Table Ronde organisée par le comité étudiant

Créateurs d'identités, créatures de mémoires

Congrès de l'IHAF, Sherbrooke, samedi le 19 octobre à 8h30, Salle Lac Memphrémagog

Présidente-animatrice : Esther Lamontagne, Université du Québec à Montréal

1) L'INTELLECTUEL COMME PENSEUR ET PASSEUR, RÉPONSE À MARC ANGENOT, par Jocelyn Létourneau

2) Les Irlandais de Montréal: entre perception et l'histoire par Gillian I Leitch, Université de Montréal

3) L'HISTOIRE POPULAIRE, par Hélène-Andrée Bizier

4) Questions/réflexions aux participant(e)s préparées par le comité


L'INTELLECTUEL COMME PENSEUR ET PASSEUR
RÉPONSE À MARC ANGENOT

Jocelyn Létourneau, titulaire, Chaire de recherche du Canada en histoire et économie politique du Québec contemporain, Université Laval

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AVERTISSEMENT AU LECTEUR

Publié dans le no 180 de la revue Spirale (septembre-coctobre 2001, p. 16-17), cet article peut être lu de manière autonome. Idéalement, il y aurait lieu toutefois de prendre connaissance du texte de Marc Angenot ("Questions à Jocelyn Létourneau : quel avenir ?"), publié dans la même édition de la revue Spirale. Le débat serein entre les deux auteurs, qui prenait prétexte de la publication de mon dernier ouvrage (Passer à l'avenir. Histoire, mémoire, identité dans le Québec d'aujourd'hui, Boréal, 2000), porte directement sur les thèmes soulevés par les organisateurs de cette table ronde.

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Mettons les choses au clair pour dissiper les intentions que me prête Marc Angenot : non, je n'entends pas "reprendre le flambeau identitaire des mains défaillantes de mes prédécesseurs". Je n'ai ni cette vocation ni cette prétention. Ma patrie n'est pas quelque État ou pays. C'est, si je puis dire, ma famille, mes amis, l'écriture et l'université dans ce qu'elle continue d'être malgré tout : un lieu de délibération raisonnable et rigoureuse, de réflexion critique et d'exploration savante. Cela dit, je ne tiens pas à me complaire dans une présentation aussi simple et désincarnée, ahistorique et asociale, de ma personne. Je ne suis pas arrivé au monde dans un nowhere et n'existe pas non plus, à présent, dans un vacuum sociétal. Je suis héritier d'une culture et participant d'une société complexe, celle du Québec-Canada qui, sur le plan des conditions d'épanouissement, de liberté et de mobilité qu'elle offre à ses habitants, présente une situation plutôt enviable, ce qui ne veut pas dire sans problème. En clair, il ne m'est pas possible de nier (j'endosse même agréablement cette donnée) que j'appartienne aussi à une société concrète qui s'est élevée dans le temps, dont la situation actuelle est relativement bonne et qui doit trouver les conditions les plus porteuses - pragmatiques plutôt qu'utopiques de mon point de vue - de son avancement dans l'avenir.

