cette refonte néo-libérale. Le professorat subit à l'heure actuelle des pressions énormes afin qu'il endosse cette vision réactionnaire de l'université. Résister c'est difficile, car le professorat est sans lien aux forces vives de la société et, de plus, il est préoccupé par la gestion quotidienne de l'université, une institution essentielle au bon fonctionnement du capitalisme. Déjà, mes collègues au département d'histoire à l'Université Memorial parlent de leurs étudiants comme clients. Certes, il y a eu de beaux gestes, telle la démission courageuse de Tom Ingersoll de l'Université de Montréal, afin de dénoncer cette infiltration de valeurs antithétiques à la vie universitaire. Mais qui proteste contre ces mêmes valeurs lorsqu'elles sont incarnées dans une restructuration complète de la recherche universitaire canadienne par le gouvernement fédéral? Ce programme créera 2000 postes de chercheurs, version haute de gamme, tout en aggravant très sérieusement les inégalités institutionnelles existantes. Il est conforme dans tous ses aspects aux maintes demandes patronales et, il faut le dire, ce programme se réalise sous la direction, sans doute habile, de notre cher René Durocher.

C'est dans ce contexte qu'il faut aborder les nombreuses limites qu'on impose aux jeunes historiennes et historiens. Ces limites touchent autant les sujets que les approches et ensemble elles assurent qu'aucune historiographie révolutionnaire n'est possible.

La grande interdiction est si évidente que personne n'en parle : c'est le capitalisme lui-même. Après vingt ans de mondialisation, de libre-échange, de réajustements structuraux et de propagande bourgeoise, l'empereur est libre de se promener dans tous nos départements d'histoire sans craindre le moindre critique vestimentaire. Au Québec, devant un discours bourgeois triomphal, la profession s'est consciemment retirée du champ. La dernière embauche en histoire économique fut celle de Joanne Burgess, à l'UQAM, en 1979. Si vous voulez étudier l'histoire du capitalisme québécois au 20e siècle, il n'y a qu'un seul endroit ayant le minimum de deux personnes compétentes pour faire un comité de direction. Et, ce n'est même pas un département d'histoire, c'est au Centre d'études québécoises à Trois-Rivières.

Certaines diront qu'ici la profession ne répond qu'à la demande étudiante, un discours digne de mes collègues avec leurs clients. En chimie, est-ce qu'on cesse d'enseigner la table périodique quand cela n'intéresse plus les étudiantes et étudiants? Mais plus sérieusement, comme tout le monde le sait, à l'université l'offre crée la demande. Quand on fournit les ressources nécessaires aux enseignantes ou enseignants motivées, les étudiantes et les étudiants y embarquent. Non, cette retraite fut un choix qui ne s'explique qu'à la lumière des contraintes de l'histoire que je viens d'esquisser.

Mais il est vrai que la multiplicité et la richesse des sujets retenus aux études avancées impressionnent. Par contre, cette diversité d'objets cache l'étroitesse des limites en ce qui concerne la forme, l'approche et le positionnement épistémologique de nos mémoires et thèses. Les règles formelles exigent qu'on commence avec une revue historiographique. Ainsi, toute démarche intellectuelle doit d'abord démontrer la légitimité de sa paternité professionnelle. Lorsqu'on est, comme disait Pink Floyd, "another brick in the wall", les bâtards issues de l'expérience sont interdits.

L'approche privilégiée est celle du récit narratif. Or un tel récit en histoire se base sur les valeurs et les croyances normatives. Ainsi, un récit, au sujet d'un autre temps et lieu nous semble logique dans la mesure qu'il conforme à notre manière de voir le monde et on voit le monde de cette façon parce qu'elle confirme notre façon de concevoir ce qui est logique. Ce raisonnement circulaire rend très difficile tout questionnement de nos valeurs et nos croyances normatives. Or, une historiographie révolutionnaire se doit de questionner constamment ces valeurs et ces croyances, afin que nous puissions voir le présent de nouveau.

Atteindre ce but subversif n'est pas facile. Il faut démontrer un passé cohérent, différent et en mutation constante, afin de concevoir autrement ce qui nous semble logique. Pour ce faire, ce n'est pas un autre récit narratif dont on a besoin, mais d'un positionnement épistémologique radical qui reconnaîsse l'altérité des sources et les accorde une pleine autonomie dans nos discours de preuve. Et, ainsi, du passé faisons table rase!

20 octobre 2000

Robert C.H. Sweeny,
Département d'histoire,
Université Memorial de Terre-Neuve

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