Il me faut décevoir mon débatteur d'une deuxième manière : à l'encontre de ce qu'il soupçonne apparemment chez moi, je ne me sens investi d'aucun mandat national(itaire) ni n'entends être accablé ou conscrit par quelque procuration ou obligation de ce type. Je suis libre, ce qui ne veut pas dire que je sois insensible à la société que j'habite ou irresponsable devant elle. Je ne veux être missionnaire d'aucune cause, cela est clair, et je décroche toutes les épinglettes que l'on attache volontiers à mon veston. Mais - et c'est peut-être cette position qui me démarque de celle qu'adopte Marc Angenot dans son commentaire - je ne me résous pas davantage à jouer les démissionnaires à l'égard du Québec-Canada dans ce que cette société a été, est maintenant et pourrait être demain. Il est à mon avis trop facile de ca(s)ser l'intellectuel dans un rôle exclusif de chroniqueur et de critique en le présentant comme celui qui écrit et décrie ce qui est ou fut. Cette fonction peut bien être le point de départ incontournable de sa démarche réflexive, il me pèse qu'elle en soit également le point d'arrivée. Si l'intellectuel doit continuellement ramener la société du côté de sa complexité et de sa légèreté d'êtres (ce qui, pour "insoutenable" qu'elle paraisse à certains, est bien la perspective la plus juste que l'on puisse donner de la condition sociétale), il doit tout autant infuser cette société avec des idées novatrices de manière à l'ébranler dans ses convictions et permettre son déplacement vers quelque chose d'autre ou un ailleurs. En fait, l'intellectuel a pour devoir de provoquer la société, de l'amener à s'interroger sans relâche sur ses pratiques, ses représentations, sa doxa, son espace d'expérience et ses horizons d'attente. Au fond, l'intellectuel doit poser les conditions pour que jamais ne triomphe la conception de la fixité ou de la finitude des choses. Il doit de même rappeler à ses contemporains que les sociétés sont imprescriptibles dans leur devenir historique, c'est-à-dire qu'elles ne sont sous l'emprise d'aucune axiomatique ou téléologie, ce qui fait qu'elles sont ouvertes, voire inconnaissables, au chapitre de leur devenir. Ce rappel, par l'intellectuel, du caractère imprévisible du devenir des sociétés ne doit pourtant pas l'amener à rester passif devant ces sociétés qui, continuellement, se cherchent des voies de passage dans la forêt vierge des avenirs possibles. À vrai dire, l'intellectuel a un travail bien plus exigeant, et potentiellement bien plus riche, que celui de laisser les sociétés se soumettre à l'indétermination de leur mouvance empirique. En dépit des risques incommensurables d'échec et d'errance qui le guettent dans ses tentatives de penser le devenir des sociétés, l'intellectuel - qui n'existe toujours que comme un parolier évoluant au sein d'une communauté hétérogène et très large d'interprétants - a pour obligation d'offrir à ces sociétés les moyens de passer aussi heureusement que possible à l'avenir. L'intellectuel n'a d'ailleurs pas le choix d'assumer cette responsabilité de "passeur". Laissée au libre arbitrage des forces sociales, l'entreprise de ce passage est en effet rapidement prise en charge par les pouvoirs - les "sympathiques" comme les "antipathiques", les "visionnaires" comme les "doctrinaires" - qui s'échinent à imposer leurs visions et utopies au détriment de celles des autres en les présentant, ces visions et utopies, comme les plus désirables des rédemptions. Voilà pourquoi le passage des sociétés à l'avenir s'apparente le plus souvent à une opération de passe-passe orchestrée et dirigée par des pouvoirs au bénéfice de leurs seuls intérêts. Dans ce contexte, Angenot a certainement raison de dire que l'intellectuel a pour mandat de se faire rempart contre la bêtise des pouvoirs en déconstruisant les sens artificiels ou les non sens que ces pouvoirs ne cessent de produire pour inspirer, orienter ou encercler les sociétés. Mais cette fonction d'iconoclaste reste insuffisante et insatisfaisante dans les circonstances. Briseur de sens, l'intellectuel ne peut laisser les sociétés en proie à l'"absens" ni les abandonner au vertige paralysant de l'infinité des sens. S'il doit assumer sa fonction critique, l'intellectuel ne peut se délester de son rôle de parolier et de passeur. C'est là d'ailleurs tout le défi de sa pratique qui n'a d'équivalent que l'ampleur de sa responsabilité. La question - angoissante et délicate - qui se pose à lui et qu'il ne peut éviter d'accueillir est la suivante : depuis où parler et vers où regarder ?

 

QUELLE PAROLE DE L'INTELLECTUEL
POUR QUEL HORIZON D'AVENIR ?

Dans son commentaire, Marc Angenot se dresse contre toutes ces tentatives, qu'il juge méprisables, de faire avec le passé une ou des histoires truquées. Pour lui, l'ayant-été ne peut être instrumentalisé au nom d'une refondation des dynamiques collectives. Il ne peut davantage, sous peine d'imposture de la part du narrateur, être récupéré pour le bénéfice des descendants. Le professeur de McGill a raison. On ne peut allègrement proposer du passé des histoires qui auraient pour ambition de l'embellir alors qu'il est plein d'absurdités, de blessures, de contradictions et d'apories. Que des millions de malheureux soient morts pour rien ou crèvent encore inutilement dans les tranchées de la planète est une chose que l'on se doit de révéler. Le monde à venir ne peut être construit sur la base d'histoires faites d'omissions, de mensonges ou d'oublis. De même, on ne peut décliner le présent au futur antérieur dans le but d'injecter, au passé qui reste largement étranger à notre monde, des sens, des projets et des expectatives que n'étaient pas portés, voire imaginés, par ses acteurs. Cela ne fait aucun doute, l'intellectuel pensant et passeur doit d'abord fonder sa quête de sens et sa prise de parole dans le respect de la vérité et de la rigueur. Mais la matière du passé est complexe et la vie, imaginative à faire avec et contre les contingences du monde. L'agir humain ne se déploie pas dans un seul registre à la fois. En même temps qu'il y a l'absurde qui se déchaîne et l'insensé qui cherche à établir sa loi, il y a en effet la volonté, portée par quelques-uns ou plusieurs, de sortir de ces espaces d'embrigadement pour s'exiler vers un ou des ailleurs. Autrement dit, en même temps qu'il y a la bêtise humaine il y a la visée de la liberté, c'est-à-dire qu'il y a la vie qui, même dans les conditions les plus sordides et les situations les plus ignomineuses, se cherche une ou des voies de passages pour (re)vivre. Or, cette volonté et cette recherche représentent pour le genre humain un formidable capital d'avenir, la matière d'une histoire qui, sans nier la présence de l'absurde au cœur de l'agir des hommes, met aussi l'accent sur son contraire, fut-il bien fragile à certains moments, à savoir l'espérance. En même temps qu'il opte pour la vérité et la rigueur contre le mensonge et la rectitude historiale, l'intellectuel doit donc, de mon point de vue, prendre parti pour l'espérance contre l'"absens". Si la parole de l'intellectuel ne peut manquer d'être vraie, elle doit être tout autant pour la vie et pour la suite du monde, ce qui n'est pas nécessairement sa continuité.

À l'évidence, Angenot croit impossible cette complémentarité entre la vérité et la vie. Pour lui, hors la critique il n'y a qu'imposture ; dans l'ensevelissement du passé il n'y a que révisionnisme pervers ; et dans le refus de la désolation du monde il n'y a que tentative pour réenchanter artificiellement, voire insidieusement, ce monde. Cette position m'incommode. J'adopte un point de vue différent. Je soumets donc à Marc Angenot, respectueusement comme il l'a fait à mon égard, qu'il n'y a pas d'antinomie entre la vérité et la vie, par exemple entre le rappel obstiné des faits du passé, y compris ceux qui ne passent pas, et l'ensevelissement de ces faits et de ce passé au bénéfice des contemporains et des descendants. C'est à cet ensevelissement nécessaire - honorable et digne plutôt que leste et désinvolte, j'insiste - qu'appelait me semble-t-il Paul Ricœur lorsque, conscient du poids du passé sur le présent, voire l'avenir, il parlait d'un travail obligatoire et salutaire de mémoire devant déboucher sur le deuil, celui-ci n'étant surtout pas anéantissement ou (re)mise à mort de l'ayant-été mais assomption et dépassement, par les contemporains, de l'antériorité. Contrairement à ce que pense Angenot, je ne soutiendrais pas qu'il faille laisser les morts enterrer les morts. Je crois plutôt que c'est aux vivants de faire ce travail dans le respect du vécu des prédécesseurs et la conscience du bonheur des descendants.

 

QUELLE NARRATION DE L'EXPÉRIENCE QUÉBÉCOISE ?

Venons-en maintenant au problème de la mise en histoire de l'aventure québéco-canadienne qui m'occupe tout au long de l'ouvrage et qui préoccupe aussi Angenot. Sur ce point, le collègue me convoque par l'entremise d'une question extraordinairement pertinente et difficile que je reformule dans mes mots : comment rendre l'aventure historique québécoise sans faire offrande au projet national ? À ce sujet, Angenot a certainement raison de dire que, depuis Garneau jusqu'à Bouchard, cette question, qui est en fait un dilemme, s'est révélée insoluble à la pensée québécoise, celle-ci ayant finalement toujours opté, non par connivence aveugle envers le groupement mais par empathie et responsabilité à son égard (c'est moi qui parle ici), pour la nation premièrement et pour la société deuxièmement, c'est-à-dire, au fond, pour la pertinence d'abord et pour la complexité ensuite.

Tout en sachant décevoir mon débatteur par cette "sortie côté cour(t)", il me faut être honnête : je n'ai pas pour le moment de trouvaille intéressante à proposer pour solutionner ou dépasser ce dilemme - et donc pour répondre à sa question. Je n'ai que quelques intuitions que, si j'avais un jour la force intellectuelle de donner suite à mon dernier livre et d'écrire effectivement une histoire de l'aventure québécoise, je mettrais au départ de ma narration. Ces intuitions, je ne puis les mentionner ici faute de place. Le lecteur les trouvera éparpillées dans mon Passer à l'avenir. Disons simplement que, si je me lançais dans l'entreprise métahistorique, j'essayerais de trouver, comme il est mentionné dans l'ouvrage, une position narrative qui soit aussi juste que possible entre le respect de la factualité du passé et sa complexité irréductible, d'une part, et la nécessité de parvenir à des lieux de synthèse interprétative qui offrent un sens à ceux qui, pour construire l'avenir, ont besoin de se situer dans un rapport de reconnaissance et de distance avec leurs prédécesseurs et l'ayant-été, d'autre part. Contrairement à Bouchard, le fil conducteur de mon récit ne serait pas celui de la construction inéluctable de la nation (mais je ne pourrais pas non plus faire abstraction de ce projet qui traverse l'expérience québécoise de part en part). Plus modestement peut-être, la trame narrative de mon récit serait celle d'une société se déployant et se représentant dans plusieurs registres à la fois, société pleine d'ambiguïtés, de maillages dissonants, de proximités distantes, d'interdépendances contraintes et d'équilibres instables, société certes tiraillée et blessée dans l'histoire mais s'étant continuellement récupérée et redéployée dans des formes et des modes d'êtres tout à la fois connus et surprenants. Pensons aux sculptures mobiles d'un Alexander Calder pour imaginer le principe structurant de cette éventuelle narration de l'expérience historique québécoise.

On serait insatisfait de pareil récit qui ne fortifierait pas le projet national ? Je réponds à Marc Angenot, sans équivoque pour une fois, qu'il s'agit là d'un souci qui ne m'importune pas le moins du monde.



Les Irlandais de Montréal: entre perception et l'histoire

Gillian I Leitch, Université de Montréal

Mes travaux m'ont amené à explorer les thèmes de l'identité et de la mémoire. C'est donc avec plaisir que j'ai accepté de participer à cette table ronde. J'étudie la question de l'identité ethnique des Montréalais d'origine britannique durant la première moitié du XIXe siècle. Ma problématique est l'étude des diverses identités à l'intérieur de ce groupe. Je cherche à comprendre l'intersection des identités particulières (par exemple irlandaise ou écossaise) avec l'identité britannique plus large. Le temps étant limité, je vais me concentrer sur une partie seulement de la population britannique, les Irlandais.
La mémoire joue un rôle clef dans la représentation identitaire; toutefois, elle change avec les circonstances. Les éléments de représentation identitaire qui étaient importants aux yeux des Irlandais au début du dix-neuvième siècle ne trouve plus la même résonnance dans la communauté irlandaise aujourd'hui.

La communauté irlandaise montréalaise d'aujourd'hui est profondément marquée par la famine de 1847. Elle est au cœur de leur histoire et constitue un événement clef de leur mémoire identitaire. Cela est particulièrement visible lorsque cet événement se répercute même dans le discours historique concernant la période d'avant la famine. Le " discours de famine " ne colore pas seulement la communauté, mais aussi l'historiographie de Montréal.

La famine a provoqué la migration massive vers l'Amérique du Nord d'un grand nombre d'Irlandais appauvris et malades, une masse humaine qui a largement débordé les ressources des organisations caritatives des communautés qui les ont reçus. Le souvenir de cette époque a été adopté comme référent identitaire à la fois par la communauté irlandaise et par ses historiens.

Les travaux sur la communauté irlandaise de Montréal, qu'il s'agisse d'histoires de paroisses ou d'organisations, de même que les travaux d'historiens universitaires, reconnaissent l'existence d'une communauté avant la famine. Toutefois, ce n'est que pour mieux s'apitoyer sur la souffrance des Irlandais durant la famine, les horribles conditions de leur migration, les difficultés qu'ils ont éprouvées pour s'établir dans leur nouveau domicile. Leurs succès, après des décennies de combats, se veut une histoire de rédemption, une histoire de leur passage de la pauvreté à la richesse, un success story à l'américaine.


L'image des Irlandais comme victimes, que perpétue l'historiographie basée sur la famine, est populaire dans la communauté actuelle, mais elle ne rend pas pleinement justice à leur histoire. Inévitablement, les Irlandais forment un groupe démuni face aux circonstances de leur vie. L'ombre de la famine renvoie l'image d'une communauté qui a survécu à de graves adversités. Cette image n'est pas importante qu'en Amérique du Nord, mais aussi en Irlande elle-même. La famine est cruciale pour les Irlandais et dans la compréhension de l'Irlande d'aujourd'hui.

La période d'avant la famine, lorsqu'elle est décrite par la communauté actuelle, s'insère dans un scénario manichéen du mal au bien. La communauté d'avant 1847 apparaît alors démunie, sans pouvoir, dépendante de la pitié et de la charité d'autres groupes. Ses réussites, s'il y en a, résultent de la charité d'autres groupes plutôt que de leur propre détermination ou volonté.

Par exemple, l'histoire de l'obtention de services religieux distincts par les Irlandais catholiques ou encore la construction de l'église Saint-Patrick à Montréal n'apparaît pas dans l'historiographie traditionnelle comme résultant de leurs propres efforts - et pourtant mes recherches m'ont montré que c'était souvent le cas - mais plutôt de cadeaux ou de la bienveillance et de la charité de l'Église catholique. Pour les historiens, ce portrait est tempéré par les conflits que leur établissement a générés entre les puissants et les sans-pouvoir. Évidemment, l'ouverture de l'église Saint-Patrick l'année même de la famine, en 1847, aide à brouiller les cartes et cache le travail des décennies précédentes qui a finalement conduit à sa construction.

Les Irlandais du début du dix-neuvième siècle à Montréal avaient créé une communauté basée sur leur histoire partagée. Ils furent le premier groupe à fonder une société ethnique, la Hibernian Benevolent Society, en 1823. À partir de 1821, la fête de saint Patrice sera soulignée par une messe catholique et un banquet. Depuis 1824, le défilé à l'occasion de cette fête en rend la commémoraison encore plus visible. Les Irlandais contrôlaient leur sort à tout le moins autant que tout autre groupe ethnique à Montréal. Ils n'attendaient pas passivement l'initiative des autres.

Ces représentations historiographiques, et bien d'autres, pourraient, à la lumière de nouvelles recherches, aider à construire une représentation plus juste de l'histoire des Irlandais à Montréal. Il faudra établir un meilleur équilibre dans la représentation des Irlandais. La famine a bien entendu été importante, mais doit être située dans une juste perspective. De toute évidence, elle ne pouvait pas servir à la construction identitaire des Irlandais qui vivaient avant elle. La souffrance des Irlandais durant cette période ne justifie pas non plus leur persécution généralisée dans la période postérieure.



L'HISTOIRE POPULAIRE

Hélène-Andrée Bizier.
14 octobre 2002

À la radio…
Au cours de cet entretien, en particulier pendant ma présentation, je vais évoquer mon expérience personnelle de communication à travers l'Histoire. Elle a débuté en 1972, avec la création du réseau de stations radiophoniques CITÉ dont la licence avait été obtenue à condition que l'axe central de sa programmation soit l'Histoire. C'est dans ce contexte que j'ai exploré, pour la première fois, l'histoire du crime, au Québec ; l'histoire des grandes familles, l'histoire de l'alimentation et l'histoire de héros connus, méconnus et inconnus et l'histoire de Montréal, thèmes que je continue d'explorer et de nourrir.

Je partageais alors l'opinion éprouvée par le radio diffuseur, à savoir que les Québécois détestaient l'Histoire. Il fallait donc lui donner un style, une forme textuelle (format) et une intensité dramatique qui retienne l'attention du public. Autrement dit, il devait aimer l'Histoire malgré l'aversion qu'elle lui inspirait. J'ai pris le parti de m'adresser à LUI et à lui parler de LUI. J'ai créé des capsules de 30 et de 60 secondes ; créé des textes dramatiques reproduisant l'intensité de procès et de témoignages ; décrit des événements tels que la Conquête à travers la famine ou les miliciens ; l'angoisse d'une invasion américaine à travers l'inutile fortification de l'île Sainte-Hélène, etc.

Des centaines de lettres et témoignages sont venus confirmer que, loin de détester les personnages et les contextes du passé, le public appréciait leur évocation. Et qu'à défaut de s'y retrouver, il comprenait ceux dont il était question.

Recherche, écriture et traitement étaient entièrement tournés vers la création d'une mémoire collective riche, mais nourrie de petits faits corollaires à la Grande Histoire. Le public apprenait sans souffrir ; récoltait une masse de sujets de conversations et répandait, j'en suis sûre son goût pour l'histoire. Les cotes d'écoute en témoignaient.

À l'épicerie…
La notoriété des émissions produites à partir de ces textes a débouché sur un immense projet conçu par l'éditeur français Robert Lafont, un éditeur québécois, l'historien Jacques Lacoursière et moi. Le postulat initial de Nos Racines, consistait à donner aux Québécois le premier ouvrage d'Histoire populaire. Nous allions donner au grand public un outil qui lui permettrait, non seulement de comprendre son Histoire, mais de savoir d'où il venait et qui il était. Nous voulions - et nous ne l'avons pas dit à l'époque - que le vote au référendum soit un vote éclairé. Nous avons tenté d'être objectifs, mais il est certain que nous avons - en insistant sur certains grands thèmes - insisté sur certaines valeurs incarnées dans les grands et les petits acteurs de l'Histoire.

Puisque nous refusions tout élitisme et que nous voulions nous adresser au public le plus vaste, il a été décidé :
que Nos Racines aurait la forme de fascicules ;
que leur rythme de publication serait hebdomadaire (144 semaines) ;
que leur prix de vente serait bas (moins de 2$) ;
que les points de vente seraient les kiosques à journaux, les épiceries et les marchés d'alimentation.
Pour rendre le produit attrayant, nous avons consacré 2 ans à la documentation générale et à l'iconographie. À ce jour, Nos Racines est l'ouvrage historique le plus illustré jamais publié au Québec. Sa pénétration dans les foyers a suivi une courbe d'attrition conventionnelle pour les produits par fascicule : de plus de 100 mille achats hebdomadaires pendant les trois premiers mois, la vente est passée à environ 15 000 la dernière année. C'est un immense succès… d'épicerie.

À la télé…
La suite est plus conventionnelle, mais tout aussi destinée au grand public. Que ce soit à la télévision ou par le biais d'ouvrages, ma vision de l'Histoire s'articule toujours autour d'une question : comment faire partager ma passion pour un sujet ou pour un personnage, tout en stimulant le public ?

La télévision, à cause de son instantanéité, oblige à une grande humilité : elle ne permet pas au chroniqueur de briller par l'ampleur de ses sources ou des détails qu'il détient. Il ne peut qu'effleurer le sujet dont il traite. Il reste sur sa faim, le téléspectateur aussi. Le défi des 5, 6 ou 7 minutes qui nous sont allouées doivent néanmoins instiller, chez lui, un minimum d'intérêt et, peut-être, le désir d'en savoir plus. Ou celui de contester. Les correspondants sont nombreux et souvent très compétents.

Et dans la biographie…
Un volet de ma carrière est consacrée à la rédaction de biographies. Le défi qui jaillit avec chaque aventure personnelle consiste à traquer la vérité. Souvent, les personnages qui sont au cœur de ce genre d'ouvrages doivent être documentés à travers l'histoire orale. Entrevues et témoignages tendent à reproduire l'image, l'idée que les témoins nourrissent à propos des individus qu'il faut tirer de l'ombre. Qui croire ? Comment confronter les témoignages pour aboutir à une image plus réaliste ? L'exploration des contextes, de l'époque, des mentalités et de l'expérience quotidienne ouvre à des ajustements ainsi qu'à l'émergence d'une perspective souvent inattendue.

Aucun des personnage dont j'ai eu à fouiller l'existence n'était tel qu'on avait voulu me le présenter. En le réintroduisant dans son milieu ; en explorant son rôle et ses attitudes familiales, religieuses, sociales et politique, il pouvait entrer dans l'Histoire comme un élément de la mémoire collective. Un être unique parmi d'autres êtres uniques.



Questions/réflexions aux participant(e)s préparées par le comité

 

1- Comment, en 2002, écrivez-vous une histoire collective (qu'on entend comme toute histoire qui vise une compréhension globale de la société) ?

 

Autrement dit, des études de cas (par exemple, la communauté irlandaise de G. Leitch, ou des groupes précis : professionnels, politiques, etc.), des histoires individuelles ou biographies (par exemple l'étude d'Édouard Lacroix par H-A Bizier), participent-elles à l'histoire collective.

 

2- Selon vous, votre histoire doit-elle s'inscrire dans une histoire nationale ? Doit-elle viser la mémoire nationale (québécoise, canadienne), collective ? Si oui, comment ? Sinon, pourquoi ?

 

Plus précisément, quand G. Leitch fait l'histoire des Irlandais à Montréal, veut-elle que ses travaux participent à l'identification des irlandais à la communauté irlandaise seule, ou à l'ensemble de la société québécoise, canadienne ? Quand H.A. Bizier étudie un individu, comment perçoit-elle la place, le rôle de la biographie dans le corpus historique. Est-ce que cette histoire particulière peut s'inscrire dans une histoire collective, nationale ?

 

3- Quelle responsabilité vous sentez-vous face aux gens du passé, et aux gens de votre société ou collectivité actuelle ?

 

L' «engagement moral» de l'historien envers les gens du passé (source), évoqué par Létourneau apparaît dans le texte de Bizier (sortir les inconnus de l'ombre parce qu'ils méritent d'être mieux connus), et de Leitch (rendre justesse à la collectivité irlandaise en revisitant la question de la famine, etc. dans l'historiographie à ce jour). Cette responsabilité est-elle également ressentie vis-à-vis de la société actuelle : quel trait particulier ou inconnu possède Édouard Lacroix pour qu'on sente la nécessité de le connaître aujourd'hui, lui, plutôt qu'un autre ? La Saint-Patrick tel que célébrée actuellement respecte-t-elle les parcours irlandais ? etc.

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